Chapitre 22
Nous redescendons la montagne en silence. Je ne sais pas quoi dire, et vraisemblablement, Mina non plus. Mes lèvres sont un peu sèches, mais je refuse de les humecter de peur de faire disparaître ce qu’il reste des sensations que j’ai ressenties quelques minutes plus tôt.
Je jette un rapide regard à la jeune fille. Ce baiser – pardon, ces baisers – m’ont fait comprendre bien des choses. J’essaye de trouver à quel moment je suis tombé amoureux d’elle. À quel moment mon amitié et mon empathie se sont transformées en autre chose de plus profond. Pourtant, je ne trouve pas.
Notre arrivée au camping m’empêche de poursuivre mes pensées. Heerae et Kisung se dirigent vers nous, des brochettes de poulet marinées dans les mains.
— Vous êtes là, sourit Heerae en nous tendant à manger.
— Jiwon cherchait Jaehyun, ajoute Kisung. On a entendu votre dispute, l’autre jour, mais personne n’ose en parler.
Je grogne. S’il y a bien une chose à laquelle je ne veux pas penser après ce qui vient de se passer entre Mina et moi, c’est ma dispute avec mon ancienne meilleure amie.
— Elle est là-bas, ajoute Heerae en désignant le hanok où nous prendrons nos douches.
En effet, Jiwon est assise devant, ses genoux relevés contre sa poitrine. Taehan est à côté d’elle, sa main sur son épaule. Je regarde avec colère la jeune fille puis me retourne vers Heerae, Kisung et Mina.
— Tu devrais y aller. Elle avait l’air blessée, souffle le deuxième.
— Je n’en ai rien à faire, marmonné-je.
Mina baisse les yeux et fixe le sol comme si elle cherchait à y disparaître.
— Bon… C’est comme tu veux. Viens, Kisung, on va au village, propose Heerae en attrapant la main de son petit ami.
— Ok, allons-y.
Et ils partent en direction des profs pour aller leur demander l’autorisation.
Mina continue d’observer la terre à ses pieds, les épaules tremblantes.
— C’est de ma faute, ce qui est arrivé avec Jiwon, n’est-ce pas ?
— Non. C’est elle, la fautive. Si tu es persuadée que c’est à cause de toi, explique-moi en quoi tu es en tort.
La jeune fille hausse les épaules et relève la tête, tirant sur ses cheveux pour dissimuler son visage pâle.
— Je sais pas…
— Alors voilà, réponds-je en posant ma main sur sa tête.
— D’accord… Mais, tu es sûr que tu ne veux pas aller lui parler ?
— Oui.
Mina acquiesce et je la regarde quelques instants. Pourquoi n’en veut-elle pas à Jiwon ? Elle l’a ridiculisée, l’a critiquée, l’a harcelée… Depuis le début, elle se comporte mal avec elle. Pourquoi, maintenant qu’elle connaît la vérité, Mina ne déteste-t-elle pas Jiwon ?
— Allons manger, soufflé-je.
— Ok… J’ai vu des bancs tout à l’heure. Je vais chercher des kimbaps dans mon sac et après, on s’y installe ?
— D’accord.
Ce que Mina appelle des bancs sont en réalité des troncs d’arbres taillés et posés à l’horizontal.
Enfin, tant qu’on peut s’asseoir dessus…
Je repousse quelques feuilles mortes et m’installe sur le tronc. C’est un peu dur, mais ça ira, si c’est juste le temps d’un repas. Mina s’assoit à mes côtés, suffisamment près pour que nos épaules se touchent au moindre mouvement.
Je pince les lèvres, me remémorant mon geste un peu impulsif sur le lac. Depuis, je ne sais pas quoi penser.
Je soupire et entame un premier kimbap. Même s’il est meilleur que ceux de Madame Im, il n’en reste pas moins industriel. Je tire du petit snack un genre de légume jaune, l’analysant pour essayer de comprendre ce que c’est.
— Un danmuji, m’explique Mina en tapotant le sien. C’est un radis mariné.
— Je vois. J’en ai déjà vu dans des repas traditionnels ou dans des sushis quand j’allais au restaurant, mais je n’ai jamais su ce que c’était.
— Ah, oui. C’est vrai qu’ils en mettent parfois dans les sushis. Ça s’appelle du takuwan, au Japon. Tu pouvais en trouver en tranches dans le convenience store près de ma maison à Suwon.
Je hoche la tête et mange le fameux radis mariné. Je continue de grignoter des kimbaps, le silence seulement troublé par le bruit de nos mastications et le ruissellement de la rivière.
