Chapitre 29
Suwon se déploie devant nos yeux. Derrière les innombrables buildings se dresse la colline sur laquelle a été bâti la forteresse Hwaseong, une longue muraille avec au bout un temple. Nous pouvons voir des montagnes à l’horizon, dont le Mont Gwanggyosan, culminant à un peu moins de six-cents mètres. Le soleil se lève à peine, étant donné que nous sommes partis en train en plein milieu de la nuit. Après avoir déposé nos valises dans la chambre d’hôtel réservée par mes parents, Mina et moi sommes ressortis, et nous voilà en plein cœur de Suwon.
— On commence par le centre commercial Starfield Suwon, m’explique Mina.
Elle s’oriente dans les rues comme si elle les connaissait à la perfection. Ses souvenirs doivent être encore frais. Nous passons devant des bureaux, des magasins de cosmétiques et des supérettes. Au détour d’une rue, nous finissons par arriver devant un immense centre commercial, « Starfield » écrit en lettres cursives rouges. Nous traversons puis pénétrons dans le hall du mall.
— Allons à la librairie ! s’exclame-t-elle.
— Marche moins vite, recommandé-je en l’attrapant par la main pour la faire ralentir.
Mina pince les lèvres et acquiesce. Nous prenons un escalier puis traversons plusieurs allées avant d’entrer dans la librairie. Elle est immense, avec des étagères qui montent jusqu’au plafond. Il y a plusieurs escalators, des balcons… La boutique est composée de quatre étages, où chaque bibliothèque est remplie de livres et décorée avec des petites guirlandes lumineuses. Des boules colorées pendent depuis le plafond en verre, qui s’élève à treize mètres de haut.
— Ici, j’ai acheté tellement de choses, explique-t-elle. J’y passais mes après-midis pendant la première année du collège.
— Tu étais à quel collège ?
— Maetan Middle School.
Je hoche la tête avant d’observer la librairie avec un peu plus d’attention.
— On y ira, après.
— Si tu y tiens…
— Je n’ai pas passé une seule année complète au collège, en fait*…
— Parce que tu étais hospitalisée...
Elle acquiesce avant de se faufiler à travers des gens pour atteindre le premier escalator. Je la suis et nous montons lentement à l’étage. Elle sélectionne plusieurs livres à la volée sans regarder les résumés, se contentant de fixer les couvertures.
— Quel est ton genre préféré ? lancé-je en sortant un livre au hasard.
— La romantasy. Ah, regarde ce livre.
Je tourne la tête vers elle. Mina me tend le livre A thousand boy kisses**, avant de tapoter la couverture.
— Je l’ai lu quand j’ai découvert ma leucémie.
— Tu as lu en anglais ?
— Je l’avais vu sur Internet mais il n’a pas été traduit en coréen, alors oui, j’ai été contrainte de le lire en anglais.
— Mais tu es nulle en anglais, souligné-je.
Elle entrouvre les lèvres et fait mine de se vexer.
— Ok, c’est vrai… J’ai mis beaucoup de temps à le lire, il me fallait un traducteur à toutes les pages. Mais j’ai réussi !
— Ça parle de quoi ?
— Une fille, Poppy, et un garçon, Rune… En fait, ils sont amoureux depuis l’enfance. Quand la mamie de Poppy meurt, elle lui donne un bocal avec mille cœurs en lui disant de noter les baisers qui l’ont rendue heureuse. Sauf que Rune doit retourner en Norvège, je sais plus trop pourquoi. Et du jour au lendemain Poppy coupe les ponts, sans qu’il n’en sache la raison.
— Et c’est quoi, la raison ?
Mina plaque le livre contre mon torse.
— Lis-le, et tu sauras.
— Eh, sérieusement ?
— Oui.
Je lève les yeux au ciel mais garde quand même le livre en mains, décidé à le lire. La lecture n’a jamais été ma passion, bien que j’ai déjà lu quelques ouvrages sympathiques.
— Ah, lui aussi est incroyable !
Elle me tend cette fois-ci un livre à la couverture sombre. Il y a un ciel avec une lune qui se reflète dans une mer noirâtre, avec des gouttes de pluie qui tombent dedans. Le titre est écrit dans un hangeul calligraphique « Hanbamjunge nunmul », soit « Les larmes de minuit »***.
— Et ça, ça parle de quoi ?
