Mon nid douillet
Je l’étale bien entre les voies sur les traverses et le ballast. Elle est assez épaisse et devrait rendre les cailloux moins inconfortables.
Je pose le petit coussin et m’allonge. Pas trop mal. Non, en fait, c’est très bien. Le coussin est moelleux mais pas trop, aucun caillou ne se plante dans mon dos.
Je regarde le ciel : tout bleu, de ce bleu profond, pur, que l’on connaît si peu dans le Nord, mais avec plein de jolis nuages blancs (vous savez ceux que l’on regardait enfant en y reconnaissant dragons, châteaux, monstres, licornes ou même cornets de glace pour les gourmands). Cette chose simple et douce que l’on a oubliée, ou que l’on juge inutile (comme regarder son âge dans le fond des verres Duralex de la cantine et faire le concours avec ses voisins de table !)
Je sors de mon sac la boîte en métal et me lève, faisant craquer mes genoux. L’image de mon père me revient en tête. Il aimait dire, avec un sourire en coin : « Que la terre est basse et que les fainéants sont hauts ! »
Je m’éloigne de quelques mètres de la voie ferrée et la dépose, bien en évidence mais assez éloignée (enfin j’espère) des rails. Je ne voudrais pas qu’elle soit projetée et qu’elle lâche aux quatre vents son contenu. Je profite d’être debout pour aller pisser un peu plus loin pour être tranquille. Je sors de ma poche le flacon de gel hydroalcoolique. J’en ai toujours un sur moi, habitude restée du Covid et d’être papa de quatre garçons. Enfin, même avant le Covid, j’en avais toujours un dans la voiture.
Je retourne à mon petit nid douillet. Je sors les quatre dernières choses de mon sac :
- Deux sangles
- Des clous de 110
- Un marteau
- Ma bouteille de COCA dans une glacière avec des packs de froid
Ma drogue de toujours, le Coca. Mais attention, le coca glacé, qui fait exploser les yeux que l’on sent descendre jusqu’à l’estomac. Je cale la bouteille à côté de moi pour qu’elle ne bascule pas.
Je passe la première sangle autour de ma cheville droite et la serre. Ok, c’est bon. Je prends quatre clous de 110 que je tiens dans ma bouche, attrape le marteau, regarde la traverse près de mon pied et là : Merde !
Connerie de traverse en béton. Ça ne pouvait pas être des traverses en bois, du vrai bois et pas ce bloc de béton artificiel.
Je balance le marteau inutile maintenant et grommèle quelques insultes à cette traverse. Je les pensais bêtement en bois, comme dans les westerns.
Je crache les clous que j’avais encore dans la bouche. J’enlève la sangle de mon pied et la pose à côté. Bon, on se passera des sangles, mais ça faisait quand même une bonne sécurité. Ça me contrarie et j’essaie de penser à autre chose. Une bonne gorgée de coca à la bouteille mais pas trop car pas envie de me relever pour aller pisser.
Je me rallonge et contemple de nouveau les nuages. Je vois un petit ours et sa maman. Ça me calme, je trouve ça beau. Le petit se rapproche de sa mère et se fond en elle.
Le soleil de juin me réchauffe la peau, juste bien, pas trop chaud ni trop froid. Je ferme les yeux et vois cette couleur orange au lieu du noir des paupières closes.
J’adorais, enfin j’aimais ça quand j’étais gamin. Je ne sais pas si j’ai beaucoup adoré les choses. Je crois que je suis né avec quelque chose d’abîmé, de mal foutu pour ressentir les choses.
Je prends mon téléphone et regarde l’heure : 11h25. Deux 1, un 2 et un 5. Ce sont de bons chiffres. En y pensant, je m’aperçois que je n’ai parlé de cela à personne, ce truc avec les chiffres. Pas par peur d’un jugement. Mais parce que je ne vois pas comment l’expliquer.
Je veux ranger mon tel dans la poche et me rappelle que je ne connais pas la « misogynie à l’envers » . Apprendre au moins une chose par jour, décision que j’ai prise quand je devais avoir une vingtaine d’années, et que j’ai respectée la majeure partie du temps. Je peux admettre que je suis barjo, mais pas con. Enfin j’espère.
Je lance Chrome, ça rame, mais j’ai le temps. Google : « Antonyme de misogynie » : réponse : misandrie. Je n'ai jamais entendu parler de ce mot. Nouvelle chose apprise. Parfait, surtout aujourd’hui.
Je me lève et mets mon téléphone dans la boîte en métal. Autant qu’il reste en un seul morceau. Ce n’est pas un iPhone dernier cri mais il peut encore servir. Il se trouve à côté des enveloppes sur lesquelles des prénoms sont inscrits. Certaines enveloppes sont plus épaisses que d’autres, plus de choses à dire à certains, plus de mots pour m’expliquer pour d’autres, et pour les derniers juste un mot, car un mot peut en dire tellement. J’en profite aussi pour mettre les clés de ma voiture, autant leur faciliter la vie en ne devant pas les chercher, ni devoir casser une vitre pour voir l’intérieur.
Une envie subite me vient, je ressors le tel, lance YouTube et réécoute « The Sound of silence », les deux premières phrases, j’ai l’impression qu’elles ont été écrites pour moi :
Hello darkness, my old friend
I've come to talk with you again
Je laisse la chanson jusqu’à la dernière note. Je l’éteins et le remets dans la boîte.
Je reviens sur mes pas et me rallonge sur la couverture.

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