Chapitre 21
Me réveiller à trois heures quarante-cinq du matin pour être au lycée à quatre heures trente, ça a été dur. Je pense sincèrement faire une sieste dans le bus.
Le professeur nous compte, tandis que Madame Im distribue une boîte de six kimbaps probablement achetée dans un convenience store à tout le monde. Je suis un peu déçu que Minji ne soit pas dans ma classe, mais je sais que je peux passer une bonne semaine avec Mina. Ça aurait aussi été sympa, si je ne m’étais pas disputé avec Jiwon.
Nous montons dans le car, tous épuisés. Je m’assois à côté de mon amie, qui somnole à moitié. Comme la plupart des gens, elle n’a même pas pris la peine d’enfiler l’uniforme du lycée. Elle pose son sac de voyage à ses pieds avant de s’affaler sur le fauteuil du bus. Personnellement, j’ai choisi la place à côté de la fenêtre, pour pouvoir reposer ma tête contre la vitre. Mina a plaisanté en disant que si elle était fatiguée, elle dormirait sur mon épaule.
Derrière nous sont assises Heerae et Jiwon. Je souris à la première mais ignore complètement la seconde, avant de me retourner dans le bon sens.
— Le bus va démarrer, si tout le monde est là. On fera une pause dans deux heures. Reposez-vous, en attendant.
Le véhicule commence donc sa route à cinq heures piles, alors que tous les élèves de classe se rendorment. Je sens la tête de Mina se poser sur mon épaule et elle sourit, les yeux fermés.
— Je te l’avais dit, tu sais. Ne fais pas le gars étonné.
Je souris moi aussi, avant d’appuyer ma tête contre la vitre du bus.
* * *
À sept heures quinze, le véhicule s’arrête dans une station service sur le bord de l’autoroute qui mène à la grande ville de Daejeon. Je secoue mon épaule pour réveiller Mina quand je constate que la plupart de nos camarades sont descendus du bus et se sont dirigés vers la supérette, les toilettes ou encore le petit restaurant.
Le soleil se lève, plutôt haut pour un début de matinée en plein milieu du mois de mai, et une petite pluie tombe. Mina se lève avec difficultés, frottant ses yeux. Elle retire la boîte de kimbaps de ses genoux et frotte ses jambes nues.
Elle se met debout, me laissant la possibilité de sortir. Je m’étire puis clique sur le bouton pour ouvrir la porte du bus, afin de descendre les marches et de quitter le véhicule.
Mon amie et moi commençons par nous rendre dans le café de la station service pour se prendre une boisson chaude. Nous prenons deux chocolats chauds et nous installons sur une des tables, déballant nos kimbaps.
Le porc de ces petits snacks est généralement trop gras quand ils sont industriels, le riz est sec et les légumes un peu fades. Seulement, Mina semble se régaler. Vu la fréquence à laquelle je la vois consommer des aliments des convenience store, je commence à croire qu’elle aime les plats industriels.
— Bon, allons faire le plein d’en-cas pour la route, dit-elle, confirmant mes pensées.
Elle attrape dans la poche de sa veste en jean quelques billets de mille wons avant d’attendre que je me lève pour se diriger vers la supérette.
Mina entasse dans ses bras d’autres kimbaps, des choco pie, des hwajeon, des yakgwa, trois pots de naengmyeon et des bonbons ours aux raisins blancs.
— T’as conscience qu’on arrivera à Yangdong vers onze heures, donc que t’as pas besoin d’autant de nourriture ?
— J’ai pas beaucoup mangé la semaine dernière, je meurs de faim. Et puis, ça nous fera des réserves pour le soir, ajoute-t-elle en ouvrant un frigo pour récupérer quatre bouteilles d’une boisson énergisante violette.
Je souris puis l’aide à porter ses petites courses. Nous rejoignons la caisse et elle tend ses achats au vendeur du convenience store, qui les scanne nonchalamment.
— Trente-quatre mille wons*, lance-t-il en s’appuyant contre sa chaise.
