Chapitre 16
— La traduction la plus exacte serait « Il est sur le point de tomber », « He’s about to fall ». En revanche, dans la phrase…
Je n’écoute pas la suite et tourne la tête vers Mina, qui griffonne dans le coin de son cahier d’anglais. Elle a dessiné des fleurs, des poissons et une pile de livres. Elle relève la tête et pose son regard sur la fenêtre, qui laisse passer le soleil de début mai.
Demain c’est le week-end, et je n’ai pas envie de rester enfermé chez moi avec un temps pareil. Sauf que je n’ai littéralement rien à faire. Minji sort encore avec Hyesung, et Jiwon va à Gwacheon avec ses parents le samedi.
Ah, mais oui…
Tandis que le professeur d’anglais ne me regarde pas, je sors discrètement mon téléphone et le pose sur ma cuisse. Je vais dans ma galerie pour vérifier que j’ai toujours les captures d’écran du prix qu’a gagné mon père à son travail : deux places de cinéma valables jusqu’au sept mai.
Je vais sur Naver* pour chercher les films qui passent en ce moment au cinéma le plus près de chez moi. Entre des films à l’eau de rose et d’autres dramatiques, je trouve un thriller. Intrigué, je quitte la page du cinéma pour retourner chercher le nom du film et le synopsis.
— Eh… Jaehyun.
Je relève la tête. Mina penche légèrement la sienne vers le professeur, et je mets discrètement en veille mon smartphone pour faire semblant de suivre le cours.
— Tu fais quoi ce week-end ? demandé-je à Mina.
Je préfère lui demander d’abord si elle a quelque chose de prévu, étant donné qu’elle a toujours des obligations mystérieuses qui font qu’elle est super occupée le week-end et qu’elle rate des cours.
— Rien de prévu. Je vais bien mieux en ce moment, mon état se stabilise.
Heureusement, parce qu’une grippe qui dure plus d’un mois, y a de quoi commencer à s’inquiéter.
— Vraiment ? J’ai deux places de cinéma. Ça te dit d’aller voir 84m2 ? C’est un thriller.
— Ah oui, j’ai vu la bande-annonce dans le métro… Pourquoi pas…
Je lui souris et range mon téléphone dans ma poche.
— Il y a une séance samedi à dix-sept heures. Ça te va ? Si oui, je passerais te chercher à seize heures trente.
— Oui, c’est parfait… Merci.
Elle sourit aussi avant de désigner le tableau avec son stylo.
— Je ne suis pas assez à l’aise en anglais pour me permettre de ne rien écouter.
Je hausse les épaules.
— Dans le pire des cas, il te suffira de m’envoyer un message et je débarquerai à la bibliothèque avec des choco pie et mes cours.
Mina pouffe de rire, cachant ses lèvres derrière sa main.
— Hm, ça se programme un rendez-vous ?
Jiwon se retourne et nous fixe, les yeux plissés.
— Taisez-vous, dans le fond, ordonne le prof en mixant coréen et anglais. Et Kim Jiwon, tu te retournes.
— Yes, Monsieur.
* * *
Mon père m’a envoyé un message pour me dire de rentrer juste après le lycée pour qu’on prenne un repas tous ensemble. C’est bizarre, ça ne lui ressemble pas. Je prends donc le premier bus et arrive à la maison à dix-neuf heures piles. Ma petite sœur se fait coiffer par notre père, tandis que ma mère met la table en cuisinant. Je monte mes affaires puis descends aider ma parente.
Suite à ça, nous nous attablons. Maman a cuisiné des kimbaps pour quinze, et je comprends que ce sera notre repas et pas simplement une entrée.
— Minee… commence mon père.
Ah, il va probablement nous dire la raison pour laquelle il nous a tous convoqué à la maison tôt.
— J’ai quelque chose à t’avouer.
Je ne sais pas à quoi m’attendre. Souhaite-t-il s’excuser pour les disputes ? Demander le divorce ? Je jette un regard à Soyeon, qui mange sans se soucier de nos parents.
— Je t’en prie, Minee, ne t’énerve pas… Je suis sincèrement désolé, je t’ai tellement aimé, mais… Je… Je te trompe, Minee.
