Chapitre 19

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Le lundi suivant, toujours aucune nouvelle de Mina.

Je vais devenir fou.

Est-ce qu’elle est encore à l’hôpital ? Est-ce qu’elle va bien ?

Je souffle, gigote sur ma chaise et jette sans cesse des regards à la table vide à côté de moi. Je n’arrive pas à tenir en place. Heureusement que le cours de littérature se termine dans cinq minutes, j’ai besoin de prendre l’air. Ça fait environ une semaine que je ne suis plus les cours, passant mes journées à me ronger les sangs. Entre mes parents qui s’ignorent à la maison et Mina qui n’est pas là à cause de je-ne-sais-quoi, mon esprit est en ébullition. Évidemment, je meurs d’envie d’aller faire des recherches sur ce que sait Minji, mais je ne peux pas. Je ne veux pas trahir la confiance de Mina.

— Détends-toi, Jaehyun. Sérieux, on dirait que tu te retiens de te faire dessus, lâche Jiwon en pivotant son corps vers moi.

Je sors de ma transe et regarde les élèves sortir de la salle. Visiblement, la sonnerie a retenti et je ne l’ai pas entendue.

Je déglutis et passe une main sur ma nuque dans un geste nerveux, en profitant pour remettre mes cheveux, un autre geste nerveux, par ailleurs.

— Mina va sûrement bientôt revenir. Elle a dû contracter une autre maladie à l’hôpital, avec tous les virus qui traînent là-bas.

— Je ne pense pas que ça soit possible de tomber malade juste en allant à l’hôpital, Jiwon. À mon avis, tout est sans arrêt désinfecté et des mesures de sécurité sont appliquées.

— Hm, peut-être. Tiens, passe moi ton cahier, je vais t’écrire le cours. T’as pas l’air d’être en mesure de le faire.

Je tire vers elle mes affaires, tel un zombie, mes yeux cernés rivés sur ma table. Le portable de ma meilleure amie vibre, me faisant un peu sursauter et à nouveau sortir de ma transe. Voyant qu’elle écrit sans faire attention à son smartphone, je le saisis. De toute façon, on passe notre temps à lire les messages des uns et des autres.

— C’est quoi ? demande-t-elle.

— Je sais pas, attends. Je regarde.

Je déverrouille et clique sur la notification Instagram, qui me ramène sur le profil anonyme qui postait des photos de Mina. Avec tous les récents évènements, je l’avais oublié, lui. Intrigué, je lis la petite inscription grisée.

« Votre profil a été supprimé par les modérateurs ».

« Votre » profil ? Il doit y avoir une erreur. Je plisse les yeux et quitte Instagram pour aller dans la galerie de Jiwon.

— Minji t’a juste envoyé des photos de lui. Je lui réponds.

— Tss, il est énervant à me spammer de messages pour si peu.

Hm hm…

Je fais défiler les photos de paysages, de nourriture et les selfies à la recherche des clichés de Mina, me répétant que ça ne peut pas être vrai, que Jiwon ne peut pas avoir fait ça. Pas alors qu’elle l’avait défendue devant Eunwoo, Doyun et Seojun.

Pourtant, les images ne trompent pas. Il y a des photos retouchées de Mina, ainsi que les photos originales. Tremblant, je lève lentement mes yeux vers Jiwon.

— Kim Jiwon, soufflé-je, ma voix chevrotante.

L’air me glace soudainement les poumons. Je ne peux pas croire ça. Pas elle. Pas Jiwon. C’est ma meilleure amie. La Jiwon que je connais n’aurait jamais fait ça. Elle est certes un peu chiante, jalouse, elle aime bien critiquer tout le monde, mais elle ne serait jamais allée aussi loin.

— Quoi ?

— C’était toi… C’était toi, « haegol ».

Ma meilleure amie se fige avant de me lancer un regard soucieux.

— Jaehyun, je peux t’expliquer.

Je redresse le menton et tente de cacher mon tremblement.

— M’expliquer quoi ? Qu’est-ce qui justifie un acte pareil, Jiwon ? Alors quoi, ton sale petit ego est blessé parce que Taehan préfère Mina, donc tu te dis que tu vas la ruiner ?

— Non… Je… Je voulais juste rétablir la vérité sur elle. Tu n’as pas à être méchant à ce point avec moi, Jaehyun.

Je ris sarcastiquement.

