Chapitre 17
— De toute façon, on se voit demain.
— C’est vrai, opiné-je.
J’essuie le coin de ma bouche pour sécher le chocolat chaud qui s’y est déposé. Après avoir acheté deux boissons chaudes au convenience store, nous avons regagné les ruelles pour que je rentre chez moi. Je comptais raccompagner Mina, mais elle a insisté pour rentrer seule.
Nous arrivons devant le portail de ma maison et je me tourne vers elle.
— Merci pour ce soir, souris-je.
— C’est rien… Appelle-moi quand t’as besoin, je répondrai quand je peux… Et essaye de penser à autre chose.
— Plus facile à dire qu’à faire…
— Ça va aller, Jaehyun… Fighting ! lance-t-elle en levant les bras.
Je souris et tapote sa tête pour la remercier.
— À demain…
— Oui…
J’ouvre mon portail et disparais derrière. Je pousse un soupir et passe une main dans mes cheveux avant de m’avancer jusqu’à la porte d’entrée. Je retire mes claquettes et remarque la lumière dans la cuisine.
— Maman ?
Elle relève sa tête et me grimace. Ses cheveux sont en bataille et elle a l’air d’avoir beaucoup pleuré.
— Jaehyun, je m’inquiétais, tu ne répondais pas aux appels et tu as disparu…
— J’ai laissé mon portable à la maison, réponds-je sèchement, sans trop savoir pourquoi je répercute ma colère sur elle.
— Mange un peu, tu n’as rien avalé du repas. Il reste des kimbaps…
— Non, c’est bon. J’ai mangé à la supérette.
Ma mère hoche la tête, bien qu’un peu soucieuse de mes nombreux repas pris au convenience store en ce moment.
— Tu as mangé quoi ? Tu sais bien que la nourriture là-bas n’est pas très bonne pour la santé et se digère vite… Elle te laisse généralement sur ta faim.
— Mina m’a donné des ramyeon.
— Tu étais avec elle ? Tu l’as remerciée ? Remboursée ?
— Oui, oui et non. Elle n’a pas voulu.
— Quelle jeune fille adorable… N’y aurait-il pas quelque chose entre vous ?
Je fronce les sourcils et croise les bras.
— Plutôt que de parler de ma vie amoureuse, tu ne penses pas qu’il faudrait te concentrer sur la tienne ?
Ma mère tressaille et déglutit.
— Va dormir, Jaehyun.
— Ok. Bonne nuit.
* * *
J’arrive devant chez Mina à seize heures trente, comme prévu. Son père me prévient qu’elle arrive, et je l’entends lui murmurer « Tu es sûre que ça va aller ? », ce à quoi elle répond « Je vais bien mieux en ce moment. ».
Elle finit par ouvrir la porte. Je la détaille du regard. Elle a laissé ses cheveux détachés mais elle a pris deux mèches à l’avant pour les attacher en une petite queue de cheval à l’arrière de sa tête, tandis que sa frange rideau encadre son visage fin. Elle porte une robe bleu pastel où le haut est un corset légèrement décolleté avec un petit nœud accroché sur la poitrine. Les manches ballons se serrent à la moitié de ses bras, révélant sa peau claire. La jupe s’évase à partir de la taille et s’arrête à mi-cuisse. Elle a ajouté des ballerines noires, un bracelet fin en argent à son poignet et un collier terminé par une petite perle.
Je tente de ne pas la fixer avec trop d’insistance de peur qu’elle se sente mal à l’aise, mais mon regard est attiré par elle.
Reprends-toi, Jaehyun.
— On y va ? lance-t-elle en voyant que je reste figé.
— Oui.
En tout cas, je vois ce qu’elle veut dire par « je vais mieux ». Elle a repris quelques couleurs et ses cernes se sont effacées. Ça la rend juste encore plus jolie que d’habitude, mais je m’abstiens de faire un commentaire.
Lorsque nous arrivons au cinéma, Mina décline ma proposition de prendre à manger, donc nous partons directement dans la salle. Les publicités ont déjà commencé, alors j’écoute distraitement une annonce pour une marque de produits de beauté.
Le film commence. J’ai vu qu’il durait deux heures, alors nous pourrons aller manger juste après. Il doit y avoir un bon restaurant pas loin. Je jette un regard à Mina, me demandant ce qu’elle aimerait manger. Peut-être italien ?
