Chapitre 26

10 minutes de lecture

Le soir, en sortant du lycée, je dresse mentalement une liste des matières que j’ai à réviser aujourd’hui ainsi que du temps que je vais y consacrer.

Physique, mathématiques, biologie…

Je marche à toute vitesse en direction de la bibliothèque. Ça me fait bizarre d’y aller seul alors que je suis toujours accompagné de Minji et Jiwon, mais je ne peux plus vraiment compter sur eux. Minji est accaparé par Hyesung – tant mieux pour lui – et je n’ai toujours pas parlé à Jiwon. Je n’ai pas le temps. Les vacances d’été sont dans un mois. Nous avons bientôt fini le premier semestre. À la rentrée en septembre jusqu’à décembre, et donc jusqu’au suneung, les cours vont passer à la vitesse de l’éclair. Je sens déjà mon stress monter à l’idée des heures d’études que je vais enchaîner, mais je dois y arriver.

Le mois de juin a commencé et se fait bien sentir. Le ciel est constamment bleu, le soleil brille et tout le monde est en t-shirt et short. Je meurs de chaud dans mon uniforme, entre mon pantalon gris et ma chemise blanche. Les filles ont un peu plus de chance que nous, avec leur jupe, leurs jambes sont découvertes.

— Eh… Jae… Jaehyun…

Je me retourne et vois Mina. Ses cheveux noirs sont attachés en un chignon négligé, sûrement pour rafraîchir sa nuque et ses vêtements sont mal ajustés, le résultat d’une petite course qu’elle vient de faire entre la sortie du lycée et la rue. Ses joues sont toutes rouges et elle transpire légèrement, essoufflée. Je la laisse reprendre son souffle tranquillement, arrêtant totalement de marcher.

Lorsqu’elle respirer à nouveau correctement, elle se redresse un peu et essuie la sueur de son front avec la manche de sa chemise.

— Eh… T’aurais pu… ha… m’attendre… tu sais très bien… que… ha… je ne peux pas faire de sport.

— Excuse-moi. Je ne pensais pas que tu viendrais étudier avec moi.

Voilà une semaine que nous sommes revenus de Yangdong, et donc deux semaines que nous sommes ensemble. Nous avons commencé à sortir ensemble le dix-neuf mai, et je me demande parfois si on aura l’occasion de fêter l’anniversaire de nos cent jours. Est-ce qu’elle survira jusqu’au vingt-sept août ?

Je pousse un soupir et passe une main dans mes cheveux légèrement humides à cause de la transpiration. Nous reprenons notre marche en direction de la bibliothèque de notre lotissement.

— Au fait, tu veux quoi pour ton anniversaire ?

Mina est née le vingt-six juin, soit dans vingt-quatre jours. Pour mon propre anniversaire, le trente mai, elle m’a acheté des bagues de couple, un simple bijou en or qu’elle porte constamment à son annulaire. N’aimant pas avoir des choses aux doigts – sinon je joue avec – je l’ai passée sur une chaîne que je porte à mon cou.

— Hm, vivre ?

— Mina…

Je n’aime pas quand elle parle comme ça.

— En réalité, j’aurais au moins aimé atteindre ma majorité, mais je pense que c’est impossible. Je vais seulement avoir dix-huit ans*. Tu penses que j’aurais le temps d’être diplômée du suneung ?

J’attrape sa main, glacée malgré les températures chaudes. Il doit faire au moins vingt-sept degrés dehors, et pourtant ses doigts sont aussi gelés qu’en plein hiver.

— Le médecin t’a donné six mois à vivre. Ça fait… juin, juillet, septembre, octobre, novembre, décembre. Six mois tout pile. Si tu meurs vraiment au bout d’une année et demie, tu seras diplômée.

— Il m’a dit six mois au début du mois de mai, articule-t-elle. Je ne vais même pas pouvoir finir ma scolarité.

Je ressers ses doigts en sentant la douleur dans sa voix.

— Je ne sais pas si c’est parce qu’il fait de plus en plus chaud, mais je suis exténuée en ce moment. Beaucoup plus que d’habitude.

— Tu veux aller voir un médecin ? Tu en as parlé à tes parents ?

— Jaehyun.

— Pardon.

Je soupire. C’est tellement compliqué d’arrêter de m’inquiéter.

— Je peux te demander une chose ? souffle-t-elle lorsque nous arrivons devant la bibliothèque.

— Oui.

— Il y a une chose que j’aimerais faire avant de mourir.

Mon cœur se brise à ces mots. Pourtant, je hoche la tête.

— J’aimerais retourner à Suwon, mais avec toi cette fois. Pendant le mois de juillet.

— J’en discuterai avec mes parents, promis-je.

— Merci.

Je pousse les portes de la bibliothèque et les tiens pour que Mina se faufile à l’intérieur. Lorsque je pénètre dans le bâtiment, je pousse un soupir de satisfaction. Les documentalistes ont mis la climatisation et ça fait un bien fou.

