Chapitre 24
Je ne sais plus vraiment quoi faire depuis que j’ai appris pour la maladie de Mina. Je ne vais pas la quitter pour ça, au contraire, j’aimerais qu’elle finisse sa vie avec moi, mais je comprends désormais pourquoi elle trouvait qu’elle n’était pas le choix le plus sûr. Elle se demande sûrement à quoi ça sert de s’attacher si c’est pour mourir.
Lorsqu’on a regagné les yo, hier, après avoir discuté, elle m’avait alors lancé :
— J’ai lu quelque part que la mort était plus difficile pour ceux qui restaient. La personne qui a écrit ça a sûrement raison, tu sais.
Entendre ce genre de choses me donne envie de pleurer, pourtant je ne regrette pas de lui avoir demandé la vérité. Je ne pouvais pas me laisser bercer d’illusions.
Lorsque je sors du hanok, je vois que pas mal de gens sont rassemblés autour de Mina. Je viens à leur rencontre et constate que la plupart de nos camarades sont au courant pour sa maladie.
— C’est quoi, une leucémie ?
— Tu as eu ça comment ?
Quand Taehan me remarque, il me fait signe et je m’approche de lui.
— Pourquoi tout le monde sait pour… sa maladie ?
— Hm, vous avez hurlé en plein milieu de la nuit. Certains ont été réveillés, ont tout entendu et… Les commères de la classe n’ont pas su tenir leur langue. Vous allez vous faire réprimander par les profs, j’en suis sûr.
— Vraiment ? Mince…
C’est vrai que nous n’avons pas trop réfléchi cette nuit. Je pousse un soupir et me fraye un chemin jusqu’à Mina, inquiet à l’idée qu’elle soit dérangée par toute cette attention.
Je me fige lorsque je vois Jiwon dans le lot, qui s’avance jusqu’à la jeune fille et s’incline bas devant elle. Quelques gens poussent des petits cris choqués. Une aînée qui s’incline devant une jeune fille, ce n’est pas rien.
— Chae Mina, je suis sincèrement désolée. Je ne voulais pas te blesser, et je sais que pourtant… C’est ce qu’il s’est passé. Je crois que Jaehyun a raison, rien ne justifie mes actes. J’espère que tu pourras me pardonner, même si c’est beaucoup te demander. Si j’avais su que tu étais malade, je n’aurais jamais été aussi loin, je… je regrette.
Et Jiwon se baisse encore plus bas. Il suffirait qu’elle s’incline encore un peu et elle serait à genoux devant Mina.
Cette dernière fixe mon ancienne meilleure amie puis sourit timidement et lui marmonne de se redresser.
— Eonni, tu ne peux pas faire ça, voyons…
Je grimace face à l’appellation. Il faut vraiment que Mina se rende compte de la gravité de la situation. Jiwon l’a rabaissée, elle ne mérite pas qu’on la pardonne.
Je croise le regard de Taehan, qui remue la bouche. N’étant pas très doué pour lire sur les lèvres, je saisis mon téléphone et tapote dessus, essayant de faire comprendre à mon ami de m’envoyer un message.
Quelques secondes plus tard, je reçois :
Taehan : Essaye de la comprendre.
Je soupire et range mon smartphone, me recentrant sur Mina et Jiwon. La dernière commence à demander à la jeune fille d’aller parler en privé lorsque les profs arrivent et coupent court aux conversation.
— Qu’est-ce qu’il se passe, ici ? lance Madame Im.
— Dépêchez-vous d’aller vous préparer pour aller à Yangdong, ajoute le professeur d’anglais.
Le groupe se disperse, et il ne reste bientôt plus que Jiwon et Mina. Je m’avance et me positionne à côté de ma petite amie. Mon ancienne meilleure amie lève ses yeux vers moi et pince ses lèvres.
— Je vais y aller.
Elle s’incline à nouveau devant une Mina embarrassée puis disparaît dans le hanok. Je me tourne vers la jeune fille et la questionne :
— Ça ne te dérange pas que les autres le sachent ?
Elle hausse les épaules et secoue un peu la tête.
— Non… Je ne crois pas. Je pense qu’en fait, c’est mieux que tout le monde sache la vérité. Au moins, plus personne ne m’embêtera avec mon physique.
Mina tire sur les manches de sa veste pour recouvrir ses mains. Je l’observe avec tristesse avant de croiser son regard.
— Arrête… Je vais croire que tu as pitié de moi.
— J’ai le droit d’être triste.
— Ne sois pas triste alors que je ne suis pas encore morte. Tu pourras pleurer quand ce sera le cas, mais en attendant il faut profiter. Sinon, tu regretteras.
Elle a sûrement raison. Je ne pense pas comme elle parce qu’il me reste encore des années et des années à vivre. Je vais devenir adulte, me construire une vie, tandis qu’elle s’éteindra à dix-huit ans. Elle y a probablement déjà beaucoup réfléchi.
