Chapitre 32
À partir du vingt octobre, Mina commence à être de plus en plus absente au lycée, jusqu’à arrêter de venir. Le suneung, prévu pour le vingt-et-un, est maintenant dans deux semaines. La plupart des lycéens sont stressés, Jiwon et Minji étudient de plus en plus.
En ce sept novembre, le froid est bien présent. Tout le monde a un manteau et une écharpe, nous sortons très peu en dehors des cours et passons nos midis dans le hall. Les décorations de Noël ont déjà fait leur apparition dans certains commerces et les journées se sont pas mal raccourcies.
Après une heure de bus, je descends du véhicule et marche jusqu’au hall de l’hôpital Severance. J’entre dans l’endroit froid à l’odeur d’antiseptique et avance jusqu’au bureau d’accueil, où une dame fatiguée tapote sur un ordinateur. Une petite guirlande lumineuse a été attachée et allumée au niveau du comptoir en bois où reposent quelques documents.
— Bonsoir, lancé-je en m’inclinant.
Elle arrête de taper le clavier avec ses faux ongles bleu océan décorés de lunes en or et lève ses yeux vers moi.
— Bonsoir, que puis-je faire pour vous ?
— Je viens rendre visite à une patiente, Chae Mina.
Les visites étant autorisées seulement sur certaines plages horaires, je ne suis encore jamais allé la voir à l’hôpital, ce qui n’a rien de dérangeant étant donné qu’elle y séjourne depuis seulement le trois novembre.
La secrétaire tape à nouveau sur son ordinateur puis soupire :
— La patiente se trouve dans la chambre 401 du service d’hématologie. Les visites se terminent à dix-neuf heures, soit dans une demi-heure. Avant d’y aller, je vous prie de vous laver les mains et d’enfiler un masque. Je peux vous en fournir un si vous n’en avez pas.
— C’est bon, merci.
Je m’incline et sors un masque de ma poche pour le mettre. Sa mère m’avait prévenu que j’en aurai besoin. Avant de regagner le service d’hématologie, je me rends dans les toilettes pour laver mes mains.
Je reviens dans le hall pour demander à la secrétaire par où passer et elle m’indique un couloir qui mène vers un bâtiment excentré.
Les murs y sont vert sauge, le carrelage blanc immaculé résonne à chaque pas que je fais. Je prends l’ascenseur jusqu’au quatrième étage puis observe les portes jusqu’à arriver face à la 401. En-dessous du numéro se trouve une fiche de règles : lavage de mains obligatoires, visites interdites en dehors des heures, port du masque obligatoire, limité à deux personnes.
Je toque doucement à la porte puis l’ouvre lentement, révélant la chambre individuelle qu’occupe ma petite amie. Les murs sont blancs, froids. Le sol en linoléum reflète les néons blancs qui éclairent la pièce. Le lit est entouré de barrières, près de perfusions ainsi que d’une table roulante. Une fenêtre est juste au-dessus de la couche, elle donne sur Séoul et la tour Namsan.
À l’entrée, sur une petite table en bois, se trouve du gel hydroalcoolique. En dessous est posée une poubelle ainsi que du matériel de perfusions.
Je lève les yeux vers Mina, assise dans le lit médicalisé. Elle porte une blouse d’un vert pastel moche et ses cheveux noirs retombent sur sa poitrine. Ses joues sont creuses, sa peau pâle et son corps encore plus maigre. Je perçois ses veines, violettes, sur ses bras, ses paupières et ses tempes. Elle pince ses lèvres gercées et me sourit.
— Ah, coucou, Jaehyun.
Sur une table à côté d’elle sont disposés des fleurs en plastique dans un bocal en verre, son portable, des écouteurs et le livre qu’elle m’a montré à Suwon, Hanbamjunge nunmul.
— Tu es venu.
— Oui. Ça va ?
— Moyen… J’ai eu une transfusion de plaquettes ce matin, pour éviter des saignements. J’ai encore mal là où l’aiguille a été plantée.
Elle tapote doucement le pansement qui orne son avant-bras.