Je pousse un soupir puis me concentre sur le thriller qu’affiche le grand écran.
* * *
— Ça ne t’a pas fait peur ? demandé-je alors que nous sortons du cinéma.
Il fait encore clair dehors, et j’aime particulièrement cette ambiance de fin de soirée printanière.
— Hm, non… Pourquoi est-ce que j’aurais peur ?
Je hausse les épaules.
— On va manger ? Je t’invite. J’ai suffisamment d’argent.
Mina secoue la tête et je m’apprête à afficher une moue déçue lorsqu’elle lance :
— C’est moi qui paye, cette fois.
— Je ne peux pas te laisser faire ça.
— C’est ce qu’on va voir, répond-elle avec un sourire malicieux.
— Tu aimerais manger quoi ?
— On a qu’à retourner au restaurant de tteokbokkis !
Je grimace et passe ma main dans mes cheveux.
— Tu ne veux pas faire un vrai restaurant plutôt ?
Mina lève les yeux au ciel et lisse sa jupe.
— Hm ? Tu proposes quoi ?
Je hausse à nouveau les épaules et regarde autour de nous. Il y a plein de fast food, de supérettes, un coiffeur et quelques bureaux, mais à part ça, il n’y a pas l’ombre d’un restaurant. Je sors mon téléphone portable pour regarder.
— Un italien ? suggéré-je.
— Ou un chinois.
Je souris et relève les yeux de mon portable.
— Tu veux aller dans un buffet à volonté chinois ?
Au vu de la lueur d’intérêt qui s’est allumée dans son regard, elle mentirait si elle me disait « non ».
— Allons-y, alors. Il faut juste prendre le bus parce qu’il n’y en pas par ici.
— Ah, ne t’embête pas. Allons dans un endroit plus près.
— Ça ne me dérange pas. Viens, il y a un bus dans sept minutes.
Nous pressons le pas pour rejoindre l’arrêt. Lorsque nous arrivons, Mina s’appuie contre le poteau et pose une main sur sa poitrine, haletant avec difficultés. Je m’approche d’elle, culpabilisant de l’avoir pressée.
— Je suis désolé, ça va ?
— Je… Oui… ça… va aller… ha… au moins… on ratera… ha… pas le bus…
Elle se redresse et affiche un sourire, puis elle se met à tousser. Lorsque le bus arrive, Mina continue de respirer bizarrement. Elle monte les marches lentement, agaçant les autres passagers, puis elle se laisse tomber sur un siège. Je m’assois à ses côtés et fronce les sourcils.
— T’es sûre que ça va ?
— Ha… oui…
Soucieux, je pince les lèvres. Elle penche la tête en avant, dissimulant son corps derrière ses longs cheveux soyeux. Visiblement, elle a honte de son manque d’endurance. À moins que ça ne soit autre chose… Mais quoi ?
Je décale une mèche de cheveux et la coince derrière son oreille. J’aperçois rapidement une petite tâche violette sur sa nuque, cachée derrière sa chevelure, mais je tente de l’ignorer. Elle n’a probablement pas envie que je m’en mêle.
— Arrête de te cacher, soufflé-je. J’aime bien te voir.
Mina sourit amèrement puis redresse la tête.
— Je ne me cachais pas.
— Menteuse.
Elle plisse les yeux puis s’appuie contre la fenêtre du bus, restant silencieuse jusqu’à ce qu’on arrive.
Nous rejoignons tranquillement le restaurant, puis nous entrons. Une vieille femme chinoise nous installe à une table pour deux avant. Je jette un petit regard aux différents buffets qui s’étalent sous mes yeux.
— Tu viens ? On va se servir.
— D’accord.
Nous nous levons et rejoignons les différents aliments. J’attrape une assiette et passe devant chaque compartiment, demandant à Mina ce qui la tente. On se retrouve donc avec du canard laqué, des raviolis vapeurs au bœuf, quelques nems et samoussas ainsi que des beignets de crevettes. Mina n’aimant pas la sauce des nems, je prends de l’aigre-douce dans un petit bol en porcelaine, puis nous partons nous rasseoir. Je dépose l’assiette en plein milieu de la table puis je déballe mes baguettes.
Mon amie attrape un beignet de crevette et le porte à ses lèvres après l’avoir trempé dans la sauce aigre-douce.