Mina tend trois billets de dix-mille wons** et un billet de cinq mille wons***. Le caissier lui en rend mille avant de récupérer son portable pour scroller dessus.
En même temps, ça ne doit pas être passionnant comme métier, vendeur de supérette.
Nous quittons le convenience store pour regagner le bus, où quelques élèves se sont déjà réunis pour discuter. Nous sommes tous un peu plus animés que ce matin, maintenant que nous avons gagné deux heures de sommeil.
Mina ouvre une première boisson énergisante et me la donne.
— Tiens, c’est à la violette.
— Vu la couleur, je m’en doutais. Merci.
Je bois une gorgée et pousse un petit soupir de satisfaction. Ma gorge commençait à être sèche, malgré le chocolat chaud du café.
Nous remontons dans le bus et Mina retire sa veste pour la poser sur ses jambes, comme une petite couverture. Elle dispose entre nous les différents paquets de nourriture qu’elle a achetés en me lançant :
— N’hésite pas à te servir.
Les deux professeurs remontent dans le bus pour nous indiquer que nous allons reprendre la route, alors tout le monde s’attache.
* * *
Nous arrivons dans environ cinq minutes. À travers la vitre défilent les basses montagnes boisées, ainsi que le Mont Seolchang. Le village est niché près des différents monts de cette chaîne. Nous longeons une petite rivière et continuons notre route à travers les bois montagnards.
Le bus finit par se garer près d’une aire avec plusieurs hanoks. Sur la gauche se trouvent donc les montagnes, la rivière qui s’élargit ainsi que quelques sentiers de randonnées. Sur la droite, nous avons une pleine vue sur des champs agricoles.
— Wow, lance Mina en descendant du bus. C’est trop joli.
Nous ne sommes pas dans le cœur de Yangdong, plutôt à quelques centaines de mètres. Le professeur nous informe qu’on y ira demain.
— Aujourd’hui, vous vous installez dans les hanoks. Celui-là est pour les filles, celui-ci pour les garçons. Ici, ce sont les douches. De dix-sept heures à dix-huit heures, ce seront les filles qui prendront leur douche et de dix-huit heures à dix-neuf heures, ce seront les garçons. Les repas seront pris vers dix-neuf heures trente, et le couvre-feu est vingt-deux heures. Vous pouvez aller librement sur les sentiers de randonnées, à condition de bien suivre les indications et de ne pas s’aventurer dans la forêt. Lorsque vous partez, vous prévenez, d’ailleurs.
— Pour aujourd’hui, on vous laisse profiter du village, mais à partir de demain, il faudra vous inscrire aux activités proposées par des moniteurs, ajoute Madame Im.
Ils nous laissent ensuite aller nous installer. Je rejoins le hanok des garçons, une simple petite habitation en bois au toit courbé. Kisung fait coulisser la porte en papier de riz, révélant une pièce unique totalement vide. Étant donné que nous sommes quatorze garçons, si on se sert correctement, on peut tous passer.
Je vais immédiatement dans le fond de la pièce, décidant que ce sera mon lieu de sommeil. Pour bien marquer ma place, je récupère dans mon sac mon yo****, que je déplie. Je sors ensuite ma couverture et mon oreiller, avant de laisser traîner mon sac sur le lit.
J’enjambe les yo des autres garçons pour sortir de la pièce. Je tombe sur Mina, devant le hanok des filles. Elle triture un des boutons de sa veste en jean. Je viens vers elle et lui tapote la tête.
— Ça va ?
— Hm, j’ai du esquiver des yo, des sèches-cheveux, des trousses à maquillage et des anti-moustiques pour réussir à sortir du hanok. Mais sinon, tout va bien.
Je lève les yeux au ciel en souriant. Je considère un instant mon amie, me disant que la randonnée n’est pas une très bonne idée avec elle.
— Viens, on va demander aux profs ce qu’on peut faire.
— Ok, allons-y.
