De l'autre côté

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Quelques pas avant le grillage, j'aperçois des arbustes. Je cueille quelques feuilles que je porte à ma bouche et je pense au poème de Vian, celui qui m’avait tant marqué, il y a plus de trente ans. Je me rappelais juste quelques mots : une abeille de cuivre chaud et le sentiment de liberté, de joie, de course folle, de l’instant présent uniquement. Et il y a quelques semaines, en lisant un livre de Boris Vian, j’ai redécouvert ce texte.

Mais on n’est pas dans le poème, les feuilles ont un goût abominable, je les recrache. Ceci gâche un peu le moment… Je continue en direction du grillage, marchant entre différents arbustes et herbes hautes. Je reconnais un genêt sauvage. Ses fleurs jaunes sont caractéristiques.
Me voilà arrivé au pied du grillage. Je lève la tête et vois qu’il est haut d'au moins quatre mètres . Je savais qu’il existait, mais pas qu’il était aussi grand. Sachant qu’il y avait un grillage et que je n’aurais pas su grimper plus d’un mètre, j’ai prévu des pinces pour me faire un passage. Je n’aime pas abîmer le travail des autres. Quelqu’un s’est donné la peine d’installer ce grillage et je vais le couper. Mais je ne peux pas faire autrement, je dois passer de l’autre côté. Je vais essayer de le faire le plus proprement possible.
Je pose mon sac, l’ouvre et en sors mes deux pinces. J’ai une pince coupante classique (enfin classique, c’est une Facom quand même et je l’aime bien) et une autre, version maousse au cas où : une pince monseigneur.

Je regarde le diamètre des fils du grillage et je décide de commencer à la pince-monseigneur. On va essayer. Elle est lourde, c’est long, je galère, je me fais mal. Je la jette à terre d’énervement. Je respire à fond plusieurs fois, les yeux fermés, pour me détendre.
Je repère du coin de l’œil une plante qui me semble familière. Je me penche et repère de la menthe sauvage. Le grillage peut attendre. J'inspecte la feuille, sa forme, sa couleur, en cueille une et fais le test ultime : je la froisse entre mes doigts et l’approche de mon nez. C’est bien de la menthe ! En sentant cette odeur, une vague de souvenirs déferle, des bons, des moins bons, d’autres horribles. Une larme coule lentement, elle est venue d’elle-même. Je la laisse faire son chemin, glissant sur ma joue jusqu’à ma barbe. Je ne l’ai pas essuyée d’un revers de main, je sais que ce sera la seule larme et je la laisse faire son travail.
Je choisis avec soin deux belles feuilles, ni trop petites ni trop grandes, et les prélève délicatement pour ne pas abîmer le plant. J’écrase les feuilles pour en libérer les arômes et les mets dans ma bouche. À présent, je peux en profiter comme l’évadé (moi, je ne cours pas, je prends mon temps). Je laisse traîner cet intermède le plus longtemps possible, la magie du moment s’étiole doucement jusqu’à disparaître. Il est maintenant temps de me créer un passage dans ce foutu grillage.

Je prends ma pince préférée. Je continue à découper les fils de fer. Un trou pas trop grand, juste de quoi me faufiler de l’autre côté. Elle marche bien cette pince. Je suis content de l’avoir achetée.

Découpage fini. Et prévoyance oblige, j’ai aussi pris des gants pour tordre le grillage et ne pas me bousiller les mains.

En quelques pas, je suis sur la première voie. Je regarde les champs de blé et je pense au Petit Prince, que j’ai lu seulement il y a quelques années, avec mes yeux d’adulte. J’aurais aimé le lire enfant, pour le découvrir d’une autre manière. Mais je ne peux rien y faire. Les champs de blé ne sont pas ma destination. Je suis arrivé à l’endroit de mon rendez-vous.

Je rouvre donc mon sac et en sors les objets les plus improbables pour certains : une grosse couverture et un coussin.

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