— C’est une fille qui a un cancer des poumons et elle rencontre un garçon. C’est de la romance. Elle meurt à la fin.
— Euh… Mina, ne m’en veux pas, mais je ne le lirai pas lui.
— Ah, tu es une âme sensible, hein ?
Elle sourit et me donne un petit coup de coude. Je secoue négativement la tête et repose le livre.
— Si tu as fini, allons ailleurs, soufflé-je en me détournant.
— Tu ne veux plus lire A thousand boy kisses ?
Je baisse les yeux vers le roman que je tiens entre mes mains puis je soupire.
— Si, ok. Je vais le payer.
— Non, je paye. Tu as déjà payé tout le voyage, alors…
— Chut, coupé-je. Je payerai.
— J’ai dit…
— Trop tard.
Je dévale les escaliers en courant. Mina hurle que ce n’est pas du jeu car elle ne peut pas faire de même et je souris. J’arrive essoufflé à la caisse, et le libraire me fixe, interloqué. Je me contente de lui tendre le livre en reprenant mon souffle.
* * *
Le soir, sous la douche, je détends mes muscles avec de l’eau brûlante. La journée m’a épuisée, Mina et moi avons couru dans tous les sens pour aller dans divers endroits de Suwon. Il était vingt-et-une heures lorsque nous sommes rentrés à l’hôtel avec des nouilles d’un convenience store pour prendre notre repas, et il doit maintenant être plus de vingt-deux heures.
Je sors de la douche et me sèche avant d’attraper mon t-shirt et mon jogging. Mes cheveux sont légèrement humides mais je n’ai pas besoin de sortir le sèche-cheveux de l’hôtel, je me contente de les frotter rapidement avec une serviette.
Lorsque j’ai terminé, je quitte la salle de bain pour laisser la place à Mina, qui, assise sur son lit, envoie des messages à ses parents pour les rassurer. Je prends mon propre lit et m’installe en tailleur, effleurant la couverture du livre que j’ai acheté tout à l’heure. Je le saisis, passe la page à propos de l’autrice et la dédicace, et j’arrive au prologue, du point de vue du garçon nommé Rune.
Je lis la première phrase.
« There were exactly four moments that defined my life.**** »
Je commence alors la lecture, passant rapidement aux pages suivantes. Je ne sais pas combien de temps il s’écoule exactement, mais lorsque Mina sort de la salle de bain, j’ai déjà lu le prologue et les deux premiers chapitres.
Je repose l’ouvrage sur la table de nuit qui se trouve entre mon lit et celui de ma petite amie et je me tourne vers elle.
— Alors, tu aimes bien ?
— J’ai lu trois chapitres, je ne peux pas encore donner d’avis.
Mina se laisse tomber sur son lit et pose ses mains sur son ventre, les yeux rivés au plafond.
— Hm… Peut-être. Tu lis vite.
— Je n’ai pas besoin d’un traducteur à tous les mots.
Elle souffle et se redresse, me fixant dans les yeux. Je sens qu’elle hésite à parler, alors je me tais pour lui laisser le temps de choisir ses mots. Elle finit par se racler la gorge :
— Tu… tu peux venir ici deux minutes ?
Je fronce les sourcils, surpris, mais je me lève quand même. Je m’assois sur le bord du lit, à ses côtés. Mina remonte ses genoux contre sa poitrine et tire sur les manches de son pyjama.
— Je suis contente d’être de retour à Suwon. Honnêtement, il y a d’autres endroits dans le monde où j’aurais aimé aller, mais je n’aurais jamais le temps. Cette ville était celle qui comptait le plus pour moi, alors c’est celle que j’ai sélectionné sur ma liste.
— Tu as une liste de choses à faire avant de mourir ?
Je grimace puis pince les lèvres.
— Bien sûr. Ils font toujours ça, dans les livres. Une liste de choses à faire.
— Tu l’as sur toi ?
— Elle est dans mon portable.
— Vraiment ? Je peux la voir ?
Mina plisse les yeux et hausse les épaules. Elle se penche en avant pour récupérer son smartphone sur la table de nuit puis se redresse. Elle déverrouille l’écran, va dans son bloc-notes puis me tend son téléphone. Je lis attentivement chaque petite idée.