Nous traversons l’herbe pour rejoindre les deux professeurs, assis sur des souches d’arbres coupés. Nous nous inclinons devant eux puis Mina questionne nos accompagnateurs sur les activités à notre disposition.
— Si vous prenez le sentier vert, vous arriverez à un petit lac à basse altitude, donc vous n’aurez pas besoin de beaucoup d’endurance pour y aller. Il y a des barques, c’est sympa de faire un tour dessus, répond le professeur d’anglais en fixant Mina avec insistance. Sinon, vous pouvez aller au village, mais dans ce cas-là, l’un de vous prend son téléphone pour nous appeler si besoin. Vous suivez simplement le petit chemin, là, et vous y serez.
— D’accord… Merci.
Nous nous inclinons à nouveau puis nous nous éloignons. Je demande à Mina ce qu’elle préfère faire, et elle réfléchit quelques instants.
— Allons au lac.
— Tu es sûre ? Je ne voudrais pas que tu fasses un malaise.
— Dans tous les cas, il faut marcher.
— Mina, une montagne, ça monte.
— Ou ça descend.
— Oui, sauf que là, en l’occurrence, elle monte, puisque nous sommes au pied de la montagne.
Elle hausse les épaules puis commence à s’avancer vers les sentiers, décidée à ne pas m’écouter. Ne s’inquiète-t-elle pas pour sa santé ? Ou alors, est-ce qu’elle pense qu’elle n’est plus à ça près ? Je pousse un soupir puis la rejoins.
* * *
Nous finissons par arriver face au fameux lac. Il est plutôt grand, et il y a en effet trois barques attachées au bord à l’aide de piquets et de cordes. Mina, légèrement essoufflée, s’avance vers l’une d’elle pour monter dedans. Je la rejoins et attrape les pagaies à l’intérieur, avant de défaire le nœud qui la retient.
Nous dévirons lentement jusqu’au milieu du lac, puis je me mets à ramer, même si j’avoue ne pas trop savoir comment faire.
— Il fait plus froid qu’en bas, marmonne Mina en frottant ses jambes nues.
— Tu aurais dû mettre un jean.
— Hm. Trop tard, maintenant.
Elle lève la tête pour observer les conifères qui nous entourent. Le vent souffle dans leurs branches, et certaines se détachent, s’envolent et viennent se poser à la surface de l’eau un peu trouble.
— Je suis triste que Jiwon ne soit pas avec nous.
La gorge serrée, je hoche la tête et baisse les yeux.
— Son prénom est composé de quels caractères ? questionne-t-elle.
— De quoi ?
— Les caractères chinois qui composent le nom de Jiwon. Ce sont lesquels ?
— Ah… Euh… Je crois que le « ji » vient de « savoir » ou « intelligence » et que le « won » vient de « origine » ou « premier ». Son nom n’a pas vraiment de sens si on combine les caractères chinois. Pourquoi cette question ?
Mina hausse les épaules.
— J’aime bien savoir ça. Pour toi, je crois que le sens général de « jae » est « talent » et pour « hyun », c’est « vertu ». Donc Jaehyun, ça veut dire talentueux et vertueux.
Je souris.
— Peut-être. Et le tien ?
— « Mi » a plusieurs significations, les plus courantes sont « beauté », « goût » et « délicat ». Quant à « na », c’est généralement « élégante » ou « gracieuse ».
Je hoche la tête.
— Je ne me concentre jamais sur ce genre de choses.
— C’est comme ça que mes parents ont choisi mon prénom. Ils aiment bien regarder les caractères chinois et les adapter en hangeul*****.
J’acquiesce à nouveau, posant mon regard sur l’eau. J’ai arrêté de pagayer depuis un petit moment, et je laisse juste notre petite barque dévier lentement à la surface. L’embarcation était toute petite, même si je suis assis en face de Mina, nous sommes presque collés. Nos jambes s’entremêlent et il suffirait que je me penche un peu trop en avant pour la toucher. Rien qu’à cette idée, mon cœur s’emballe.