Le visage de ma mère se fige au moment où mon cœur arrête de battre. Ça ne peut pas être vrai. Je rêve. Je me pince discrètement sous la table et grimace de douleur.
— Pardon ?
La voix de ma parente n’est qu’un petit filet.
— Depuis trois ans, je… je côtoie ma secrétaire… Je suis désolé… je… Mais ça n’allait plus entre nous… Et…
— Non, coupe-t-elle. Jinyoo, ne me dis pas que c’est sérieux ? S’il te plait.
Mon cœur se serre face à l’expression dévastée de ma mère.
— Si, avoue-t-il, honteux.
Maman laisse échapper un sanglot. Puis deux. Avant de fondre en larmes. Elle se prend le visage entre les mains et tremble. Soyeon, fidèle à elle-même, grignote ses kimbaps en toute innocence.
— Comment as-tu pu me faire ça, Jinyoo ? Je t’aime, merde ! hurle-t-elle. Depuis la fac, je n’ai d’yeux que pour toi.
Le silence qui suit est lourd. La tension dans l’air est palpable. Mon cœur s’emballe, tout se bouscule dans ma tête. Je n’arrive pas à comprendre comment il a pu en arriver là. Comment il a pu nous mentir, nous trahir, ma mère, ma sœur, moi, cette famille qu’on croyait soudée. Je regarde ma mère, assise là, le visage défiguré par la douleur. Elle secoue la tête, comme si elle ne croyait pas les mots que son mari venait de prononcer.
— Jinyoo, pourquoi ? Pourquoi tu m’as fait ça ? demande-t-elle, ses yeux rouges brillants d’incrédulité.
Mon père semble accablé, presque noyé sous la vague de culpabilité qui semble l’étouffer. Il s’excuse, il répète qu’il est désolé, qu’il n’aurait jamais voulu lui faire de mal, mais rien de ce qu’il dit ne semble être une excuse valable. Rien ne justifie ce qu’il lui a fait. Rien ne justifie la trahison, l’humiliation qu’il lui fait subir.
— C’est elle, n’est-ce pas ? Ta secrétaire… Choi Eunjae…
Mon père baisse les yeux, incapable de répondre.
Je me sens vide.
Je déteste ce moment. Je déteste être témoin de ça. L’air me brûle les poumons à chaque inspiration, je n’arrive pas à croire que c’est réel.
— Je t’ai toujours aimé, Minee… Mais j’ai eu besoin d’autre chose, de changement, de…
— C’est facile de dire ça maintenant, non ?! explose ma mère. C’est tellement facile de tout balancer quand tu ne peux plus cacher ton infidélité ! Pourquoi maintenant ?! Pourquoi pas avant ?! Pourquoi m’as-tu caché tout ça ?! Comment as-tu pu me regarder dans les yeux pendant toutes ces années en disant que tout allait bien, que tu m’aimais et que j’étais la seule pour toi ?
Elle se lève brusquement, faisant sursauter Soyeon. Désemparé, mon père se met debout aussi, tentant de la retenir. Ils disparaissent dans leur chambre et se mettent à parler à voix basse. Je regarde ma petite sœur et pose une main sur son épaule tremblante.
— Brosse-toi les dents et va te coucher. Je débarrasse la table. Ça va aller, Soyeon.
Elle m’obéit, trop choquée pour protester. De mon côté, j’empile les assiettes vides et les mets au lave-vaisselle, avant d’emballer les kimbaps restants dans un film plastique. Je n’ai rien mangé. J’étais obnubilé par la conversation et je n’ai pas touché un seul grain de riz. Mon ventre gargouille alors que je m’appuie contre le plan de travail de la cuisine. Les kimbaps sont emballés, il est trop tard pour les ressortir.
Je pince mes lèvres et me dirige vers l’entrée de la maison. Je mets mes claquettes noires puis je sors dehors. L’air frais mord ma peau alors que je regagne le convenience store, dans l’espoir de m’acheter des naengmyeon.
C’est seulement quand j’arrive devant la supérette que les larmes me montent aux yeux. Je me prends le visage entre les mains et m’accroupis, frottant mes paupières.
Je hais mon père. Dire que pendant trois ans, il a trompé ma mère… Personne ne s’est rendu compte de rien. J’ai envie de hurler. Qu’est-ce qu’on va devenir ? Je ne veux pas vivre avec mon père, maintenant, c’est mort. J’espère que le juge fera les bons choix pendant le divorce.