C’est fou ce que c’est devenu gênant entre nous.
— Hm, j’ai pas pensé à prendre de l’eau, remarque Mina.
— Tu veux que je retourne en chercher ?
Elle secoue négativement la tête.
— Non, c’est bon. On verra plus tard.
— Comme tu veux.
Mina sourit puis prend un nouveau kimbap.
Il faut que je trouve un truc à dire. On ne peut pas faire comme s’il ne s’était rien passé. En tout cas, moi, ça ne me va pas. Il faut qu’on en parle. Il faut que je lui dise ce que je ressens. Sinon, je resterai dans le doute pour toujours.
Sous le coup du stress, je décompose mon kimbap, séparant le riz des algues, du danmuji et du porc. Je mets des grains partout, notamment sur mon pantalon.
Je finis par tourner la tête vers mon amie et attrape son poignet avant qu’elle ne porte sa main à ses lèvres et mette son en-cas en bouche. Elle hausse un sourcil et abaisse lentement son bras, me fixant dans les yeux. Malgré ma gêne, je suis résolu à ne pas détourner le regard.
— Chae Mina.
— Oui ?
— Tu me plais. Non, en fait, je dirais même que… (Je fais une pause pour prendre ma respiration et tenter de calmer mon rythme cardiaque.) Je dirais même que je suis amoureux de toi.
La confusion passe sur ses traits puis est vite remplacée par la gêne. Je vois ses joues se colorer rapidement en rouge, puis la couleur envahit tout son visage. Elle mord sa lèvre inférieure et je perçois le début d’un tremblement chez elle.
Je dois user de toute ma volonté pour ne pas dire « oublie ». J’aurais peut-être pu le dire autrement, j’ai été assez direct, mais je ne voulais pas qu’il y ait de doutes. Je voulais être clair.
Maintenant, j’ai peur de l’avoir brusquée. D’avoir été trop rapide, trop franc.
Mina passe une main dans ses cheveux en riant nerveusement.
— Wow…
Elle détourne le regard et le promène sur les arbres autour de nous, ainsi que sur les toits des hanoks du camping.
Je frotte ma nuque dans l’espoir d’apaiser mon anxiété. Je me répète que j’ai eu raison de lui dire et qu’il valait mieux qu’elle sache la vérité.
Voyant que Mina continue de mordiller sa lèvre en fixant les conifères, je finis par lâcher :
— Tu n’es pas obligée de répondre tout de suite. Je peux attendre.
Ce moment est décidément très gênant à vivre.
— D’ailleurs, je vais te laisser à tes réflexions, ajouté-je en me levant subitement, les joues rouges.
Mes cheveux mi-longs me permettent de dissimuler en partie mes pommettes colorées, mais Mina a dû se rendre compte de la teinte écarlate qu’a pris mon visage.
— Oui, c’est ça, je vais te…
— Attends.
Elle attrape ma manche et me force à m’asseoir. Je me réinstalle, conscient qu’elle n’arrivera pas à me tirer vers le bas avec ses muscles en carton, puis je tourne la tête vers elle.
— Je ne suis pas pressé, tu sais, je…
Mina ne me laisse pas le temps de finir, elle écrase ses lèvres contre les miennes.
Oh.
Bon, ok, c’est vraiment la seule chose qui me vient à l’esprit. En même temps, comment veut-elle que je réagisse ? Je ne m’attendais certainement pas à ce que…
Bon, juste, tais-toi, Jaehyun.
Je pivote un peu mon corps vers Mina pour éviter qu’elle ne se torde le cou et je passe mes bras dans son dos pour l’attirer contre moi. Ses lèvres sont tièdes, douces, légèrement humides, avec un petit goût de kimbap industriel.
La jeune fille s’éloigne de quelques centimètres pour respirer puis revient. Je crois que nous exécutons ces gestes pendant un petit moment ; des allers-retours entre les lèvres de l’autre. Je descends mes mains au niveau de ses hanches et les serre, gardant son corps contre mon torse.
Je finis par me reculer un peu, collant mon front au sien. Mina ouvre les yeux et s’humecte à nouveau les lèvres – il faut vraiment qu’elle arrête de faire ça, d’ailleurs – puis sourit légèrement.
— Sors avec moi, ordonne-t-elle dans un murmure.
Je souris, ça ne lui ressemble pas trop d’être autoritaire.
— Ok, soufflé-je.
— Ok, répète-t-elle.

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