Chapitre 20

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Quand je dépose mes affaires sur ma table, le lendemain, je suis étonné de voir Mina lâcher son sac à côté de moi. Elle passe une main dans ses cheveux, dégageant son visage pâle. Alors qu’elle pose ses fesses sur sa chaise et ajuste sa jupe d’uniforme, j’attrape son poignet pour attirer son attention. Une petite part de moi est vexée qu’elle ne m’ait pas encore adressé la parole, mais je n’en tiens pas compte.

— Tu vas mieux ? Tes mains sont encore gelées, lancé-je en recouvrant ses doigts avec les miens.

Si nous n’étions pas en plein milieu de la classe, je crois que j’aurais porté ses mains près de mes lèvres pour souffler dessus et tenter de les réchauffer. Je pense que je me suis déjà suffisamment donné en spectacle hier. Je jette un petit regard à la table vide de Jiwon, devant moi. Soit elle est en retard, soit elle a décidé de ne pas venir en cours aujourd’hui.

— Hm, ça va assez bien… Et toi ? Je suis désolée de ne pas avoir donné de nouvelles pendant une semaine…

— Une semaine et trois jours, rectifié-je.

Mina hausse un sourcil avant de rire légèrement.

— Ok, désolée de ne pas avoir donné de nouvelles pendant une semaine et trois jours. Je suis sortie de l’hôpital hier, alors…

— Seulement hier ? questionné-je avec inquiétude.

— Hm, ils m’ont fait passé des tests et… Bref.

Je plisse les yeux.

— D’accord.

Quelques regards se dirigent vers nous, notamment ceux de Kisung, Taehan et Heerae. La dernière fait « coucou » à Mina, bien qu’elles ne soient pas vraiment proches. À mon avis, certaines personnes vont venir la voir à la fin du premier cours pour lui demander comment elle va. Mais pour l’instant, c’est impossible : le prof va arriver d’une minute à l’autre.

La porte s’ouvre à la volée sur une Jiwon paniquée. Si d’habitude, ses cheveux sont toujours serrés en une queue de cheval soignée, elle n’a pas pris cette peine ce matin et s’est contentée d’un simple démêlage. Elle rentre rapidement dans la salle, se faufilant dans les rangs jusqu’à sa table. Alors qu’elle retrousse les manches de sa chemise à cause de la température de la salle surchauffée pour un mois de mai, elle se retourne légèrement et pose son regard sur ma main, toujours attachée à celle de Mina. Cette dernière se penche un peu en avant.

— Coucou eonni, tu es en retard, il s’est passé quelque chose ce matin ?

Je pince les lèvres et resserre ma prise sur les doigts de la jeune fille. Jiwon ignore royalement Mina et se détourne pour s’asseoir, le menton haut. Ma voisine fait une moue déçue puis me lance un regard.

— Elle va mal ?

— Je t’expliquerai après.

Le professeur entre dans la salle à ce moment-là, une pile de papiers à la main. Il la pose sur le bureau puis écrit rapidement sur le tableau « Rendre la feuille remplie et signée demain ». Ensuite, il passe dans les rangs distribuer le document tout en parlant :

— La semaine prochaine, nous partons en sortie scolaire à Yangdong du lundi au samedi soir. Nous partirons en bus à cinq heures, alors soyez au lycée à quatre heures trente. Il y a environ cinq heures trente de route jusqu’au village.

— Oui, Monsieur, répondons-nous tous en chœur.

Lorsqu’il passe la feuille à Mina, le professeur se penche pour lui dire quelque chose. Je comprends seulement les mots « Vois avec… famille… médecin… ok ? ». La jeune fille hoche la tête puis glisse la feuille dans son carnet de notes, un épais cahier à la couverture vert sauge et au jaspage doré.

— Une sortie scolaire, c’est trop bien, piaille-t-elle. Je n’en ai jamais faite… En plus, Yangdong est un village traditionnel, non ?

Le professeur retourne devant le tableau pour continuer ses explications.

— Nous serons logés dans le camping du village, réservé spécialement pour nous. Je vous réexpliquerai tout une fois là-bas, évidemment. Madame Im ainsi que moi serons vos accompagnateurs. N’oubliez pas de transmettre le document à vos parents, il me le faut pour demain. Maintenant que tout ça est dit, commençons le cours.

* * *

Si j’ai l’habitude d’être seul avec Mina au convenience store ou dans les rues de notre lotissement, c’est assez étrange de ne manger qu’avec elle au lycée. Minji est parti voir le match de base-ball de Hyesung pour l’encourager, et Jiwon… Je ne sais pas où elle est, et je n’en ai rien à faire d’elle. C’est un peu horrible, mais j’espère qu’elle souffre bien.

Mina mange ses naengmyeon en silence, remuant ses baguettes dans les nouilles froides. Manger est un bien grand mot. Elle picore plutôt quelques bouts de viande et de légumes.

— Bon… C’est quoi le problème avec Jiwon-eonni ?

Je pince les lèvres et passe une main dans mes cheveux, soudain anxieux à l’idée d’en parler à Mina.

— Tu devrais arrêter de l’appeler comme ça.

