Hors du temps
J’enjambe la rambarde de sécurité en calant le sac sur mes épaules. Je continue sur quelques mètres sur un sol en terre et me retourne pour verrouiller la voiture. Je me demande pourquoi ce geste. Ce n’est pas une simple habitude. C’est pour elle, pour Titine. Je la laisse au milieu de nulle part, je lui dois bien ça. C’est la dernière chose dans la catégorie « Il faut faire ». À partir de maintenant, il n’y aura plus que des « j’ai envie de faire ».
Quelques pas de plus et j’arrive à des hautes herbes. En marchant, je suis étonné par les différentes végétations et fleurs présentes. À cent trente sur l’autoroute, on ne se doute pas qu’il y a une telle diversité dans ce petit espace, une telle vie, un tel mélange qui cohabite, en paix, en silence, à leur rythme, simplement. Je pense à nous, les Hommes.
Les gens qui vivent comme les autres vivent, sans se demander pourquoi — le barbecue en été, la raclette en hiver, le foot et le ski. Des fois je me demande ce que ça fait, de vivre sans que les questions vous broient.
À mesure que je m’éloigne de la route, le bruit diminue, l’odeur de la civilisation aussi. Je tends les bras, les mains à plat pour frôler les plus hautes herbes, c’est agréable, je me sens bien, comme si une communication s’établissait entre la nature et moi, par ce simple geste.
Une légère brise fait danser l’herbe, c’est joli, on dirait une mer verte. Ça sent bon, une simple odeur, apaisante, qui me dit que tout va bien, que tout va bien se passer, qu’elle restera avec moi, tant que je voudrai garder le lien. Des papillons jaunes et blancs virevoltent devant moi, et cela me fait monter un nouveau sourire. Leur petite danse, dans tous les sens, un peu comme les Hommes — sauf qu’eux ne font pas semblant que ça veut dire quelque chose.
Comme cet endroit est serein même pris en sandwich entre cette absurdité d’asphalte que l’on appelle Autoroute (où tous ces gens sont tellement pressés d’aller nulle part comme le disent si bien les Cowboys Fringants) et ce train à grande vitesse qui relie Lille à Paris en une heure ! (Tant de temps gagné pour s’agglutiner encore plus vite dans le métro bondé).
Gagner du temps, pour en faire quoi ? J'ai longtemps été dans ce système. On court tout le temps, on refait le monde. Et pour un gagnant, il faut toujours un perdant — ça, les gens s'en foutent.
Eh bien moi, j’ai décidé de flâner, juste pour moi, pour aucune autre raison à part peut-être vivre.
À ce moment, une coccinelle vient se poser sur moi. Je chasse ces idées idiotes et inutiles (pas la coccinelle) et me concentre sur l’essentiel. Je regarde ce petit être, marchant sur ma manche, puis sur ma main et à un moment, hop, elle repart. « Merci, petite coccinelle, de m’avoir remis les idées en place ». Je reste un moment, là, à regarder les papillons, à sentir l’odeur de l’herbe, à apprécier le vent sur ma joue droite, à ressentir le petit picotement du soleil sur mon visage. Je ferme les yeux. Je ne pense à rien, rien, je suis juste dans le présent. Enfin, pas vraiment, pendant plusieurs secondes, minutes, je ne sais pas, je suis hors du temps. Je me sens bien, à ma place, au lieu précis où je dois être au moment précis. Ce DOIS n'est pas un il faut, mais ma place dans le grand tout.
Tout est clair, tout est simple, tout est beau, tout devient chaleur douce, l’hiver de mon âme a laissé la place à un printemps éphémère mais verdoyant et plein de vie.
Je rouvre enfin les yeux en souriant. Il est temps de continuer mon voyage. Cette étape est finie. Je le sais, je le sens et je lui ai promis de ne pas être en retard.

Annotations
Versions