(Dés)incarcération
J’arrête le moteur mais je laisse quand même la chanson jusqu'à la fin. Elle qui tourne en boucle depuis plus de six heures « … les yeux fermés », voilà Ingrid finit de chanter les dernières paroles de « Tsé ». Ces paroles me touchent énormément.
Mon sourire naissant disparaît immédiatement à cette pensée. Ça, c’était avant. J’en ai fini avec la flagellation, la culpabilité malsaine, les nœuds au cerveau, l’hiver dans mon cœur et dans mon corps.
J’enlève les clés du contact, et les mets dans la poche droite de mon pantalon, par habitude. Les habitudes, j’en suis rempli. Clé dans la poche droite, avec mon couteau Thiers, téléphone dans la gauche.
Des habitudes pour avoir une impression de contrôle sur ma vie, pour me rassurer ? Je pense qu’en creusant un peu, je ne dois pas être loin de la vérité.
Je regarde l’heure : dix heures cinquante-six. Ah, encore un bon signe. Un, zéro, cinq et six ce sont de bons chiffres, bien équilibrés, une bonne rythmique. Les chiffres pairs sont parfaits, comme un graphique en escalier, le cinq est impair, mais c’est la moitié de dix, et ce n’est pas rien, J’ai une relation spéciale avec les chiffres. Chaque chiffre a sa musicalité, sa forme, son caractère. Certains chiffres sont bons, dans le sens de bonté, et d’autres sont mauvais, toxiques. Cependant, même un chiffre mauvais, sale, peut devenir beau et pur à côté d’un autre.
Un mal de crâne s’est sournoisement installé, à force d’avoir cherché cet endroit. J’ouvre la boîte à gants et trouve les deux derniers Dolipranes. C’est magique quand on y pense : deux cachets d’un centimètre de diamètre et hop, la douleur a disparu. Et il en existe pour tout, des maux de gorge à la dépression. Certains fonctionnent mieux que d’autres.
Je les prends, les avale avec le reste de mon café, froid depuis deux heures. C’est comme ça que je bois mon café, froid. Je me sers un mug, je le pose, l’oublie et le bois après dans un laps de temps oscillant entre dix minutes et quatre heures.
Sur le siège passager, m’attend mon sac à dos. Préparé et vérifié une bonne dizaine de fois avant mon départ de la maison. J’ai tout prévu.
Est-ce que l’on ment si on prétend que l’on a tout prévu et qu’il se passe quelque chose d’imprévisible ? Je ne supporte pas le mensonge, que c'est viscéral
Je peux sortir de la voiture maintenant. Mais vu que Titine se balance à chaque passage de camion, je préfère passer par le côté passager, plus sûr. Pas envie de jouer au toréador avec les camions (surtout que je suis content quand c’est le taureau qui gagne, et là c’est moi le toréador et la cote n’est vraiment pas en ma faveur).
Avant de changer de siège, je baisse la vitre et rentre le rétro en faisant gaffe à mes doigts au passage d’un autre semi-remorque. Comme ça, ce rétro restera d’origine. Le rétro passager a fini sa vie dès la première heure de conduite accompagnée de ma grande fille. Puis le grand frère a marché dans les pas de sa sœur, il s’est occupé de tout le côté gauche. Elle en a bavé, Titine, elle aussi.
J’ouvre la porte passager, prends le sac à dos et descends de la voiture. Je regarde une dernière fois ma voiture, l’un des seuls endroits où je me sentais bien, protégé.

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