Chapitre 33

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Une semaine plus tard, je suis en cours lorsque mon téléphone vibre. Je consulte la notification discrètement et constate que c’est un message de Taeri. La mère de Mina ne me contacte quasiment jamais, aussi m’empressé-je de lire le message.

Taeri : Je sais que tu es censé être en cours, mais dépêche-toi de venir à l’hôpital. Fais au mieux, Jaehyun.

À ce moment-là, je me lève. Le professeur d’anglais me jette un regard et m’ordonne de me rasseoir, mais je ne l’écoute pas. Je saisis mon téléphone et avance dans la salle, laissant mes affaires en plan. Ma respiration s’accélère mais j’essaye de rester calme, pourtant mes doigts tremblent sur mon portable.

— Jaehyun, va…

Je ne l’écoute pas et quitte la salle presque en courant. Je traverse les couloirs et les cours du lycée à une vitesse folle, rejoignant la sortie de l’établissement. J’appuie sur le bouton, ouvre les grilles et sors dans la rue. Tout en marchant vers l’arrêt de bus, je consulte le site des transports en commun, cherchant le prochain bus en direction de l’hôpital Severance.

Il y en a un qui passe bientôt, alors je me mets à courir pour ne pas le rater. Quand j’arrive à l’arrêt, le bus se gare. Je grimpe les marches, paye le chauffeur et me laisse tomber sur un siège. Mon cœur bat trop vite, j’essaye de ne pas fondre en larmes. Je tente de me rassurer, mais je ne suis pas dupe : Taeri ne m’aurait pas demandé de venir si ce n’était pas urgent.

Tout le long du trajet, je m’accroche au siège pour ne pas m’effondrer, mon ventre se tordant. Je saute presque en dehors du bus puis je sprinte jusqu’à l’entrée de l’hôpital. J’annonce à la secrétaire que je suis là et sans attendre de réponse, je me rue dans l’ascenseur. J’appuie frénétiquement sur le bouton jusqu’à ce que les portes se referment, même si ça ne sert à rien.

Je m’engouffre ensuite dans le couloir jusqu’à la chambre 401. J’ouvre la porte et pénètre dans la pièce plongée dans l’obscurité. Une infirmière ainsi que les parents de Mina entourent ma petite amie.

— Jaehyun ! lance Taeri en se tournant vers moi.

— Mina, m’affolé-je.

Elle est allongée sur le lit, terriblement pâle. Elle est encore plus maigre qu’avant-hier, quand j’étais allé la voir. L’infirmière s’agite autour d’elle, mais je ne fais pas attention à ses gestes. Je fixe la jeune fille affaiblie.

Le vide s’empare de moi lorsqu’elle pose ses yeux dans les miens. Mina tente de sourire mais n’y parvient pas. Tout mon corps tremble, ma respiration devient de plus en plus saccadée. Je déglutis et pose ma mains sur la sienne.

— Mina.

J’observe son visage et humecte mes lèvres, paniqué. La jeune fille serre faiblement mes doigts avant de déglutir difficilement.

Non. Pas maintenant. Pas comme ça.

Mes oreilles bourdonnent, mon cœur bat à cent à l’heure. J’attrape son autre main, qui est gelée. Ma poitrine se soulève, rapidement et de manière irrégulière. Les larmes me montent aux yeux alors que Mina ferme les yeux et pince les lèvres.

— Attends, dis-je, au bord des larmes.

C’est stupide car elle ne peut pas choisir lorsqu’elle mourra. J’ai juste besoin qu’elle attende encore un peu. Elle n’a pas le droit de mourir maintenant. Il faut qu’elle vive encore. Je ne veux pas qu’elle parte.

Je presse ses mains.

— Mina, répété-je.

Elle rouvre les yeux et hausse légèrement son sourcil droit. Je déglutis et me mets à genoux, sur le côté du lit. Les prunelles brunes de ma petite amie me scrute tristement et elle sourit à nouveau.

Ses parents reniflent dans mon dos et l’infirmière continue de s’occuper de la jeune fille. La vie ne s’arrête pas autour de nous. La vie ne s’arrêtera jamais juste parce que quelqu’un meurt.

Je pince mes lèvres et frissonne. Mon cœur me fait mal et je n’arrive pas à cesser mes tremblements. Les larmes que je retenais commencent à couler lentement sur mes joues alors que Mina détourne le regard et lâche mes doigts. J’essaye de les reprendre mais elle les éloigne.

— Reste, soufflé-je entre deux sanglots.

Sans parler, Mina secoue la tête. L’infirmière me demande de m’écarter mais je refuse. Le père de ma petite amie est obligé de m’attraper par le bras pour laisser la place au médecin, qui continue de s’affairer auprès d’elle.

J’agrippe le tissu des manches de ma chemise et essaye de respirer. Je vois flou, je n’entends plus rien. J’étouffe. Mon ventre se tord de douleur, mes jambes me semblent être en coton. J’ai froid, j’ai chaud, j’ai mal à la tête. Mes oreilles sifflent de plus en plus fort à mesure que les larmes roulent sur mon visage et glissent dans mon cou, froides.