— Ils ne t’ont pas donné d’antalgiques ?
— Pas pour ça.
Je hoche la tête et tire vers moi le petit tabouret qui se trouve dans un coin pour m’asseoir dessus. Mina m’observe faire puis elle lance en riant :
— Au final, je ne l’aurai vraiment pas, mon suneung.
— Tu ne suis pas les cours à distance ?
— Honnêtement, je passe mon temps à dormir. Je n’arrive pas à lire une seule page entière de mon livre sans me déconcentrer, alors suivre des cours…
— Et ça ?
Je désigne son portable et ses écouteurs.
— Tu ne pourrais pas écouter des livres audios ?
Mina grimace et secoue la tête.
— Je déteste ça.
— Je vois.
— Jaehyun… Tu ne m’as jamais dit ce que tu avais pensé de A thousand boy kisses.
Je baisse les yeux et déglutis.
— Quoi ? Ne me dis pas que tu ne l’as pas lu en entier, sourit-elle en ajustant les draps sur ses jambes maigrelettes.
— Si.
— Et ?
Ses yeux s’illuminent d’une lueur taquine, mais je discerne dans le fond de son regard tellement de souffrance que je sens mon cœur se déchirer.
— C’était triste. J’ai pleuré. Pourquoi est-ce que tu m’as infligé ça, sérieusement ?
Mina pouffe de rire et pose son regard sur la tour Namsan, au loin. Elle observe Séoul, qui s’étend sous nos yeux alors que le soleil se couche, puis elle déclare :
— J’ai pensé que ça pourrait te préparer psychologiquement. En lisant ça, je me suis dit que tu aurais moins mal quand je mourrais, vu que tu avais déjà eu un avant-goût.
— C’est n’importe quoi.
Elle hausse les épaules et baisse les yeux vers son bras, relié à la perfusion à côté du lit. J’entends en fond sonore un léger « bip » régulier ainsi que les pas des médecins dans les couloirs.
— Alors, comment se passent tes révisions ? Tu penses être pris à la SNU ?
Je grimace.
— Les résultats paraîtront la semaine prochaine, normalement.
— Tu me diras si tu es admis. Tu as intérêt, hein ! Je te rappelle que tu m’as lâchée pendant des semaines pour étudier comme un fou, alors sois admis. Sinon, je t’en voudrais.
Je sais qu’elle plaisante, pourtant ça me met encore plus la pression.
— Allez, souris, Jaehyun, ajoute Mina en posant sa main sur mon bras pour me secouer légèrement.
Une infirmière entre soudainement dans la pièce et me sourit. Enfin, je crois, parce qu’elle porte un masque et je ne discerne que ses yeux.
— Mina, je viens faire ta prise de sang, annonce-t-elle, sa voix étouffée par le tissu. Est-ce que vous pourriez partir, s’il vous plait ?
Je me lève et m’incline.
— D’accord.
— Merci.
L’infirmière s’avance vers Mina lentement tandis que je quitte la pièce. J’entends juste ma petite amie demander si ce serait possible d’avoir du papier et un stylo après sa prise de sang. Je reprends l’ascenseur, salue la secrétaire puis quitte l’hôpital.
La nuit est vite tombée, le ciel est presque noir. Blasé, je me dirige vers l’arrêt de bus pour prendre le premier qui vient en direction de mon quartier. Je fouille dans ma poche pour récupérer mes écouteurs filaires puis je les glisse dans mes oreilles.
Je lance une playlist au hasard et attends le bus, assis sous l’abri. Ma jambe remue frénétiquement et les deux collégiens qui attendent près de moi me jettent des petits regards curieux.
Lorsque le véhicule arrive, je m’y engouffre et me vais immédiatement dans le fond, collant ma joue contre la vitre. Il ne pleut pas – dommage – mais le vent souffle plutôt fort.