— Méchant ? Ce que j’ai dit été mérité, Jiwon. Depuis le début tu parles mal de Mina sans jamais expliquer ce qui te dérange chez elle, à part son physique. Pourquoi tu n’as rien dit ?! J’aurais peut-être pu comprendre, tu sais. Mais non, il a fallu que tu agisses toute seule dans ton coin, que tu essayes de ridiculiser cette pauvre fille qui ne t’a rien demandé ! Tu n’as aucune idée de ce qui lui est arrivé avant, de la raison pour laquelle elle était déscolarisée, mais tu t’es quand même dit que t’allais l’exposer devant tout le monde en la traitant de squelette ! Ça t’amusait, de voir tous ces commentaires haineux sous les posts ? Ça te rendait heureuse, de voir que tout le monde ne la trouvait pas super belle, que tout le monde n’était pas à ses pieds et que des gens la critiquaient ? Tu sais c’est quoi, le pire ? C’est que tu n’es qu’une grosse hypocrite ! Tu lui proposes d’être amie avec nous, tu acceptes qu’elle t’appelle eonni, qu’elle s’attache à nous, tu l’invites à nos sorties ! Merde, Jiwon, tu as inventé une fausse tradition de passer nos desserts à nos nouveaux amis dans l’espoir de lui faire prendre du poids pour la faire tomber ! Et cette histoire de compte Instagram ?! T’es au courant que prendre des photos des gens sans leur consentement, c’est un délit ?! C’est encore plus grave de les poster sur les réseaux sociaux dans le but de l’harceler ! Parce que oui, Jiwon, ce que t’as fait, ça s’appelle du cyberharcèlement ! Tu peux être poursuivie pénalement pour avoir fait ça ! Tu te rends compte de la cruauté de tes actes, sérieusement ?! Tu réfléchis, parfois ?! À aucun moment tu ne t’es dit que tu allais un peu trop loin ?! Crois-moi, si tu te comportes comme ça, c’est normal que Taehan préfère Mina. Il faudra pas t’étonner si un jour tu perds tes amis, parce que vu ton caractère, personne ne voudra d’une fille comme toi.

Quand je m’arrête, je reprends mon souffle. Mon monologue m’a demandé de l’énergie, et je suis plutôt fier de ne pas avoir bafouillé. Je viens de cracher sur elle toute ma haine, toute ma déception.

Quelques regards se dirigent vers nous. Ce qui est logique, étant donné que je viens de hurler dans la salle de classe. Moi qui est l’habitude d’être discret…

Jiwon, face à moi, est rouge de colère. Ou de honte. Et en même temps, des larmes ruissellent sur son visage.

— Je n’en ai rien à faire que ce que je t’ai dit t’ait blessé. Ce n’est que la vérité. Quand Minji le saura, quand Taehan le saura… Plus personne, j’ai bien dit « plus personne » ne voudra s’approcher de toi. Tu as de la chance que Mina n’ait pas porté plainte. Tu as de la chance que je ne me mêle pas de ce qui ne me regarde pas, parce que sinon je l’aurais fait à sa place. Rien ne me dit que les autres ne le feront pas. Tu n’es qu’une idiote, Kim Jiwon. Notre amitié, tu peux t’asseoir dessus.

Je me lève, histoire de ne pas rester bêtement assis après lui avoir hurlé dessus. Quelque chose retient ma manche, et je remarque les doigts de Jiwon attachés à ma chemise. Je les retire violemment.

— Lâche-moi.

— Eh, attends, Jaehyun. Je suis sûre qu’on peut s’expliquer, il doit y avoir une erreur. Je…

Je fronce les sourcils et saisis son menton pour lui relever la tête. Elle grimace, de douleur peut-être.

— Une erreur ? Tu me prends pour un idiot ?

Jiwon secoue négativement la tête et retire mes doigts de sa mâchoire.

— Jaehyun…

— Quoi, tu vas me faire croire que tu n’as rien fait ?

— Non, mais je peux t’expliquer. Je suis désolée.

— Je n’en ai plus rien à foutre, de ton avis et de tes excuses.

Je me mets à trembler. Sentant que je vais me mettre à pleurer, je m’éloigne et me dépêche de quitter la classe. Pour éviter de craquer dans le couloir, je m’empresse de rejoindre la sortie de secours et sors dehors. Il fait chaud, le ciel est bleu et le soleil brûle ma peau. Je plisse mes yeux, ébloui, puis je m’assois sur un banc de la cour.

Mes larmes se mettent à couler. Je les sens rouler sur mon visage à toute allure. Je pince mes lèvres pour retenir un sanglot et lève les yeux vers les cerisiers. Les fleurs ne sont plus roses et blanches, mais un feuillage luxuriant recouvre chacun des arbres. Il y a même quelques fruits qui commencent à pousser.

Je viens de me disputer avec ma meilleure amie, et je pense à des cerisiers, sérieux ?