— Hm, c’est vraiment bon…
Je souris tout en mangeant un ravioli vapeur.
— Donc, tu es guérie de ta grippe ? questionné-je.
— Ma gri… oui, ma grippe, dit-elle avec un petit rire nerveux. Hm, oui, je vais mieux.
— Et ton ventre ? Tu avais mal, la dernière fois, au parc. Tu parlais de rate et de… supertropie ou je-ne-sais-quoi.
— Hypertrophie, corrige-t-elle. Euh oui, oui, ça va.
Je hausse un sourcil et me sers un nem.
— C’est quoi en fait, l’hypertrophie de la rate?
Mina rougit subitement et baisse les yeux sur l’assiette face à nous.
— Euh, c’est… Pour faire simple, c’est une augmentation du volume de la rate…
— On est d’accord que c’est l’organe qui produit les globules blancs et les anticorps ?
— C’est ça.
— Hm… Et pourquoi tu as ça ? Il n’y a aucun rapport avec la grippe, si ?
Mina entrouvre les lèvres mais ne dit rien. Elle attrape un bout de canard laqué et se tait. Visiblement, elle ne compte pas répondre à ma question. La partie curieuse de moi me dit d’aller faire des recherches ce soir. La partie respectueuse de moi me dit d’attendre simplement que Mina soit prête à me dire ce qui ne va pas avec sa santé.
Pour l’instant, tout ce que je peux faire, c’est m’inquiéter.
— C’est pas grave. Désolé d’avoir parlé de ça, soufflé-je en voyant son air embêté.
— Pas de souci, répond-elle avec un sourire amer.
Je pince les lèvres et enchaîne avec quelques questions sur ses goûts pour changer de sujet.
— C’est quoi tes passions ? demandé-je.
Mina prend le temps de réfléchir, tapotant son samoussa contre le bord du bol pour retirer le surplus de sauce.
— J’aime bien lire, ça m’occupe quand je m’ennuie. Et sinon, je dessine beaucoup. En réalité, j’aurais aimé écrire un webtoon, mais je suis vraiment nulle pour inventer des scénarios.
— Tu as des photos de tes dessins ? questionné-je, curieux.
Elle hoche la tête et sors son téléphone. Elle ouvre sa galerie et me tend son portable.
— Tu peux faire défiler, si tu veux.
— Merci.
Je regarde le premier dessin, seulement réalisé au crayon à papier. Elle a fait une fleur de lotus et je crois reconnaître le bassin de sa maison. Je vais sur la photo suivante, un fanart de Zoey du film K-pop Demon Hunters fait sur tablette graphique.
Je ne pensais pas qu’elle dessinait aussi bien.
Dans les clichés suivants, je reconnais des personnages de mangas, des idoles (essentiellement des garçons) de K-pop et…
La dernière image est assez perturbante. C’est une demi-feuille blanche avec des tâches rouges qui ressemblent fortement à du sang et des esquisses un peu effrayantes au crayon à papier.
Quand Mina remarque que je regarde cette photo, elle s’empresse de dire :
— C’est pas mon sang, c’est de l’encre de stylo rouge. Je trouvais que ça rendait bien. Euh… Je vais bien, hein. C’est juste un style de dessin que j’aime.
— Tu dessines bien, réponds-je en lui rendant son portable.
— Vraiment ? C’est gentil…
Elle rougit et range son smartphone dans son sac à main.
— On se sert le dessert ?
— Oui, ça me va, sourit-elle.
Nous nous levons à nouveau pour aller regarder les desserts : des nougats chinois, des gâteaux de lune, des biscuits de la fortune et j’en passe. Nous sélectionnons les derniers et repartons nous asseoir.
J’ouvre mon biscuit pour lire le petit message.
— « Quand une vérité te brise, une rencontre peut te recoller. Suis la lumière qui te surprend. » Les petits mots dans ces trucs-là sont toujours aléatoires, ris-je. Tu as eu quoi, toi ?
Elle déplie doucement le petit papier.
— « Même les cœurs qui se protègent trop tardent à remarquer qu’ils ont déjà cédé ». Hm… Ça ne veut pas dire grand-chose, marmonne-t-elle, pourtant troublée.
Je plisse les yeux mais ne dis rien, finissant de manger mon biscuit.

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