Décadence - 26 février 2017
Parfois, une rétrospection sur sa vie est nécessaire pour comprendre la situation dans laquelle on se retrouve. On réalise alors avec amertume que celle-ci ne résulte que d’une succession de choix fortuits qui, l’un après l’autre, mènent inexorablement à la ruine. La vie de Raphaël pouvait se résumer par des décisions maladroites qui, malgré un entêtement honorable, l’avaient conduit face au mur. La ténacité ne suffit pas pour intégrer les beaux-arts. Les lettres de refus s’étaient accumulées au fur et à mesure de ses tentatives, comme les nombreuses peintures qui jonchaient son studio minuscule ; dans l’espoir de se faire un nom, il avait proposé ses œuvres aux galeries d’art, de la plus influente à la plus médiocre, en vain. Sans se laisser abattre, il avait persévéré, vivant chichement de l’argent que ses parents lui faisaient parvenir chaque mois, il se laissait convaincre par la lueur d’espoir qui brillait encore dans son cœur.
Cependant, les rêves ne nourrissent rien de plus que l’esprit ; l’être humain ne peut malheureusement pas s’en contenter. Le jour fatidique que Raphaël essayait tant bien que mal d’ignorer arriva. Trois coups violents, sonnant comme le glas à sa porte, l’arrachèrent de son lit à midi tapante. Le jeune homme se leva mollement, puis s’empara du sac qu’il avait préparé la veille, contenant ses maigres affaires, ainsi que de quelques tableaux enveloppés dans un drap qu’il coinça sous son bras. Quatre coups agacés retentirent de nouveau. Raphaël se dirigea vers la porte, las, puis jeta un dernier regard à la pièce vide qu’il était sur le point de quitter. Enfin, il ouvrit la porte sur la concierge, une grosse femme négligée qui porta sur lui un regard furibond. Elle récupéra les clefs que lui tendait Raphaël et glissa un : « Bonne journée, monsieur. » avant de s’empresser d’aller faire l’état des lieux. Le jeune homme descendit lentement les vieux escaliers en bois, appréciant une dernière fois leur grincement familier, puis sortit de l’immeuble.
Il déboucha sur une rue animée ; des passants la traversaient sans relever le nez de leurs pensées, pressés, comme s’ils couraient après le temps. Pendant une seconde, Raphaël se sentit plongé dans un monde qui lui était étranger ; pourtant, il avait maintes fois emprunté cette rue mais aujourd’hui il n’appartenait plus à cette foule dont chaque individu marchait fébrilement vers une destination. L’homme déambula sans but dans le quartier, bousculé de temps à autre par un inconnu à la démarche hâtive qui préférait grommeler une insulte plutôt que de prendre le temps de s’excuser. Raphaël trouva finalement un banc près d’un parc pour s’asseoir et rassembler ses idées éparses.
Il soupira profondément avant d’examiner les possibilités qui s’offraient à lui : il était sans le sous et, pire, sans espoir. Retourner mendier auprès de sa famille n’était plus une option, il n’aurait pas le courage d’affronter une fois de plus leurs regards apitoyés et déçus ; il ne lui restait donc qu’à vivre dehors, dans la rue. Quand Raphaël réalisa enfin son triste sort, il reçut un choc violent. Lui ! Devenir un de ces pauvres hères ! La mauvaise herbe des rues que tout le monde évite farouchement comme si un simple regard ou un sourire présentait un risque de contamination ! On croit toujours que la misère c’est les autres jusqu’à ce qu’elle nous atteigne.
La première nuit fut abominable. Raphaël s’installa sous un pont, son sac lui faisant office d’oreiller, l’eau ruisselante à ses côtés comme berceuse, mais il ne put trouver le sommeil tant l’angoisse le tiraillait. Le silence et l’obscurité de la nuit inquiétante le tourmentait. Lorsqu’il parvenait à fermer les yeux, il s’imaginait qu’un homme embusqué allait lui sauter à la gorge dès qu’il somnolerait. Il lui fallut plusieurs nuits pour se rassurer et enfin parvenir à s’endormir sans anxiété.