Je regarde Séoul défiler devant mes yeux à mesure que le bus roule. J’avoue me demander ce que je fais encore là. C’est peut-être stupide, mais dès fois je me dis que ce serait plus simple si je suivais Mina dans la mort. Je ne suis pas du genre à avoir des idées suicidaires : j’aime la vie, j’ai des amis, une famille… Le problème, c’est que je suis lâche. Je n’ai pas envie de souffrir après la mort de Mina, et si mourir pourrait me l’éviter… Malgré ça, je ne peux pas mourir, parce qu’elle voulait vivre. Je me souviens encore de ce qu’elle m’avait dit.
« Pourtant, certaines personnes veulent mourir. Ceux qui ont tout le temps devant eux pensent parfois au suicide parce qu’ils ne savent pas ce que c’est d’avoir un temps limité sur Terre. Je n’aime pas les gens qui veulent se suicider, en fait. Ils devraient penser aux gens qui n’ont pas le choix de mourir mais qui désireraient vivre. Si tu as la vie devant toi, il faut en profiter, même quand ça va mal. »
Elle me tuerait si elle savait les pensées que j’ai parfois. Mina ne veut pas être un poids, si je mourrais, elle serait capable de croire qu’elle en est la cause. Je ne veux pas qu’elle souffre.
La voix électronique féminine qui indique l’arrêt de bus de mon quartier me sort de mes pensées. Je me détache, me lève et quitte le bus. J’hésite à passer manger au convenience store, mais je me ravise en imaginant ma mère être en train de cuisiner joyeusement pour Soyeon et moi.
Je rejoins donc notre maison et préviens ma parente que je suis rentré. Elle vient me voir rapidement pour vérifier que je vais bien, puis elle retourne en cuisine finir de préparer le repas.
Je monte à l’étage pour saluer ma petite sœur puis je regagne ma chambre, où je jette mon portable sur mon lit.
— Eh, oppa.
Je me tourne vers Soyeon, qui me fixe avec contrariété.
— Quoi ?
— Elle va comment, Mina-eonni ?
— Elle…
Je grimace et gratte l’arrière de ma tête. Suite à ça, je m’accroupis pour être à la hauteur de ma sœur.
— Il ne lui reste plus beaucoup de temps.
— Ah…
Je déglutis et tapote l’épaule de Soyeon, cherchant à la rassurer.
— Tu la remplaceras ?
— Non.
— Jamais ?
Je hausse un sourcil. Honnêtement, à l’instant, je dirais « non ». Non, jamais je ne remplacerai Mina. Jamais je n’aurai d’autres copines. J’en suis persuadé. Pourtant, soyons réaliste : je n’ai que dix-huit ans, peut-être qu’un jour je rencontrerai une autre fille. Je ne veux pas, je me dégoûte rien qu’en y pensant, mais c’est la vie.
Après, peut-être que je ne sortirai jamais avec une autre. On ne sait jamais. Ça me semble peu probable, mais ce n’est pas impossible.
— Jamais, assuré-je à ma sœur avant de me remettre debout.
Soyeon sourit puis notre mère nous appelle pour prendre le repas.
Nous descendons et mettons la table pendant que notre parente amène le wok dans la salle à manger. Ensuite, elle nous sert et nous nous installons tous.
Je ne parle pas du repas, plongé dans mes pensées. Ma mère et ma petite sœur parlent avec entrain, je ne les écoute que d’une oreille. Une boule se forme dans mon ventre alors que je repense soudainement à Mina, et les larmes commencent à brouiller ma vue.
Je pince les lèvres et garde la tête baissée pour que ma famille ne s’en rende pas compte. Ils ne pourraient pas comprendre. Je ne veux pas les inquiéter. Je veux juste être tranquille. Sans un mot, je pose mes baguettes et remonte dans ma chambre. Ma mère m’appelle mais je ne réponds pas, tremblant, les oreilles qui sifflent.
Je me laisse tomber dans mon lit et tente de calmer ma respiration. Le bruit des pulsations de mon cœur résonne dans ma tête et me procure une migraine intense. Mes doigts se resserrent sur les draps alors que mon esprit est assailli d’images de Mina, mal en point.
Après avoir déversé des larmes, je finis par m’endormir, sans avoir retiré mon uniforme ni pris le temps de dire « bonne nuit » à ma famille.

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