Mon amie relève les yeux et me sonde, interloquée. Je rougis face à tant d’attention de sa part et détourne le regard, le posant plutôt sur les arbres verdoyants.

— Elle a fait quoi ? Tu t’es disputé avec elle ? À quel sujet ?

— À propos de toi…

Mina hoche la tête.

— Je vois. Elle est jalouse de moi parce qu’elle croit qu’on sort ensemble, c’est ça ? Il ne faut pas qu’elle s’inquiète là-dessus, honnêtement, elle peut se mettre avec toi. C’est même une très bonne idée, non ?

J’entrouvre les lèvres et plisse les yeux.

— Vraiment ? Tu préférerais que je sorte avec elle plutôt qu’avec toi ?

Mais qu’est-ce que je raconte, sérieux ?

— Je pense en effet que c’est mieux.

Je cache ma déception en baissant mes yeux sur mon repas qui refroidi.

Il était déjà pas très chaud…

— Je ne pense pas. Je ne peux pas sortir avec Jiwon. Déjà, c’est ma meilleure amie.

Enfin, « c’était ». Je suis encore trop habitué à parler au présent.

— Hm ? Et alors ? T’es mon ami aussi.

— Bref, c’est pas de ça qu’on parle, m’empressé-je de dire. Tu te souviens de haegol ? Le compte Insta.

Mina hoche la tête, la mine grave. Je pince les lèvres et pousse un petit soupir. Le soleil tape sur ma nuque, c’est assez désagréable. Je me concentre sur les cris des joueurs de base-ball au loin ainsi que sur le bruit de mes légumes que je remue dans ma sauce soja.

— Jaehyun ?

— Oui, pardon. Je… Jiwon est la créatrice de haegol.

Voilà. Simple. Efficace.

Je vois l’expression de Mina se figer. Elle maintient ses baguettes en l’air, sous le choc, avant d’entrouvrir les lèvres et de secouer la tête.

— Non. Elle ne peut pas, si ? Eonni n’est pas comme ça. Elle m’a défendue, elle est…

— Hypocrite, complété-je. Mon but n’est pas de te blesser, Mina, je te jure. Je veux simplement que tu connaisses la vérité. C’est pour ça que je me suis disputé avec Jiwon. Je peux t’accompagner porter plainte si c’est ce que tu veux. Je peux aussi me taire. Dis-moi juste ce que t’attends de moi.

— Je n’attendais rien, grimace-t-elle. Mais… Je pense que je peux te remercier de m’avoir dit la vérité.

— Ça ne te fait rien ?

Mina lève ses yeux vers moi puis rit avec légèreté.

— Je retiens mes larmes, Jaehyun. Ne remue pas le couteau dans la plaie, s’il te plait.

— Mina…

Elle pince ses lèvres et secoue à nouveau la tête. Je me lève de la marche d’escaliers où j’étais assis pour venir à ses côtés, trois marches en-dessous.

— Tu peux pleurer. Je l’ai fait.

— Je pense que j’ai déjà trop pleuré dans ma vie. Je dois sourire, tu sais. Pendant les six mois qui vont suivre, je ne veux plus pleurer. Je veux juste être heureuse et essayer de voir le bon côté des choses même dans les événements les plus durs à supporter.

— Six mois ? Pourquoi six mois ? Pourquoi pas toute ta vie ? suggéré-je. Ah… Parce que c’est une expérience, c’est ça ? Tu es vraiment étrange, Chae Mina.

Elle sourit amèrement.

— C’est ça.

* * *

— Il faut signer ce papier, dis-je à mes parents.

Enfin, surtout à ma mère. J’évite consciencieusement mon père depuis un peu plus d’une semaine.

Ma parente le remplit puis signe à la fin, avant d’attraper dans un tiroir d’une étagère du salon le chéquier. Mon père lit par-dessus son épaule, un petit sourire aux lèvres.

— Yangdong ? J’y suis allé aussi quand j’avais ton âge.

Je ne lui réponds pas, attendant simplement que ma mère ait fini de remplir le chèque. Je fais alors la conversation avec elle, lui demandant comme s’est passée sa journée de travail et ce qu’on mange ce soir.

Maman me tend les papiers avec un petit sourire.

— Et voilà ! On viendra te chercher au lycée le vendredi soir, ok ? Et prends des photos, ça fera plaisir à Soyeon.

— J’y penserai.

Je remercie ma mère puis récupère les papiers pour remonter dans ma chambre, épuisé. Les mots de Mina tournent en boucle dans ma tête.

J’essaye de faire des liens avec tout ce qui lui arrive depuis le début. Une hypertrophie de la rate. Des jours et des jours d’absence. Une grippe un peu trop persistante pour être crédible. Sa pâleur, sa maigreur, son manque d’appétit et de sommeil. Six mois. Sa déscolarisation.

Je ne veux pas imaginer le pire. Je n’en ai rien à faire des milliards de signaux. Je ne peux pas croire que…

Je ne peux même pas le penser. Le prononcer. C’est trop dur. C’est impossible.

Ce n’est pas ça. Je fais fausse route. J’ai lu trop de romans, j’ai vu trop de films. C’est tout.

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