— Jaehyun ?
Je relève ma tête, croisant le regard de…
Mina.
Si elle savait le soulagement que j’ai éprouvé à l’instant où mes yeux ont croisé ses pupilles brunes…
Elle porte un jean bleu, un pull blanc et une écharpe. Elle tient dans sa main droite un petit sachet plastique rose, où je devine la forme d’un pot de ramyeon et d’une cannette de thé glacé.
Je me redresse pour lui faire face, séchant mes larmes.
— Qu’est-ce que tu fais ? Je… Viens.
Mina m’attrape par le bras pour me tirer jusqu’aux tables extérieures. Elle me force à m’asseoir et sort son pot de ramyeon.
— Attends moi deux minutes.
Elle part dans le convenience store, où elle pourra demander au vendeur de faire bouillir de l’eau pour les nouilles instantanées. En attendant, elle me fait patienter avec la cannette de thé glacé à la grenade et au litchi qu’elle s’était achetée.
Mina revient et pose le pot de ramyeon sur la table. Elle décroche les baguettes et mélange les nouilles au bouillon, aux légumes et à la viande, avant de le pousser vers moi.
— Mange, ça va te réchauffer un peu. Je te prêterai bien mon écharpe, mais je ne veux pas risquer de retomber malade.
— Merci…
Je baisse les yeux et aspire quelques nouilles entre mes lèvres, m’éclaboussant avec le bouillon. Elle me laisse le temps de manger tranquillement, sans poser de questions, se contenant de m’observer. Lorsque je repousse le pot vide, elle sourit.
— Tu veux que j’aille chercher des hwajeon** ou des yakgwa*** ?
— Non, c’est bon. Merci.
Mina pince les lèvres et hoche la tête.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Le simple fait d’y repenser me met à nouveau les larmes aux yeux.
— Oh, tu n’es pas obligé de me dire, ajoute-t-elle.
Je secoue la tête et bois une gorgée de thé. Je tapote nerveusement la table avec les doigts de ma main gauche, avant d’expliquer dans les grandes lignes :
— Mes parents se disputent beaucoup en ce moment… Mon père nous a demandé de rentrer tôt pour qu’on puisse prendre un repas tous ensemble, il avait sûrement conscience que ce serait le dernier… Il a trompé ma mère… Bref…
Mina, la mine boudeuse, croise les bras et se penche un peu en avant.
— Vraiment ?
— Oui… Ma mère est dévastée… Elle pleurait, elle est partie… Elle doit tellement souffrir. Je m’inquiète, Mina, soufflé-je en frottant ma nuque.
— Et toi ? Tu me parles de ta mère, mais comment toi tu te sens ?
— Je… je suis triste… En colère… Je ne sais pas.
— D’accord… Considère ce que je m’apprête à faire comme une simple consolation. Il est mieux pour nous deux de ne pas l’interpréter autrement, même si ce serait nous mentir.
De quoi est-ce qu’elle parle ?
Mina se met debout et époussette un peu son pantalon avant de venir se planter à ma droite. Elle passe alors ses bras autour de mon cou et appuie ma tête contre sa poitrine. Ses cheveux retombent sur mon visage et se mêlent au mien. Ses mains, gelées, se perdent entre mes mèches.
Mon cœur s’arrête pour la deuxième fois dans cette soirée.
Mina tremble, je ne sais pas trop si c’est parce qu’elle a froid ou pour une autre raison. Je renifle et déglutis, posant ma main sur son bras pour m’agripper à elle. Je sens qu’elle bouge et soudain son souffle effleure ma peau. Elle s’est abaissée, enfouissant son visage dans mes cheveux.
— Une simple consolation, ok ? souffle-t-elle.
— Ok.
Même si ce serait nous mentir.
Je souris.
Ses mots prennent désormais sens.
*Moteur de recherche le plus utilisé par les Coréens
**Petites crêpes sucrées faites de farine de riz gluant et de pétales de fleurs d’azalées coréennes, de chrysanthèmes ou de roses.
***Confiseries au miel, huile de sésame et farine de blé à l’aspect d’un biscuit en forme de fleur.

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