Chapitre 27
Le dix-neuf juin, à deux semaines des premières vacances, je suis plutôt bien avancé dans mes révisions. Je suis arrivé cinquième de la classe aux dernières évaluations, alors que j’ai tendance à être quinzième. Remonter de dix places en seulement deux semaines, ce n’est pas rien. Mes efforts commencent à payer. Je crois que si je continue sur ma lancée, je peux espérer arriver premier de ma classe et bien me placer dans le classement de tous les terminales, et peut-être avoir une place à la SNU. Le plus important, c’est de ne pas me relâcher pendant les deux mois de vacances qui vont arriver, sinon je ne vais pas supporter le second semestre, de septembre à décembre.
Assis à mon bureau, en ce samedi après-midi, je suis sur mon ordinateur pour faire défiler le catalogue d’un magasin en ligne. Je devrais être en train de travailler, mais mon esprit a divagué vers l’anniversaire de Mina et je suis parti à la recherche d’un cadeau pour ma petite amie.
Petite amie qui, je crois, m’a envoyé un message tout à l’heure.
Ça m’arrive souvent en ce moment, d’oublier quand les gens me contactent. Je suis tellement pris dans mes études que je n’y pense plus.
Mina : On peut se voir ? (•_•)
Mina : Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus en dehors du lycée et de la bibliothèque ಠ_ಠ
Moi : Excuse-moi. Tu es disponible là ?
Mina : Oui…
Moi : Ok. Attends-moi devant chez toi, j’arrive.
Je me dépêche de remplacer mon pyjama par un jean bleu foncé, un t-shirt blanc et je vérifie que j’ai bien autour de mon cou la chaîne avec ma bague de couple. Ensuite, je cours à la salle de bain pour discipliner un minimum mes cheveux et je descends les marches quatre à quatre.
— Jaehyun, tu sors enfin de ta chambre ?
— De quoi ?
Ma mère est attablée, lisant les papiers du divorce attentivement.
— Tu ne sors de ta chambre que pour aller au lycée, c’est à peine si tu manges.
— Je veux entrer à la SNU, réponds-je en lassant mes chaussures.
— Oui, mais…
— Je travaille, tout simplement, Maman. Ne t’en fais pas. Regarde, je sors voir Mina. Je prends aussi des pauses.
— Hm.
Je quitte la maison sur ces mots. Il fait plus chaud que ce que je pensais dehors alors je regrette un peu mon jean mais je n’ai pas le temps d’aller me changer, Mina m’attend.
Je traverse la rue suffisamment rapidement pour ne pas être en retard mais pas non plus trop vite pour éviter de sentir la sueur. J’arrive devant le hanok de Mina et toque à la porte en bois.
Ma petite amie ouvre immédiatement, comme si elle attendait derrière depuis tout ce temps. Elle porte une robe rose pâle en jean avec une chemise blanche légère en-dessous.
— Coucou… Tu vas bien ?
— Hm, oui. Et toi ?
— Oui.
Elle sort de chez elle et referme le portail. Sans un mot, elle commence à avancer. Je la suis, me demandant si elle est de mauvaise humeur ou tout simplement fatiguée. Nous passons par le parc et coupons dans l’herbe pour éviter de faire le tour par les petits chemins afin de regagner le centre de Séoul plus rapidement.
Mina est toujours silencieuse, marchant la tête baissée, et je finis par lui demander :
— Y a quelque chose qui ne va pas ?
— C’est rien… Allons nous promener.
Elle continue de marcher alors que je m’arrête. Je remarque sa posture légèrement recourbée et je l’attrape doucement par le bras.
— Eh, Mina… Qu’est-ce qu’il t’arrive ? On peut bien s’arrêter deux minutes pour en parler, non ? On a le temps.
Soudain, elle se retourne, furieuse. Ses yeux sont embués de larmes mais ses sourcils sont froncés et ses joues rouges.
— Eh bien non, le temps, je ne l’ai pas moi ! Il faut que je te rappelle qu’à tout moment demain je ne suis plus là ? Tu passes ton temps à réviser, les seuls moments où on se parle c’est au convenience store et sur le chemin pour aller à la bibliothèque ! Même en cours tu ne me parles plus, trop occupé à écouter ou à faire les exercices. Tu me négliges constamment, tu ne réponds plus aux messages. Minji, Kisung, Taehan, Heerae… Ils sont tous d’accord avec moi.
Mina baisse les yeux et tire sur les manches de sa chemise, avant de croiser ses bras sous sa poitrine.
— Tu me manques, Jaehyun. Je veux passer le temps qu’il me reste avec toi. Je ne sais pas pourquoi d’un coup tu t’es mis à réviser autant alors que tes notes étaient déjà plutôt bonnes.
J’ai l’impression de me prendre une claque, ses paroles me font l’effet d’une douche froide. J’ai envie de lui dire que c’est pour elle que je travaille autant, pour entrer à la SNU, dans le but de chercher un traitement pour aider les gens atteints de cancers.
— Regarde-toi, tu ne manges presque plus. Tu as maigri.
Mina renifle et sèche ses larmes avec sa manche. Je la regarde sans bouger, sans savoir quoi faire. Peut-être qu’elle a raison, que je la néglige trop ces derniers temps. Mais elle pourrait comprendre. J’essaye de m’assurer un avenir, je veux être sûr d’entrer dans une bonne université. Si je ne vais pas à la SNU, je ne pourrais jamais faire ce que je souhaite. Enfin, il reste l’université Yonsei, certes, mais ce n’est pas mon premier choix.
Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas besoin de se poser trop de questions là-dessus que c’est pareil pour moi. Je ne vais pas mourir avant d’avoir mon suneung, moi. J’ai toute la vie qui m’attend.
Je mords mes joues, m’en voulant immédiatement d’avoir eu ces pensées. Ce n’est pas comme si elle y était pour quelque chose. Ce n’est pas comme si elle souhaitait mourir, comme si ça l’arrangeait. Au contraire, je sais très bien qu’elle aimerait vivre, aller à l’université, se construire une vie.
— Excuse-moi, Mina. Je suis vraiment désolé.
C’est peut-être le moment de lui parler de mes ambitions. De mon envie d’aller à la SNU pour devenir chercheur en cancérologie. Le problème, c’est que je la connais trop bien : elle va culpabiliser, croire que c’est de sa faute si je me perds dans les révisions. Pourtant… Je veux qu’elle sache.
— Je vise la SNU, soufflé-je. Je veux devenir chercheur en cancérologie. Pour toi. C’est pour ça…
— Tu veux aller à la SNU ? Trop cool. Mais pourquoi tu ne m’as jamais dit que c’était ton but ? Pourquoi tu m’as caché ça ? J’aurais pu comprendre, tu sais. Mais non, tu m’as laissé dans l’ignorance, dans l’incertitude.
Mina s’humecte les lèvres et renifle avant de reprendre :
— Je commençais à m’inquiéter, à croire qu’au final tu ne voulais plus de moi parce que tu étais dégoûté par ma maladie. Tu penses qu’un simple « désolé » va tout effacer ? Que tout va repartir de zéro et sera comme avant ? T’as pas eu le courage de m’expliquer pourquoi tu me laissais tomber. Alors viens pas me dire que c’est pour moi que tu as fait ça. Tu n’es pas seul au monde, Jaehyun. Tu n’es pas le seul à souffrir. Tu crois que ça me rend heureuse d’avoir une leucémie ? D’ailleurs, je pense que c’est moi qui souffre le plus. Toi, quand je serai morte, tu vas faire quoi ? Pleurer quelques mois ? (Elle rit sarcastiquement.) Et après ce sera fini, tu recommenceras ta vie parce que c’est ce qui doit arriver. Mais moi, je ne serai plus là. Ce n’est pas à toi qu’il reste moins de six mois.
— Mina… Ce n’est pas juste, articulé-je. Tu ne peux pas dire ça.
Non, elle ne peut décidément pas être persuadée que je ne souffrirai que quelques mois avant de l’oublier.
— Je ne vas pas t’oublier après quelques mois, parce que… Parce que, merde, Mina, il faut que tu réalises que tu comptes réellement aux yeux de certaines personnes ! Arrête de croire que tu es remplaçable, que tu n’es pas importante et qu’on s’en fout tous de toi ! Ce n’est pas parce que tu vas mourir que tout le monde se dit « Bon, alors ça ne sert à rien de s’attacher. » ! La preuve, je...
— Tu es devenu mon ami avant de savoir pour ma leucémie, lance-t-elle, l’air grave.
— Et est-ce que j’ai l’air de quelqu’un qui regrette de m’être autant attaché à toi ? Est-ce que je t’ai quittée quand je l’ai su ?
Elle fronce les sourcils et secoue négativement la tête. Je lâche un petit soupir puis avance d’un pas, arrivant à sa hauteur. Je pose mes mains sur ses épaules et plie mon corps de sorte à mettre nos visages à la même hauteur. Je saisis son menton pour lui relever la tête.
— Eh. Je ne veux pas me disputer avec toi, Mina. Je suis désolé de t’avoir négligée, dernièrement. Mon désir d’entrer à l’université de Séoul n’est peut-être pas une bonne justification, mais dans tous les cas, je t’assure que je ne m’éloigne pas de toi.
— Ok, d’accord.
Elle dit ça avec calme et je me demande un instant si elle est convaincue. Comment lui prouver que je tiens à elle et que je ne veux pas m’éloigner d’elle tout en continuant mes études ?
Je soupire et me redresse pour l’attirer contre moi. Mina sursaute légèrement avant de s’agripper à ma nuque et d’enfouir son visage dans mon torse. J’embrasse doucement le sommet de sa tête avant d’appuyer mon menton dessus.
Après quelques minutes, je me décale lentement et attrape sa main gauche, un léger sourire aux lèvres.
— Allez… Recommençons à marcher.
— Oui, couine-t-elle.
Mon sourire s’agrandit à mesure que je l’observe. J’ai de la chance de l’avoir. Je suis heureux avec elle, et j’ai peur qu’elle meure demain. Je ne suis pas stupide : le médecin a donné six mois à vivre maximum. Elle peut décéder d’une seconde à l’autre.
— Jaehyun.
— Oui ?
Mina se racle la gorge et garde ses yeux rivés au sol.
— Est-ce que tu penses souvent à la mort ? Est-ce que ça t’est déjà venu à l’idée de te suicider ?
— Non… Je… Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
Elle hausse les épaules.
— Je pense souvent à la manière dont je vais mourir, et ça me donne envie de pleurer. Pourtant, certaines personnes veulent mourir. Ceux qui ont tout le temps devant eux pensent parfois au suicide parce qu’ils ne savent pas ce que c’est d’avoir un temps limité sur Terre. Je n’aime pas les gens qui veulent se suicider, en fait. Ils devraient penser aux gens qui n’ont pas le choix de mourir mais qui désireraient vivre. Si tu as la vie devant toi, il faut en profiter, même quand ça va mal.
Je hoche la tête, comprenant son point de vue. Pourtant, je ne peux m’empêcher que parfois la souffrance est telle que la seule échappatoire est la mort.

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