La journée, Raphaël cherchait désespérément un travail lui permettant de subsister et de retrouver un logement ; il visita plusieurs agences, frappa même à la porte des commerçants, se proposa d’accomplir les tâches les plus ingrates pour le salaire le plus dérisoire, sans succès. Sa confiance en lui commença à s’ébranler face au rejet systématique et il se mit à penser que le problème venait probablement de sa personne. S’il n’était pas assez bon pour nettoyer la vaisselle ou jeter les poubelles, c’est qu’il n’était bon à rien ! Le jeune homme baissa les bras, abattu, et se contenta d’errer le jour et de dormir sous le pont la nuit. Il parvint à survivre quelques temps grâce à ses économies, mais celles-ci se réduisaient comme peau de chagrin. « À quoi bon lutter ? » pensa Raphaël en comptant les pièces qui lui restaient. « Qu’elle vienne, la Mort ! Elle est bien la seule à me trouver de l’intérêt, elle... »
Une nuit où la faim le torturait, Raphaël contempla les deux tableaux qu’il avait gardés et dont personne n’avait voulu. De sa vie d’artiste, c’était tout ce qu’il restait ; il avait vendu sa panoplie de peintre pour s’acheter de la nourriture lorsqu’il avait encore l’espoir de sortir de cette mauvaise passe. « Ce n’est pas si mauvais, pourtant. » murmura-t-il. Il jeta un regard désabusé à l’argent qu’il serrait dans sa main et soupira. À cet instant, il prit une résolution ; personne n’avait le droit de l’empêcher de faire ce qu’il aimait, pas même la Mort ne lui arracherait son pinceau !
Le lendemain, il alla racheter un kit de peinture. En sortant de la boutique, il n’avait plus le moindre centime. Néanmoins, il avait retrouvé sa chère palette de couleurs, ses pinceaux ainsi que quelques toiles vierges. Le jeune homme resta planté dans la rue, cherchant encore comment profiter au mieux de son matériel. Il vagabonda puis s’arrêta dans un boulevard touristique, plein de vie, animé sans être fiévreux. Ici, les touristes déambulaient non à la poursuite du temps, mais cherchaient plutôt à l’interrompre. Il réalisa que beaucoup d’artistes (peintres, mimes, musiciens et danseurs ou encore statues vivantes) s’étaient installés le long de l’avenue pour exposer leur talent. Il fut stupéfait de sa propre stupidité ; pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ?
Les jours suivants, il vint de bonne heure sur l’avenue touristique pour se fondre parmi les artistes et exposer ses peintures aux passants. Il proposa même des portraits à bas prix, ce qui ne tarda pas à allécher quelques-uns d’entre eux. Ainsi, Raphaël put continuer à peindre tout en gagnant un peu d’argent. C’était suffisant pour qu’il ne meure pas de faim, mais pas assez pour qu’il retrouve un logement. Il se contenta néanmoins de cette progression légère et retrouva la petite flamme d’espoir qu’il avait perdu. Petit à petit, il tissa des liens avec les autres artistes de la rue et il commença à ne plus se sentir comme un étranger parmi eux.
Un jour, alors que Raphaël se rendait dans une boutique pour racheter du matériel, son œil fut soudainement attiré par une façade. Elle était recouverte d’un graffiti qui n’était pas là lors de sa dernière visite, représentant une enfant tenant un crayon dans la main. Elle avait une arme braquée sur sa tempe gauche. La violence du dessin le saisit à la gorge et il en eut le souffle coupé. Il s’approcha du mur et contempla longuement la peinture, sa couleur, sa technique, sans pouvoir dire ce qui le fascinait à ce point ; il ne s’était jamais intéressé qu’à la peinture classique, mais cet instant fut pour lui une révélation. Il découvrit une facette inattendue de l’art. Il chercha des yeux la petite inscription qui désignait le nom de l’artiste et la trouva sur le crayon de la petite fille : « Décadence ».