Liste des choses que je veux faire avant de mourir :
- Aller à Suwon avec Jaehyun
- Dormir à la belle étoile (je sais, c’est cliché)
- Manger le plus de tteokbokkis possible sans vomir
- Partir à l’étranger
- Vendre mes dessins dans une exposition à thème (un peu comme la Japan Expo)
- Lire tous les livres que j’ai dans ma bibliothèque
- Essayer de danser à nouveau
- Faire un tour en hélicoptère
- Avoir mon suneung
La liste est encore longue mais Mina a l’air un peu mal à l’aise, alors je lui rends son téléphone. Je suis déjà en train de réfléchir à la façon dont je pourrais l’aider à réaliser ses objectifs, mais elle me tapote la jambe pour me ramener à la réalité.
— Dormons, suggéré-je. C’est important, le sommeil.
Je me mets debout mais la main de Mina agrippe ma manche. Je me tourne vers elle pour l’observer, tandis qu’elle garde les yeux baissés. Le silence s’étire dans la pièce, ma petite amie résolue à ne pas me lâcher. Quant à moi, je ne sais pas trop quoi faire, je reste debout, les bras ballants.
Peut-être qu’elle ne veut pas aller se coucher maintenant, mais j’avoue que je suis fatigué et que j’aimerais vraiment dormir. Je retire doucement mon bras de ses doigts et je me rassois sur le lit.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je… Tu peux rester jusqu’à ce que je m’endorme ?
Mon cœur s’arrête avant de repartir à une vitesse folle. Je ne sais pas quoi dire, je me contente de l’observer, les yeux éberlués. Je déglutis, ma jambe se met à remuer automatiquement.
Mina attend patiemment ma réponse, ses yeux brillants plantés dans les miens. Je finis par pousser un soupir dans l’espoir de calmer ma gêne.
— Ok.
Elle semble rassurée. Mina se glisse sous la couette et s’installe confortablement, puis je l’imite. Son corps n’est qu’à quelques centimètres du bien, et nous sommes rarement aussi proches, ce qui déclenche en moi un certain stress.
— Je m’endors rapidement, d’habitude.
— Moi aussi. Je vais essayer de ne pas sombrer avant toi, marmonné-je.
— Au pire, ce n’est pas grave, si ?
— Tu auras du mal à me porter jusque mon lit.
— Tu n’y iras pas, alors.
Je mords ma lèvre et baisse les yeux vers elle. Toute rouge, elle dissimule ses joues sous la couverture.
— Je vais éteindre la lumière, dis-je précipitamment en sortant du lit.
Je plonge la pièce dans le noir et retourne auprès de Mina. Je sens d’ici son souffle régulier, discret. Elle hésite quelques instants avant de se rapprocher de moi, collant nos jambes. Mon torse effleure sa poitrine, mes bras reposent près de sa taille. Je finis par attraper doucement ses hanches pour l’amener plus près de moi. Elle pose sa tête contre mon cœur qui bat à un rythme rapide et elle souffle un peu.
— Tu as chaud.
— Et toi tu es gelée.
— Comme toujours.
Je souris et cale mon menton au-dessus de sa tête. Ses cheveux décoiffés effleurent mes joues et mes lèvres, libérant des effluves fruitées. Je mords ma lippe et serre Mina un peu plus fort.
— En fait, ça te dérangerait de rester là toute la nuit ?
Mon ventre se tord.
— Non. Ça me va.
— D’accord.
Je me décale pour voir son visage et souris nerveusement. Je finis par me pencher lentement, au cas où elle ne voudrait pas que je l’embrasse. Mina tend son visage vers moi et comble l’espace qui nous sépare. Mes lèvres s’entrouvrent légèrement, laissant le temps à ma petite amie de reculer si elle n’est pas prête à m’embrasser un peu plus profondément. Je sens ses lèvres céder sous les miennes et ma langue vient caresser doucement la sienne, pour la première fois. C’est assez étrange comme sensation, mais pas déplaisant.
Je la sers plus fort contre moi puis me recule. Ses pupilles dilatées brillent dans le noir, je distingue leur éclat. Elle sourit timidement puis dissimule son visage contre mon épaule.
— Bonne nuit, Mina.
— Oui, couine-t-elle.
— Je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime.
*En Corée du Sud, le collège s’étend de la 7ème à la 9ème année, l’équivalent de la 5ème à la 3ème en France
**“Mille baisers pour un garçon”, livre de Tillie Cole
***Œuvre fictionnelle
****“Il y a exactement quatre moments qui ont définis ma vie”

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