— D’accord, excuse-moi.
— Tu as promis, hier.
— Oui. C’est vrai.
Mina lève ensuite les yeux vers le ciel bleu et pousse un petit soupir. Elle enfonce ses mains dans ses poches et renifle légèrement.
— Tu te sens comment ?
— Je suis un peu plus fatiguée depuis ma rechute, mais mon médecin m’a autorisée à venir au voyage scolaire, alors je suppose que mon état n’est pas non plus très grave…
Je vois bien qu’elle ment. Le médecin lui a sûrement dit de profiter de la vie puisqu’elle n’avait plus beaucoup de temps. Au moindre problème, les professeurs pourront agir. Ils sont au courant de sa maladie et il y a un hôpital pas loin. C’est quand même risqué, mais je suis content qu’elle soit là.
— Si ça ne va pas, tu en parles à quelqu’un.
— D’accord.
Elle a tendance à minimiser sa douleur, et je suis sûr qu’elle serait capable de dire qu’elle est « juste un peu fatiguée » alors qu’elle souffre énormément.
— C’était pour ça les ecchymoses, soufflé-je en décalant une mèche de ses cheveux à la recherche de l’hématome qui ornait sa nuque.
— Oui.
Je soupire et repose ses cheveux lentement. Honnêtement, je sais que je ne pourrai jamais tenir la promesse de « faire comme avant ». Je sais que je vais m’inquiéter, que je vais avoir peur de la perdre à chaque fois qu’elle ira mal. Je vais vouloir la protéger comme je peux, quitte à mourir de froid en t-shirt parce que je lui ai prêté ma veste pour ne pas qu’elle tombe encore plus malade. C’est impossible, d’agir comme si je ne savais pas que la fille que j’aime va mourir.
Je ne peux pas. J’aurais beau essayé, ça ne marchera pas.
* * *
Nous visitons Yangdong. Les hanoks sont très jolis et plutôt bien entretenus. Le Mont Seolchang qui se dresse derrière, l’air froid de la montagne et les conifères qui poussent autour donnent une atmosphère particulière au village traditionnel.
Nous marchons dans une large rue en pente, entre plusieurs hanoks entourés de grands murets en pierres blanches, avec à chaque fois des petits toits courbés. Un érable rougeoie près d’un énorme hanok constitué de divers pavillons et construits sur plusieurs étages.
Je marche entre Taehan et Mina, tandis que Kisung et Heerae avancent un peu devant nous. Jiwon, elle, est tout devant, avec les professeurs.
— En tout cas, pour un voyage scolaire, c’est incroyable, lance Kisung.
— Mouais, l’an dernier, les terminales étaient partis sur l’île de Jeju, marmonne Heerae.
— Yangdong, c’est mieux, répond Taehan. Et puis, ça coûte cher d’aller sur l’île de Jeju.
Je hoche la tête, approuvant les paroles du jeune homme.
— L’activité du jour, c’est randonnée en montagne… Tu la fais, Mina ? questionne Heerae en se retournant.
Elle hausse les épaules et remet une mèche de cheveux derrière ses oreilles.
— Je sais pas trop… Je risque de m’ennuyer, si je reste au hanok.
— Viens avec nous, alors, sourit Kisung. S’il y a le moindre problème, Jaehyun te portera.
— Je suis pas sûr qu’il y arrivera, avec ses muscles atrophiés, me tance Taehan.
— Eh, tais-toi.
— Ah, bah quoi ? C’est vrai, non ? T’es une brindille.
Je pince les lèvres, faussement vexé.
— Et c’est quoi le problème des brindilles ?
— Y en a pas, mais pour porter Mina, c’est pas très pratique.
— J’ai loupé un épisode ? lance alors Heerae. Jaehyun, tu sors avec Mina ?
Je rougis et ignore la jeune fille, qui insiste pour savoir. Elle attrape ensuite le bras de Kisung.
— Eh, tu le savais, toi ?
— Hm… répond évasivement son petit ami.
Heerae ouvre grand la bouche puis se tourne vers Mina, silencieuse jusque là.
— Dis, eonni, tu me le dirais si tu sortais avec Jaehyun, hein ?
Je me demande à quel moment elles sont devenues assez proches pour que Heerae l’appelle eonni.
Ma petite amie a un petit sourire coupable et tire sur une mèche de ses cheveux, l’observant soudain avec concentration.
— Désolée, Heerae…
— Quelle trahison !
Kisung rit de la réaction théâtrale de sa copine et lui tapote gentiment la tête.
Je les regarde tous un par un, m’arrêtant sur Taehan. Il rit et discute avec les autres, et je ne peux m’empêcher de me remémorer ses paroles. De toute façon, je n’arrive à penser qu’à ça.
Je ne sais toujours pas si je dois pardonner Jiwon ou pas. Peut-être que je pourrais essayer de lui parler. Peut-être que ce serait une bonne idée. Ou peut-être que certaines relations sont vouées à disparaître.

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