Depuis quelques temps, ce nom résonnait partout dans les rues ; il était passé de bouche à oreille jusqu’à ce que les médias s’y intéressent et écrivent de nombreux articles sur le compte de ce mystérieux artiste qui avait fait de la ville son tableau. Plus d’une dizaine d’œuvres était attribuée à « Décadence » ; toutes véhiculaient un message engagé, ce qui expliquait l’engouement du public pour ces graffitis. Mais qui donc était ce fameux artiste qui n’avait pas froid aux yeux ? Une théorie selon laquelle il ne s’agissait pas d’un mais de plusieurs individus sous un même nom émergeait du lot de rumeurs qui circulaient alors. Piqué de curiosité, Raphaël se rendit sur place pour admirer quelques-unes de ses créations. Il fut subjugué par leur force de caractère : les graffitis semblaient entrer en résonnance avec son âme. Il regretta néanmoins que certaines d’entre eux ait été légèrement effacés par la commune dans une tentative de nettoyer les murs de la ville. Quel gâchis !
L’hiver approchait et les touristes se faisaient de plus en plus rares. Les revenus de Raphaël en pâtissaient sévèrement. Un jour gris et froid, alors qu’il peignait à sa place habituelle, il fit la rencontre d’un homme étrange ; il portait un chapeau de feutre noir et un long manteau crème. L’individu pencha un visage intéressé au-dessus des toiles que Raphaël avait exposées, ce qui fit rudement plaisir au jeune peintre.
« Ce n’est pas mal, fit l’étranger en examinant chaque peinture.
— Je vous remercie, répondit le jeune homme ne sachant pas s’il devait le prendre comme un compliment.
— Néanmoins, mon avis est que vous pourriez faire mieux, beaucoup mieux. Votre art parait trop fermé, ne trouvez-vous pas ? On dirait que vous piégez vos sujets dans vos toiles. Une prison de rigueur et de convention ! Si j’étais vous, je m’en débarrasserais : un tableau doit être comme un tsunami, le vôtre n’est qu’une minuscule vague se brisant contre le roc. Mais, elle pourrait bien se transformer en ouragan si vous dépassez les limites de votre esprit… »
Raphaël en fut estomaqué. L’homme s’en alla comme il était venu d’une démarche insouciante. Le peintre retourna ces conseils saugrenus dans sa tête mais n’en tira que de l’épuisement. Mais, au fond, il avait l’impression de comprendre ce qu’il voulait dire depuis qu’il avait découvert « Décadence » : sans aucun doute, leur peinture était un tsunami.
Le froid frappa la ville en une nuit. Raphaël sentit que s’il restait sous son pont miteux il se pétrifierait en statue de glace ; il déménagea à la recherche d’un endroit plus chaleureux, mais après des heures d’errance, il dut admettre qu’il n’existait pas d’endroit de la sorte dans les rues de sa ville. « Je ne passerai pas l’hiver… » pensa-t-il, le moral au plus bas. C’est alors qu’il se souvint du métro, peut-être pourrait-il s’y abriter ? Cependant, des gardes patrouillaient dans les stations pour chasser les indésirables. Il se rappela que l’une d’entre elles avait été fermée quelques années auparavant et décida de tenter sa chance.
En pénétrant dans les souterrains abandonnés, il ne s’attendait pas à faire cette incroyable découverte. Les murs de la station étaient recouverts d’une multitude de graffitis saisissants, qui portaient la signature de Décadence. Raphaël longea le quai en contemplant, bouche bée, les œuvres qui tapissaient les murs. Soudain, une voix retentit derrière lui, le faisant sursauter :
« Tiens ! Si ce n’est pas mon ami de la dernière fois ! Que faites-vous ici ?
— V-Vous ? » balbutia Raphaël avec surprise.