Mon téléphone vibre dans ma poche mais je le retire et, me retenant de le jeter par terre pour le briser – je le pose sur la table près de l’entrée. Je me reconcentre sur ma respiration, mais c’est compliqué. J’ai l’impression que mes poumons sont comprimés, qu’une main les saisit pour les écraser. Des vertiges m’assaillent.

Mon cœur lâche lorsque l’infirmière se tourne vers nous pour nous annoncer gravement :

— Je suis sincèrement désolée. Nous n’aurions rien pu faire.

Je m’avance lentement vers le lit et la médecin se décale. J’observe attentivement le corps de Mina, ses yeux fermés, ses lèvres entrouvertes qui ne laissent s’échapper aucun souffle. Aucun.

J’enfonce mes ongles dans ma peau et me laisse tomber à genoux. Je pose ma tête contre les draps et recommence à pleurer. La douleur me frappe de plein fouet, tout mon être me fait mal. Une violente nausée me prend immédiatement le ventre.

Ça y est. Ça y est, Mina est morte. Elle n’est plus là, elle est partie. Elle me laisse seul. Elle m’abandonne. Je déteste ça. Je déteste voir son corps inerte.

Je ne la verrai plus jamais sourire, je n’entendrai plus jamais le son de sa voix, je ne l’embrasserai plus jamais.

Elle n’est plus de ce monde. Elle n’existe plus. Aujourd’hui, demain, dans quelques semaines, on la pleurera. Dans un an, tout le monde s’en fichera complètement.

Je suis dévasté. Je n’arrive même pas à croire que c’est réel. Ça ne peut pas être réel. Mina était trop jeune pour mourir.

— Putain… marmonné-je en serrant les poings.

Je reste à genoux, incapable de bouger. Le monde autour de moi a complètement disparu. Je n’arrive même plus à distinguer ce que les autres font. Peut-être qu’ils parlent. Peut-être qu’ils pleurent. Peut-être qu’ils respirent.

Moi, je n’y arrive plus.

Je relève la tête vers Mina. Son visage est immobile. Je cherche un mouvement, un frémissement, quelque chose qui me prouverait qu’elle n’est pas vraiment morte. Je me persuade que ses paupières vont trembler, que sa poitrine va se soulever, que ses doigts vont bouger.

— Mina… Mina… Réveille-toi, je t’en supplie, réveille-toi…

Ma voix se brise. Le son qui sort de ma gorge est rauque, étranglé. Je tends la main vers son visage mais je m’arrête à quelques centimètres. J’ai peur de sentir sa peau glacée, de ne plus avoir la sensation de ses artères qui pulsent contre la pulpe de mes doigts.

Je recule lentement. Un vertige me prend, violent, et je m’appuie contre le lit pour ne pas tomber. Je ferme les yeux une seconde mais l’obscurité ne fait qu’amplifier ma douleur. Elle se répand dans ma poitrine, dans mes bras, dans mes jambes. Elle me ronge.

Je rouvre les yeux et entrouvre les lèvres.

— Tu m’avais promis… Tu m’avais dit que tu tiendrais encore…

Je sais que c’est injuste. Elle n’a pas choisi. Mais la colère monte malgré moi, brûlante, dévorante. Pas contre elle. Contre tout. Sa maladie, le monde. Moi-même.

Je serre les dents si fort que ma mâchoire me fait mal.

Taeri s’approche doucement de moi, pose une main sur mon épaule. Je sursaute, comme si elle m’avait brûlé. Je ne veux pas qu’on me touche. Je ne veux pas qu’on me console. Je veux Mina. Juste Mina.

— Jaehyun… souffle-t-elle, la voix tremblante.

Je secoue la tête. Je ne peux pas répondre. Je ne peux pas écouter ce qu’elle a à me dire. Je me redresse lentement, mes jambes tremblent encore, et je m’approche à nouveau du lit. Je tends la main, cette fois sans m’arrêter, et mes doigts effleurent la joue de Mina.

Elle est froide.

Un frisson brutal me traverse, comme un coup de couteau. Horrifié, je retire ma main aussitôt. Je recule d’un pas, puis d’un autre. Je voudrais vomir. Je voudrais disparaître. Je voudrais remonter le temps.

Je me cogne contre la porte et je glisse jusqu’au sol. Je remonte mes genoux contre mon torse, me mets en boule et cache mon visage derrière mes mains.

Je suffoque.

— Je peux pas… Je peux pas…

Les mots sortent tous seuls, mécaniques, désespérés. Je ne sais même pas à qui je parle. À moi. À elle. À personne.

Je relève la tête une dernière fois vers le lit.

Et c’est là que ça me frappe vraiment. Pas comme un choc, pas comme une gifle. Non. Comme un effondrement. Comme si quelque chose en moi s’arrachait, se déchirait, s’écroulait.

Elle ne reviendra pas.

Et je sens, au fond de moi, un vide si immense qu’il me donne l’impression d’y tomber, sans fin.

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