Chapitre 30

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Je fixe son cadavre sur le lit d’hôpital. Son corps est pâle, sa peau lisse, elle semble apaisée. Peut-être qu’au final, il était mieux pour elle qu’elle meurt. Elle était trop fatiguée, trop faible. Pourtant, le vide s’empare de moi, mon cœur a lâché lorsque les médecins ont annoncé qu’elle avait poussé un dernier souffle. Je ne veux pas y croire. Je suis tellement triste que je n’arrive pas à pleurer. La douleur est si intense, je peux à peine respirer. Le simple fait de regarder son corps sans vie me donne envie de hurler.

Je n’ai pas eu le temps de l’aider à réaliser sa liste de choses à faire. Nous n’avons même pas passé cent jours ensemble.

— Jaehyun.

Et voilà que j’hallucine. Je frotte mes yeux et tente de faire abstraction de la voix de Mina qui résonne dans ma tête. C’est insupportable. Les larmes commencent à embuer mes yeux, enfin. Je les laisse couler, trempant mon visage, roulant dans mon cou. Je tremble, je respire mal, j’étouffe. Je veux juste qu’elle soit encore là. J’aimerais remonter le temps, même de quelques minutes, simplement pour lui dire tout ce que je n’ai pas pu lui confier.

— Jaehyun.

De légères secousses me ramènent à la réalité. Mes paupières s’ouvrent, révélant la chambre d’hôtel plongée dans l’obscurité. Je réalise que je serre avec force Mina, alors je la relâche un peu et passe une main sur mon visage baigné de larmes.

— Qu’est-ce qu’il y a ? souffle-t-elle.

— Tu es là.

— Oui… Pourquoi ?

Je soupire de soulagement et enfouis ma tête dans ses cheveux. Ils sentent bons, ils sont doux.

— Je ne veux pas que tu meures.

— Jaehyun, qu’est-ce que tu racontes ?

— À ton avis ?

Mina pince les lèvres et lève sa tête vers moi, me forçant à me décaler aussi. Elle fronce les sourcils et soupire.

— Je ne vais pas mourir tout de suite, normalement.

— Je ne comprends pas comment tu fais pour rester aussi calme.

— J’ai l’habitude.

— Tu ne devrais pas.

Elle hausse les épaules.

— Tu préférerais me voir me morfondre, pleurer et crier ?

— Non, je préférerais que tu ne sois pas malade.

— Je n’y suis pour rien. Moi non plus, je ne veux pas être malade. J’ai peur, Jaehyun. J’ai peur de me coucher un soir et de ne jamais me réveiller. J’ai peur de faire un malaise et de me retrouver à l’hôpital avec des tubes branchés partout. Quand les médecins m’ont annoncé que j’allais mieux, j’étais heureuse.

Mina renifle et je n’ai pas besoin d’allumer la lumière pour savoir qu’elle pleure. Je fronce les sourcils et la serre un peu plus.

— Et puis, j’ai fait une rechute. Depuis, ça ne va plus, mon état s’empire, et je déteste ça. Je ne veux pas mourir. Je veux vivre. Mais je préfère ne pas le dire, pour ne pas plomber l’ambiance. Je préfère faire semblant d’aller bien pour ne pas rendre les autres tristes.

— Tu as le droit d’être triste. C’est même logique, en fait. Sinon, ça me donne l’impression d’angoisser pour rien.

— Désolée...

— Non, mais ne culpabilise pas.

Je souris et cale mon menton au-dessus de sa tête.

— Bon… Recommençons à dormir. Excuse-moi de t’avoir réveillée.

— Ok, c’est pas grave.

Mina ajuste légèrement sa position puis clôt ses yeux.

* * *

Le lendemain, Mina m’emmène dans une petite parfumerie de quartier. L’endroit est très sobre, décoré de manière minimaliste avec des couleurs pastels. Des rangées de bouteilles en verre en forme de cupcakes sont disposées sur des étagères en bois, avec à chaque fois des liquides de couleur différente. Des petites bandelettes en carton sont mises à disposition pour essayer les parfums.

Mina s’avance vers les étalages et saisit une bandelette. Elle attrape une bouteille contenant un liquide violet pastel et en pulvérise sur le carton. Elle le secoue légèrement puis le porte à son nez.

— Ça, c’est lavande douce, lance-t-elle en lisant l’étiquette.

— Ah… En effet.

J’en prends un bleu lagon et en mets directement sur mon poignet. Il est simplement marqué « boisé » sur la petite étiquette collée à la bouteille.

— Tu venais souvent ici ?

— J’aime bien le parfum, répond-elle.

— Ça ne répond pas à ma question.

— Je venais quand je pouvais. Mon parfum préféré, c’était lui.

Mina me tend une bouteille remplie d’un liquide orangé. L’odeur est assez capiteuse, et ma petite amie se met à me dresser la liste des composants :

— Bergamote d’Italie, jasmin blanc, feuille de figuier, fleur de tiaré et cèdre de Virginie.

Je hoche la tête et repose le récipient.

— La propriétaire de la boutique avait même fait un atelier pour que les clients créent leur propre parfum.

— Tu y étais allée ?

Mina sourit et acquiesce.

— Oui… Je ne sais plus trop ce que j’avais mis. Je crois que j’avais mélangé de l’huile essentielle de violette et de cassis pour les notes de cœur, de l’huile essentielle de menthe et de concombre pour les notes de tête et de l’huile essentielle de vanille pour les notes de fond.