Je passe au distributeur automatique acheter deux bouteilles d’eau fraîche et des petits gâteaux à grignoter puis je rejoins Mina sur une des tables. Elle a déjà commencé à sortir ses affaires et travaille en silence.

Je pose la bouteille devant elle et elle me remercie, avant de prendre une gorgée d’eau.

— Dès fois, je me demande à quoi ça me sert d’étudier. Je veux dire, c’est pas comme si j’aurais l’occasion de faire des études et d’avoir un travail.

Je lui lance un regard puis baisse mes yeux sur mon classeur de biologie.

— Si tu vivais suffisamment longtemps, Mina… Tu aimerais faire quoi, comme métier ?

— J’aimerais être dessinatrice. Genre, faire des couvertures de livres. Je sais pas trop c’est quoi le vrai nom.

Je souris et griffonne une petite fleur au coin de ma feuille, sans trop savoir pourquoi.

— Je vois.

— Et toi ?

Je ne lui ai pas parlé de mes ambitions. Je ne lui ai pas dit que je voulais entrer à la SNU dans l’espoir d’être chercheur en cancérologie et de trouver un traitement contre la leucémie lymphoïde, parce que je me sens ridicule, stupide, naïf.

Je grimace alors et lance :

— Je ne sais pas.

Mina hoche la tête. Nous reprenons nos révisions en silence. J’essaye de faire mes exercices pour le lendemain puis d’apprendre mes cours en créant des fiches. Je coche sur la liste des matières à travailler la biologie et m’apprête à passer à la physique lorsque Mina pose une main sur mon poignet.

— Il est vingt-deux heures, tu ne penses pas qu’on a assez réviser ? Puisque tu n’étais pas disponible hier, on a qu’à aller au convenience store aujourd’hui.

— Pour manger des kimbaps ? Tu ne veux pas plutôt te faire livrer ? Ils seront meilleurs que ceux de la supérette.

Mina secoue la tête.

— Là, j’ai envie de tteokbokkis.

— Ceux de la supérette…

— Rah, mais arrête de critiquer la nourriture de la supérette, coupe-t-elle en riant.

Elle récupère ses affaires sur la table et les entasse dans son sac. Je fais de même puis je me mets debout, époussetant mon pantalon. Je passe une main dans mes cheveux puis jette mon sac sur mon épaule droite.

— Allons-y.

Je tends ma main à Mina, qu’elle attrape avec force avant de me tirer pour que j’avance plus vite.

— Tu ne devrais pas marcher aussi vite, tu vas t’épuiser, dis-je en la forçant à ralentir.

— Je sais, répond-elle avec une moue déçue.

Nous quittons les grandes rues pour regagner notre quartier résidentiel éclairé par les lampadaires. Les journées s’allongent, aussi le soleil n’est pas totalement couché. Une lueur orangée persiste à l’horizon encore clair, derrière la tour Namsan qui se dresse sur le mont qui porte le même nom, dans le district de Yongsan.

Nous arrivons au convenience store et nous y entrons. À l’intérieur il fait très chaud, contrastant avec les rues qui se sont refroidies pour la soirée. Le gérant est à moitié endormi sur son fauteuil, l’ordinateur tourné vers lui diffusant un vieux drama.

Mina soupire en ouvrant le petit frigo pour récupérer des boissons aux raisins, puis elle file dans les étalages à la recherche de tteokbokkis digne de ce nom. Lorsqu’elle les trouve, elle s’avance vers le comptoir et secoue légèrement le vendeur.

— Excusez-moi, ajeossi**…

Il grogne puis se réveille en frottant ses yeux fatigués.

— Hm ?

— On voudrait vous acheter ça.

Il hoche la tête puis scanne les articles. Suite à ça, nous payons avant de nous diriger vers le micro-ondes de la supérette. Mina met nos pots de tteokbokkis à l’intérieur et lance la machine pour deux minutes trente.

Lorsque le micro-ondes émet un petit « ding », ma petite amie sort notre repas et grimace face à la chaleur des plats.

— Ah, je me suis brûlée, souffle-t-elle.

Je l’aide à les porter jusqu’à la table extérieure où nous nous installons d’habitude, puis je lui propose d’aller se rincer la main à l’eau froide sous le robinet des toilettes.

— C’est bon, ça ira. Ce n’est qu’une petite brûlure.

— D’accord.

Nous commençons notre repas, le silence seulement troublé par nos mastications et le bruit des tteoks dans la sauce pimentée.

— C’est vraiment très épicé, couine Mina en posant les bouteilles fraîches sur ses joues rouges dans l’espoir d’atténuer la chaleur de son corps.

— Tu veux que j’aille chercher des ramyeon, des naengmyeon ou des kimbaps ?

— Non, c’est bon, je vais finir. Il ne faudra juste pas t’étonner si je me plains d’avoir mal au ventre.

Elle sourit et met un nouveau tteok dans sa bouche.

— Ne te force pas, ce n’est pas bon pour la santé de faire ça.

— Ça va, je te dis.

