Dernier « Il Faut »
Dans mon vieux neuf places cabossé, Titine pour les intimes, je roule sur la voie de droite de l’autoroute A1, direction Lille. Je me trouve à plus de six cents kilomètres de chez moi et mon but est proche. Je le sens.
Voilà, c’est bientôt là, je reconnais le paysage sur la droite, comme sur la photo gravée dans ma mémoire : la glissière de sécurité, un petit talus, une étendue d’herbes hautes, la longue ligne droite du TGV Lille/Paris. Et derrière la voie de chemin de fer, des champs de blé qui s’étendent à perte de vue.
Je me surprends à sourire. C’est la vue de la glissière qui me fait cet effet. Pourquoi ? Eh bien, c’est le mot, glissière. Comme quand on est gamin « Hop, une descente de toboggan », un petit tour de glissade le long de la rambarde à cent quatre-vingts à l'heure.
Entre deux rangées d'arbres, la voie ferrée est visible. Elle est surélevée par rapport à la route, il me faudra grimper un peu, mais rien de méchant. Je me sens vieux mais pas à ce point-là. Allan Karlsson a bien réussi à passer au-dessus du muret de gare le jour de ses cent ans !
Je suis soulagé que cet endroit ne soit pas une invention de mon cerveau détraqué. Depuis plus de trois quarts d’heure à rouler à quatre-vingt-dix pour trouver ce lieu hypothétique, je commençais à ressentir un mélange de doute et de ras-le-bol, surtout du ras-le-bol en fait. Ce lieu devait exister, c’était primordial pour la suite de mon périple.
Tout ce temps à supporter ces excités du klaxon qui trouvent que je ne roule pas assez vite. Plus d’une fois j’ai râlé à haute voix « Ben tais-toi et double mon gars ! Et puis mets-toi sur la file du milieu, merde !». Il y avait aussi des femmes dans le lot, mais je suis « misogyne à l’envers » de la conduite. Tiens, comment ça se dit ? Il faudra que je cherche.
Le pire, c’étaient les camions, ils m’ont saoulé. À chaque coup de corne, je ne sais pas ce qu’ils ont comme klaxon, mais c’est un enfer. On aurait dit le cor de Helm, en moins grandiose, bien sûr. Titine vibrait dans tous les sens et ils mettaient ensuite dix plombes à doubler. Enfin, c’est leur boulot et ça ne doit pas être facile d’être sur la route, seul, toute l’année.
Avec toutes ces rêveries, j’ai failli louper le refuge, la petite zone de stationnement prévue en cas d'urgence. C’est bien elle là, je peux m’arrêter en sécurité, sans déranger personne. Ça, ce sera pour plus tard. Je mets le clignotant et commence à ralentir. Ben oui, même si quatre-vingt-dix c’est la vitesse d’un escargot arthritique sur l’autoroute, je ne peux pas faire Starsky et Hutch, avec arrêt au frein à main. Je ne veux pas non plus faire un tour de glissade-glissière. Titine ralentit doucement : quatre-vingts kilomètres heure … soixante-dix … cinquante. Allez, un abruti me double en appuyant sur son klaxon comme s’il appuyait sur le buzzer de « Question pour un champion ». Si ça le défoule, eh bien tant mieux pour lui. Voilà, je suis arrêté sur la zone d’arrêt d’urgence, warning allumé, frein à main tiré. La première étape est derrière moi.

Annotations
Versions