— Ça sentait bon ?

— Oui, ça va. L’odeur était fraîche, un peu fruité. Le genre de parfums qu’on met en été ou au début du printemps.

— Je sais pas, grimacé-je. Je ne mets pas de parfum.

Mina hausse les épaules et continue de pulvériser différentes fragrances sur sa bandelette trempée.

— Si tu aimes tant le parfum, pourquoi est-ce que tu ne te lancerais pas dans des études de parfumerie ? Enfin, c’est de la chimie. Il y a cette section à la SNU.

— Si je vivais assez longtemps, j’aurais pu l’envisager, oui. Et puis, on aurait été ensemble à la SNU. Mais bon.

— C’est vrai.

J’ai juste voulu ignorer sa leucémie quelques minutes et faire comme si elle allait encore vivre des années et des années.

J’attrape un parfum au hasard et le renifle. Je l’éloigne immédiatement de mon nez en grimaçant.

— Oh, wow, ça pue, ça.

Mina sourit et le récupère pour humer l’odeur à son tour. Elle pince les lèvres et hoche la tête, avant de déplier l’étiquette.

— C’est aux algues brunes. Je ne sais même pas ce que c’est.

— Moi non plus.

Je hausse les épaules puis reprends mon exploration. Je fais vite le tour de la boutique, préférant les parfums doux et fruités à ceux à l’odeur entêtante qui me font assez rapidement avoir mal à la tête.

— Maintenant, allons manger ! Il y a un restaurant français pas loin.

— Et on mange quoi, là-bas ?

Mina pince les lèvres et réfléchit quelques instants.

— Du bœuf bourguignon, de la quiche lorraine, et après… Je sais pas. Il faut tenter, écoute.

— Ok, allons-y.

Nous quittons la parfumerie et traversons quelques rues jusqu’au fameux restaurant. La devanture est d’un vieux jaune, entourée de barrières en bois noires. Il y a quelques arbres autour, ainsi que des ardoises où est marqué le menu.

— C’est très… occidental. Enfin, je crois, lancé-je en arrivant.

— Je sais pas non plus, je n’ai jamais quitté la Corée.

Je souris puis ouvre la porte en verre grâce à une poignée longue et fine dorée. L’intérieur est assez sombre, avec des tables en forme de carré et des plantes en pot.

— C’est moi ou cet endroit est très cliché ? marmonné-je.

— Les restaurants asiatiques dans d’autres pays doivent être tout aussi clichés.

Je hausse les épaules pile au moment où un serveur arrive, vêtu d’une chemise et d’un pantalon noir. Il nous indique ensuite de le suivre, nous conduisant à travers les tables et les plantes. Nous nous retrouvons à côté de la fenêtre. Un petit panier en osier agrémenté d’une serviette blanche épaisse repose au milieu de la table, rempli de petits pains encore chauds.

Vraiment très cliché. Enfin bon, ça reste mignon.

Je saisis la carte et lis le menu, sans trop savoir ce que sont tous ces plats. Je suis même obligé de sortir mon téléphone pour chercher ce qu’est du hachis parmentier. Je finis par porter mon choix sur un « croque-monsieur » simplement parce que je trouve le nom amusant.

— J’avais commencé à apprendre le français pendant ma première année d’hospitalisation, lance Mina au détour d’une conversation.

— Ah oui ?

— Oui. Je ne suis pas très forte, en fait. Cette langue est trop dure à apprendre, alors j’ai laissé tomber. Mon père m’avait dit « Tu n’es déjà pas très douée en anglais, alors pourquoi vouloir apprendre le français ? ».

— Ah… Je l’aurais mal pris.

Mina sourit et hausse les épaules.

— Non, il a raison.

— Si tu le dis.

Le serveur passe prendre nos commandes puis repart en direction des cuisines. Ni Mina ni moi ne relançons la conversation, ce qui n’est pas dérangeant en soi. Je pense être capable de passer beaucoup de temps avec elle sans parler.

Je soupire puis réfléchis à une organisation pour le moment où on reviendra à Séoul. Il faudrait que je rattrape le retard que j’ai pris en venant ici, sans aller jusqu’à dire que c’était du temps perdu.

Je dresse un emploi du temps dans ma tête, passant en revue les matières que je n’ai pas forcément besoin de réviser.

Honnêtement, quels sont les domaines dans lesquels je dois le plus travailler ? Probablement la physique-chimie, pour comprendre les réactions moléculaires, la biochimie mais aussi pour avoir de bonnes techniques de laboratoire… Les mathématiques, aussi, pour les statistiques, l’information scientifique et les essais cliniques. Pour finir, je dois aussi réviser les sciences de la vie, pour avoir un maximum de connaissances en génétique, biologie cellulaire et sur le corps humain en général.

Je note dans ma tête de faire des recherches sur le cancer et d’approfondir mes connaissances sur ces tumeurs, en commençant par la leucémie lymphoïde chronique : j’estime que je dois connaître un peu mieux la maladie de ma petite amie.

Je la sonde rapidement et souris en voyant sa mine concentrée sur les arbres dehors. J’espère qu’elle vivra encore longtemps. J’espère qu’elle finira par répondre à nouveau aux traitements. J’espère qu’elle sera en rémission.

Je ne suis pas croyant, mais je me surprends à prier quelqu’un, n’importe qui, n’importe quoi, pour que mes souhaits se réalisent.

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