Je passe ma main sous mes yeux pour sécher mes larmes, bien que de nouvelles viennent vite humidifier mes joues. Quelques mèches noires se collent à mon visage et je les repousse, cherchant de l’autre main mon téléphone. Lorsque je le trouve, je compose le numéro de Minji. Mon meilleur ami décroche immédiatement.

Eh, Jaehyun, pourquoi tu m’appelles maintenant ? Les cours recommencent dans une minute.

— Je sais. Viens.

Ben, si tu veux, mais je ne peux pas deviner où t’es.

— Dans la cour, derrière le bâtiment F. Au niveau des cerisiers.

J’arrive. Sache que Jiwon nous tuera quand elle saura qu’on sèche les cours.

Je ne réponds rien, la gorge serrée.

Minji arrive rapidement, étant donné que sa salle de classe est elle aussi dans le bâtiment F. Lorsqu’il me voit en larmes, il se laisse tomber et passe son bras autour de mes épaules.

— Tu sais pour Mina ? demande-t-il.

Je hoche la tête, avant de hausser un sourcil.

— Ben, c’est plus Jiwon, mais oui… Tu le savais déjà ?

Un nouveau sentiment de trahison s’insinue en moi. Pourtant, Minji plisse les yeux.

— Jiwon ? Où est le rapport entre la leu… ah oui, Jiwon… Non, alors je vois pas de quoi tu parles.

Je ne m’attarde pas sur ce qu’il a dit au tout début. Il ne vaut mieux pas que je sache ce qu’il s’apprêtait à me révéler accidentellement sur Mina.

— Elle a fait quoi, Jiwon ?

Je déglutis et renifle. J’ai l’impression d’être pathétique. Le soleil passe derrière un nuage puis ressort rapidement. Il n’y a pas de vent, alors l’air est lourd. J’entends le piaillement d’un oiseau, des voitures qui passent dans la rue ainsi que la musique qui s’échappe du gymnase et le crissement des baskets, probablement le club de danse du lycée.

Haegol.

C’est le seul mot que j’arrive à prononcer. Je vois mon meilleur ami froncer les sourcils. J’arriverai presque à imaginer des rouages tourner dans son esprit, lorsqu’il entrouvre les lèvres et relève des yeux paniqués vers moi.

— Tu parles du compte Insta ?

Je hoche la tête. Minji se masse les tempes et pousse un soupir frustré.

— Putain, Jiwon… Qu’est-ce qu’il t’a pris ?

Comment réagirait Mina si elle savait que sa « eonni » était en réalité la créatrice du profil insultant ?

Minji ne dit rien, les yeux rivés sur le bitume. Sa jambe gauche remue rapidement alors qu’il se passe la main dans ses cheveux noirs. Je me demande s’il se sent aussi trahi que moi. Il s’était un peu éloigné de Jiwon et moi, suite à son rapprochement avec Hyesung. Est-ce que c’est pour cette raison qu’il a l’air quinze fois moins affecté que moi ?

— Je vais essayer de lui parler.

— Donc tu es de son côté ? lâché-je, furieux.

Minji lève ses deux mains.

Calm down. Je suis de ton côté, mais je pense qu’il faut essayer de comprendre Jiwon.

— Y a rien à comprendre, Minji ! C’est juste une…

Je m’arrête pour éviter de balancer une insulte. J’ai beau la détester, j’ai fait preuve d’un grand manque de respect tout à l’heure, et ce serait encore pire si je la traitais de connasse à voix haute. En colère ou pas, je dois respecter Jiwon. Certes nous n’avons qu’un mois de différence, mais l’ordre hiérarchique reste le même. D’ailleurs, Minji ne manque pas de me le faire remarquer.

— Tu vois ? C’est pour ça que je préférais L.A. Sérieusement, si on était aux U.S.A., tu aurais pu insulter Jiwon.

Je me force à rire pour éviter qu’un blanc gênant suive sa plaisanterie.

— En vrai, fais-le. Je suis le seul à t’entendre.

— Je ne peux pas.

— Ok, ok… Bref. Bon, je sais que c’est mal, mais tu veux sécher les cours ? On a qu’à aller manger des tteokbokkis. Les plus épicés du restaurant.

— Ça me va…

Sans aller jusqu’à dire que je suis un élève studieux à fond dans les études, ce n’est pas mon genre de sécher. Mais de toute façon, j’ai passé la semaine dernière à ne rien faire en cours et à traîner dehors jusqu’à vingt-deux heures en faisant croire à mes parents que j’étudiais à la bibliothèque avec Jiwon et Minji. Je ne suis plus à un jour près.

Je me lève difficilement et frotte mes dernières larmes, prêt à suivre Minji.

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