Prologue

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Face à une baie vitrée qui surplombait la cité lunaire, le directeur Silver Master de la Cyber Corporation profitait d’une musique composée le siècle passé. Et bien au-delà de ses quartiers, haut dans le ciel, un vaisseau apparut. Lors de son entrée dans le dôme protecteur de la cité, une longue traînée ardente se forma derrière ses réacteurs qui passa d’un rouge braisé à l’orangé. Une fois dans l'espace aérien du dôme, il opéra une longue courbe et s’orienta vers l’immeuble de la Corporation. En voyant ce point lumineux se diriger vers sa tour, le directeur ferma les yeux un instant et pensa si fort que de sa bouche sortit : « Ça y est, il arrive... enfin !"

Quand l'astronef se rapprocha de la Corporation, il ralentit. Sa décélération forma derrière lui une queue similaire à celle d'une comète. Puis, une voix féminine au timbre léger et désincarné résonna dans toute la pièce pour signaler l'arrivée du vaisseau. Aussitôt, le directeur franchit le seuil de son bureau et disparut dans les sombres locaux de la Corporation.

Quelques minutes passèrent et, de la base de la tour, une cellule gravita vers le sommet à haute vitesse. Lorsqu'elle arriva, les portes s’ouvrirent en éclairant une partie de l'étage. Trois ombres de différentes tailles prirent forme à travers le halo de l’ascenseur. Le directeur les attendait et se dirigea lentement vers elles, mais une seule ombre semblait l'intéresser, aussi grande qu'un jeune enfant. Il s'approcha et tendit un objet à ce dernier, mais de peur il hésita. Puis il finit par le prendre dans le creux de ses mains et la chose se mit à scintiller et illumina les nombreuses rides du directeur. Face à cela, l'enfant lâcha l’artéfact qui cessa aussitôt de briller et il réussit à se soustraire de l'étreinte des gardes.

— Attrapez-le ! Et amenez-le dans le secteur D, ordonna le directeur aux deux autres.

Alors que tous deux le rattrapaient, le directeur, lui, observait cette scène, le sourire en coin de lèvres, et ramassa délicatement l’objet.

***

Le lendemain, le vieux directeur sortit un pistolet de l’un de ses tiroirs ― l’arme n’en était pas une ― le liquide qu'elle contenait était un sérum qui allait considérablement augmenter son espérance de vie. Il se l’injecta dans la cuisse, posa délicatement l’objet sur son bureau et s’enfonça dans son siège. Pendant que le produit se diffusait dans son corps, le vieil homme semblait agité. Ses yeux se révulsèrent et sur ses lèvres dégoulina une bave blanchâtre. Puis un autre phénomène physique eut lieu sur sa peau : son visage craquela tel un terrain déshydraté. Ses yeux devinrent fixes et vitreux et passèrent de l’émeraude à l'ocre jaune. Quand sa conscience lui revint, il cligna des paupières à plusieurs reprises et ne sembla pas reconnaître son bureau. Lorsque le puissant sérum arriva presque au terme de sa modification moléculaire, il s’endormit le visage pâle et rempli de nervures.

Quelques heures plus tard, la voix désincarnée retentit de nouveau.

— Monsieur, il est temps de vous réveiller, sinon vous risquez de dégrader vos capacités cognitives. Je répète, vos constantes sont critiques. Il est temps de vous réveiller, car vous risquez de nuire à votre santé mentale, insista fermement l’opératrice.

Épuisé par sa métamorphose, il se leva, courbaturé avec une forte migraine. Le directeur s’appuya sur son bureau pour avancer vers un meuble rempli de flasques. Il saisit l'objet le plus proche, mais il glissa de ses mains et se fracassa au sol. Puis, il s’effondra à genoux, tête basse.

Soudain, porte du bureau s’ouvrit et une jeune femme entra. Quand elle l’aperçut, elle se précipita vers lui, saisit le flacon et le lui porta à la bouche. Dès qu'il avala ce liquide, ses forces lui revinrent.

— Vous auriez pu me prévenir que vous utiliseriez ce traitement. Vous savez qu’il est dangereux de le prendre seul et heureusement que vous faites surveiller votre bureau par cette opératrice virtuelle.