Elle essuie la sauce qui restait au coin de ses lèvres puis ouvre sa bouteille de jus de raisins. Elle prend une gorgée avant de tirer sur ses manches pour recouvrir ses doigts.

— Tu sais, dès fois, je repense à quand je n’étais pas malade.

Je lève ma tête vers elle et entrouvre les lèvres. Mina sourit puis s’appuie contre le dossier de la chaise en métal, qui couine sous son poids.

— Ne fais pas cette tête, Jaehyun. C’est normal de penser à ça. Comme je n’ai pas toujours été malade, j’ai pu faire plein de choses que je ne fais pas aujourd’hui. Par exemple, je pouvais participer aux cours de sport. Mon préféré, c’était la danse, m’explique-t-elle en mélangeant son repas pour induire chaque petit tteok de sauce pimentée. Je crois que je me débrouillais plutôt bien, je faisais même partie du club de l’école. Maintenant, quand j’essaye de danser, même si je prends beaucoup de plaisir… Bah, ça m’épuise et je ne tiens que le temps d’une musique.

— Mina…

— Hm, quoi d’autres ? réfléchit-elle, les baguettes coincées entre ses lèvres. Je ne loupais jamais de jours de cours… Tu sais, ça m’a fait bizarre quand j’ai été déscolarisée à quinze ans. C’était deux ans après qu’on m’a diagnostiqué la leucémie. Je n’arrivais plus à suivre le rythme scolaire, alors mes parents ont trouvé que c’était la meilleure chose à faire.

— Pourquoi est-ce que tu as déménagé à Séoul ?

— La clinique où j’étais hospitalisée à Suwon m’a transférée ici pour essayer un nouveau traitement. Je suis arrivée à Séoul au début du mois de mars, peu avant la floraison des cerisiers. Le traitement que je recevais à Suwon ne répondait plus, donc il fallait le changer. J’ai dû rejoindre un centre spécialisé.

— Je vois.

Elle sourit et continue de m’énumérer tout ce qu’elle faisait avant sa leucémie. Je l’écoute avec tristesse, bien que certaines de ses anecdotes m’arrachent un petit rire. Elle finit par se lever en voyant que j’ai fini de manger.

— Bon, rentrons !

— Je te raccompagne.

— Hm, oui.

Je souris, même si ce n’était pas une question. Je me mets debout à mon tour et me dirige vers la poubelle pour jeter nos pots de tteokbokkis, puis nous reprenons la route vers sa maison.

— Au fait, Jaehyun…

— Oui ?

Je lui lance un regard. Mina penche la tête sur le côté et passe son bras sous le mien.

— Pourquoi est-ce que tu es tombé amoureux de moi ?

J’entrouvre les lèvres et rougis. Dans le fond, je ne sais pas trop. Le sourire gêné de Mina s’étire à mesure que je réfléchis.

— Je pourrais te dire que c’est parce que tu es jolie, qu’on s’entendait bien et que j’aimais passer du temps avec toi, mais ce serait un peu superficiel… En réalité, il y a plusieurs raisons… Je dirai que c’est parce que tu ne te plains jamais réellement, tu ne cherches pas à attirer l’attention, au point de minimiser ta douleur. Et puis, tu pardonnes facilement, tu comprends les gens même quand ils t’ont fait du mal. Ensuite… Hm, tu es très touchante, maladroite parfois, ça te rend mignonne… Bref… Je ne vais pas tout lister, si ?

— Ça ne m’aurait pas dérangé, mais on est arrivés devant chez moi.

En effet, nous voilà devant le portail du hanok où elle vit. Je me tourne vers elle et pose mes mains sur ses bras pour la maintenir en place, histoire qu’elle ne se faufile par derrière les portes en bois tout de suite.

— Tu fais quoi ? sourit-elle.

— Je te garde avec moi encore un petit moment.

Mina s’empourpre et hoche la tête, détournant le regard. Je descends lentement mes mains, arrêtant la gauche sur sa taille. L’autre continue de s’abaisser jusqu’à ses hanches. À ce moment-là, je l’attire à moi et pose mes lèvres sur son front.

Elle lève sa tête et se met sur la pointe des pieds, mais elle reste trop basse pour atteindre mon visage. Je me penche donc un peu en avant, afin de lui permettre de presser délicatement ses lèvres sur les miennes. Je me recule de quelques centimètres et souris timidement.

— À demain, Mina.

— Oui, souffle-t-elle en hochant la tête.

Je me détache lentement de ses bras et la regarde s’éloigner pour ouvrir le portail de sa maison. Juste avant qu’elle n’entre, elle se tourne légèrement vers moi, un sourire aux lèvres.

— Je t’aime, Jaehyun.

Mon cœur s’accélère et je hoche la tête.

— Je t’aime aussi.

Mina continue de me regarder un petit moment puis disparaît derrière les deux portes en bois.

*La majorité est à 19 ans, en Corée du Sud

**“Homme d’âge mur” ou “monsieur” en coréen. C’est un terme utilisé pour s’adresser un homme âgé entre quarante et soixante ans.

Annotations

Vous aimez lire Ella AA. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0