— En tout cas, ton prénom te va bien.
Oh punaise, qu’est-ce que je raconte, encore ?
Mina relève sa tête vers moi, étonnée. Ses joues se colorent en rouge et elle détourne son regard vers les sapins qui nous entourent.
— Arrête, Jaehyun…
— Ça te dérange tant que ça ? Si c’est le cas, dis-le moi, s’il te plait.
— De quoi est-ce que tu parles ?
Je souris amèrement et croise les bras.
— Tu le sais très bien.
— Je t’ai déjà dit que je n’étais pas le meilleur choix. Tu as d’autres options.
Mon sourire s’étire.
— Tu vois que tu sais de quoi je parle.
Mina rit nerveusement et coince une mèche de ses cheveux derrière ses oreilles.
— En effet.
Je plante mes yeux dans les siens et me penche légèrement en avant.
— Et donc ? Ça te dérange ?
Elle déglutit et serre ses poings sur ses jambes. Je ne pensais pas parler de ça maintenant, mais il a fallu que je sorte une phrase totalement aléatoire qui veut tout dire. Dès fois, je déteste mon esprit d’agir impulsivement.
— Non.
— Ça me rassure.
Mina sourit et baisse les yeux. Je me demande un instant si on va en rester là. Automatiquement, mon cerveau rejoue le moment où nous sommes tombés dans mon lit ainsi que la fois où elle m’a consolé à cause de la trahison de mon père. Je n’ai aucune idée de ce que je suis censé penser de tout ça. Elle m’avait dit de considérer son acte comme un simple moyen de consolation. Elle avait ajouté « même si ce serait nous mentir ». Je repense à Minji, qui me dit que les gens veulent protéger ceux qu’ils aiment pour éviter de les blesser plus tard. Je commence à assembler toutes les pièces de puzzle, comme si la réponse était sous mes yeux depuis longtemps mais que je ne parvenais tout simplement pas à comprendre. Ou alors, je ne voulais pas comprendre. Peut-être qu’inconsciemment, je sais que je ne devrais pas faire ce que je m’apprête à faire. D’ailleurs, je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle ce serait une mauvaise idée. D’après moi, ce n’en est pas une. D’après Mina, si. Parce que ce serait plus sûr. Parce que ça nous éviterait probablement d’être blessés à cause de cette chose inconnue qui effraye tant la jeune fille. Sauf qu’elle a dit qu’elle ne voulait plus pleurer, mais sourire. Et on ne sourit pas quand on est plongé dans les habitudes et que rien ne vient pimenter notre vie. Pour sourire, il faut tenter des choses. Faire des expériences. Se jeter à l’eau.
Ce sont toutes ces pensées qui me poussent à saisir le visage de Mina pour déposer mes lèvres sur les siennes. Je le fais avec douceur, rapidement, avant de m’éloigner de quelques centimètres.
Je perçois les pupilles dilatées de la jeune fille, je sens son souffle court sur mes lèvres, notre proximité me permet d’entendre les rapides battements de son cœur. Ou bien, ce sont les miens ? J’avoue ne plus trop savoir. Je déglutis puis redescends mon regard sur les lèvres que je viens d’embrasser.
Je ne sais plus quoi faire.
Recommencer ? M’éloigner ? M’excuser ?
Tout mon corps tremble, mon esprit est en ébullition. Le moyen que je viens de trouver pour faire cesser les pensées qui m’assaillent est tentant, mais je ne suis pas sûr que Mina soit du même avis.
Taisant mes doutes, Mina s’approche à son tour, effleurant mes lèvres des siennes, avant de les poser complètement. Mes mains glissent de ses joues pour attraper doucement ses bras et la rapprocher le plus possible sans renverser la barque.
Lorsqu’elle se décale, elle s’humecte les lèvres et rougit. Mon cœur explose à cette vision.
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****Matelas traditionnel coréen très fin, utilisé directement sur le sol, souvent posé sur un ondol (sol chauffant coréen)
*****Alphabet coréen

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