Un silence s’installa entre eux.

— Alors comme ça, il est arrivé, ajouta-t-elle.

Silver avait récupéré de sa régénération. En se frottant le visage, des plaques de peaux mortes tombèrent, puis il se leva et répondit avec un timbre de voix rajeuni.

— En effet, j’ai attendu toute une vie que ce jour arrive, alors je l’ai fêté comme il se doit ! affirma-t-il d’un ton solennel en la fixant.

Et il sortit en laissant derrière lui son assistante, Julia Cire. Elle tourna la tête vers les débris de verres et quand elle aperçut ces morceaux de peau qui gisaient sur le sol, elle grimaça de dégoût et détourna son regard vers les portes ouvertes. Et elle constata que son patron n’était déjà plus là. Puis Julia sortit de l’intérieur de sa veste cintrée un paquet de cigarettes, elle en alluma une et aspira une grande bouffée. L’assistante du directeur resta là un instant à fumer avant d’écraser sa clope sur le grand bureau de marbre.

Dans les longs couloirs du secteur D, à proximité d’une cellule, des pleurs retentissaient. Le jeune captif n’arrivait pas se calmer, il hoquetait, haletait et reniflait... Or, personne ne pouvait l’entendre. Seul un point rouge clignotait par intermittence situé dans l’un des coins de sa cellule. Derrière l'objectif, une entité informatique enregistrait ses moindres mouvements, dans le réseau intranet de la Cyber Corporation. Ce programme était nommé Vécra, une intelligence artificielle créée à partir d’un algorithme géométrique et dans les profondeurs du réseau, cette entité faite de chiffres et d'équations se manifestait sous une forme féminine. Vécra, curieuse, observait ce petit être recroquevillé dans le coin de sa chambre vidée de tout confort. Mais des mouvements l’interpellèrent hors de cette cellule. Julia Cire, l’assistante était en train de marcher dans le couloir qui menait à cette cellule et lorsqu'elle entra dans la pièce, elle semblait dissimuler un objet derrière son dos et soudain, le contact vidéo de Vécra fut interrompu.

Julia s’approcha du jeune enfant et se fléchi pour se mettre à sa hauteur. Et elle lui tendit un ourson en peluche.

— Salut petit, regarde ce que j’ai pour toi, dit-elle d’une voix douce en posant sa main tiède sur son avant-bras.

Tétanisé par ce contact, le jeune se crispa sur lui-même et hurla. Elle posa délicatement l’ourson à côté de lui et sortit de la cellule. Son visage n'exprimait aucune émotion et ses traits faciaux semblait figés. Sa seule préoccupation immédiate n’était autre que son chignon argenté qu’elle essayer de réajuster. Quand elle se retrouva dans l’ascenseur, en haut des portes défilaient en toutes lettres : « Secteur D, niveau inférieur. Sécurisé ».

Dans l'une des salles d’eaux du grand hall, pendant que Julia Cire se recoiffait et un bruit d’une chasse d’eau retentit, la porte s’ouvrit et une femme d’un certain âge sortit. Elle se plaça à côté d’elle et plongea ses mains dans une large et longue bulle d’eau en apesanteur et lui déclara.

— Je constate que votre taux hormonal est supérieur à la norme, c’est plutôt étrange. Mais ne vous fiez pas à l’aspect clinique de ma remarque. Nous pouvons être parents sans pour autant porter un enfant. Mais pour comprendre cela, il faut voir au-delà de nos frontières matérialistes. Et ce que je ressens en ce moment à votre sujet est une profonde ignorance voire-même de l'indifférence provenant des membres de la Corporation. Ne prenez pas ma remarque comme une attaque personnelle. Bonne continuation, mademoiselle Cire !

Julia plissa des yeux et ne comprit pas le sens des arguments de cette employée, mais accepta la critique. Il est vrai que, pour une fois, une scientifique l’avait abordée et c'est noyée dans ses pensées qu’elle repartit rejoindre Silver Master afin de lui faire un rapport sur le nouveau sujet.

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