L’homme au chapeau noir qu’il avait rencontré dans la rue se tenait face à lui. Une femme à la chevelure d’or l’accompagnait et le toisait d’un regard suspicieux, les bras croisés. À leurs pieds, il y avait un sac à moitié ouvert qui contenait des bombes de peintures. Une pensée furtive traversa l’esprit de Raphaël : ces deux personnes étaient les auteurs des peintures qui parcouraient le tunnel.
« Tu peux rester ici, répondit l’homme après que Raphaël eut expliqué son problème, mais sois prudent, de temps en temps une patrouille se rend dans la station. Ils pensent, à juste titre, que cet endroit est le lieu de rendez-vous des artistes qui se cachent sous le pseudonyme de Décadence.
— Vous deux faites partie de ce groupe ? déduit le jeune peintre en observant l’homme attraper une bombe de peinture de son sac.
— Nous sommes Décadence, murmura la femme sans le quitter des yeux. Et si vous le répétez à qui que ce soit…
— Je ne dirai rien, coupa Raphaël. »
Il admirait trop les artistes pour avoir cette idée. Il s’installa dans la station, commença à s’intéresser de plus près au « street art », et troqua ses affaires contre des bombes de peinture pour s’entraîner. Parfois, les deux artistes de Décadence se rendaient dans le tunnel, d’autres fois, Raphaël devait se cacher des patrouilles.
Petit à petit, le jeune homme en apprit plus sur eux. L’homme se nommait Cassidy, du moins était-ce son pseudo, la femme Narcisse. Décadence avait été fondé par une troisième personne qui ne faisait plus partie du groupe pour d’obscures raisons.
« Tu sais, fit Cassidy nostalgique, au départ Décadence devait être un groupe de street dance.
— Vraiment ? fit Raphaël étonné.
— Oui, répondit-il, comme quoi, ce n’est pas toi qui choisis l’art, c’est l’art qui te choisit.
— Pourquoi ne pas exposer dans une galerie, avec votre talent, vous n’auriez aucun mal à vous faire connaître ?
— Le monde est la scène des dramaturges, la rue est la toile des peintres, voilà comment je conçois les choses. On n’enferme pas l’art, on le fait vivre au quotidien. »
Soudain, Cassidy remarqua un pan de mur décoré de nouveaux graffitis. Ils n’étaient ni de lui ni de Narcisse. Il observa longuement Raphaël puis proposa :
— Tu veux rejoindre Décadence ?
Le jeune homme fut pris de court. La réponse était évidente mais il lui fallut un moment pour répondre. Cette décision métamorphosa sa vie. Le lendemain soir, Raphaël marchait aux côtés de ses nouveaux comparses pour sa première mission. Cassidy marqua une pause pour contempler l’obscurité, perdu dans ses pensées ; en réalité, il observait l’hôpital non loin. Décadence cibla le mur face à cet hôpital. Raphaël fut émerveillé par la rapidité du procédé ; en quelques minutes, ils avaient créé un chef d’œuvre. Une fois leur besogne accomplie, ils disparurent dans la nuit noire, ne laissant que le graffiti comme seule trace de leur passage.
Le lendemain matin, les habitants de la ville purent admirer une magnifique danseuse classique apparue sur le mur face à l’hôpital ; sa signification était obscure mais le seul nom de l’artiste suffit à faire jaser. Cependant, dans une petite chambre de l’hôpital d’où l’œuvre était parfaitement visible, ce dessin prenait tout son sens pour son observatrice. Une femme alitée le contemplait, le sourire aux lèvres ; une larme perla sur sa joue. La petite danseuse lui criait : « Courage Emilie ! Tu danseras de nouveau ! »
« Les gars… murmura la malade en pleurant.
— Vous êtes prête ? demanda une infirmière en entrant dans la pièce, poussant un fauteuil roulant.
— Oui. » répondit la femme, les yeux emplis de détermination.

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