La voix de la cantatrice - 11 août 2018

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Jadis, il existait une chanteuse à la voix si sublime que son nom était connu à travers tout le pays. Les puissants venaient de loin pour assister à ses représentations grandioses. Son chant était pareil à du cristal, aussi pur qu’un ciel sans nuage, et limpide comme l’eau de la montagne. Elle était respectée au même titre qu’une reine pour son talent. Toutefois, cette cantatrice possédait un vilain caractère, celui d’une reine trop gâtée, qui en faisait un être peu appréciable au quotidien. Hautaine, méprisante, arrogante, égocentrique… étaient les termes que même ses amis proches employaient derrière son dos pour la décrire.

Un jour, ce mauvais caractère lui joua un tour cruel. Depuis quelques semaines, une nouvelle domestique était à son service (la dernière ayant été renvoyée pour son travail médiocre). C’était une jeune femme humble et appliquée qui avait à cœur de satisfaire tous les besoins de sa maîtresse. Elle admirait sincèrement la chanteuse d’opéra. Contrairement aux autres gens de sa condition sociale, la cantatrice trouvait sa nouvelle servante très éduquée et savante. C’était ce qui l’avait poussé à l’engager dans un premier temps. Cependant, cette jeune femme était assez maladroite ; un jour, elle lui apporta le thé trop chaud et la chanteuse se brûla la langue.

— Pauvre idiote ! s’écria-t-elle furieuse. Qu’est-ce que tu aurais fait si je m’étais brûlée la gorge ! J’ai une représentation importante dans quelques jours !

Dans un élan de colère, elle jeta le contenu de sa tasse encore bouillante sur la domestique qui n’eut pas le temps de se protéger le visage. Elle en garda des brûlures atroces qui ternirent à jamais sa beauté encore juvénile et fut irrévocablement renvoyée. Or, cette jeune domestique étudiait les arts mystiques et connaissait des sortilèges puissants ; rongée par la rancœur, elle jeta une malédiction à la cantatrice afin de la priver de son bien le plus précieux : sa voix d’or.

Lorsque vint l’heure de répéter en vue de son récital, la cantatrice gonfla ses poumons d’air pour sortir sa voix la plus mélodieuse, mais à la place, un croassement affreux résonna. Tout d’abord, elle se demanda d’où venait ce bruit discordant ressemblant au cri d’un animal que l’on égorge. Puis, elle réalisa que c’était sa voix. Subitement, la panique s’empara d’elle. Elle tenta à nouveau de produire un son mais seul, ce râle rauque et immonde, détestable, blessant, sortit de sa gorge nouée. Le choc fut si terrible qu’elle s’évanouit.

Elle fit appel à tous les médecins du pays, mais aucun d’eux ne put lui expliquer l’origine de son mal ni lui fournir un remède. Néanmoins, l’un des docteurs suggéra que la perte de sa voix était si mystérieuse qu’il ne pouvait s’agir que d’un mauvais sort. Désespérée, la cantatrice se tourna vers une vieille sorcière dont elle avait entendu parler, habitant en ermite dans les profondeurs de la forêt. La mégère ressemblait à un vieux tronc desséché, tordu, rêche, mais elle possédait un œil malicieux d’enfant. Quand elle aperçut la cantatrice sur le pas de sa porte, elle sut immédiatement ce qui l’amenait.

— Si je peux vous rendre votre voix ? dit-elle sur un ton rieur. Bien entendu, rien ne serait plus simple ! Cependant, il me faut une chose particulière pour cela.

— Vraiment ? se réjouit la cantatrice. Je donnerai tout pour retrouver ma voix ! De quoi s’agit-il ?

— Je dois sacrifier l’oiseau au chant le plus beau du monde afin d’annuler la malédiction dont vous êtes victime, répondit la sorcière aux yeux brillants.

La chanteuse se mit sans attendre en quête de ce fameux oiseau. Elle parcourut les terres à sa recherche, interrogeant ceux qu’elle croisait sur sa route, s’arrêtant dans les prairies pour écouter le chant des moineaux, des colibris, des pies, des mésanges...

— Comment saurais-je si je trouve l’oiseau dont le chant est le plus beau du monde ?

— Vous le saurez, avait répondu la sorcière avec un sourire énigmatique.

Pourtant, malgré ses recherches acharnées, elle n’avait toujours aucune piste. Jusqu’au jour où elle rencontra une vieille aveugle qui allait en direction du nord sur le même chemin qu’elle. Elle l’interrogea, comme elle le faisait à chaque fois, à propos d’un oiseau au chant inégalé. A sa grande surprise, l’aveugle acquiesça :

— Oui, cet oiseau est le but de mon pèlerinage, répondit-elle en tâtonnant le sol de son bâton. On raconte qu’il y a un rossignol dans un petit village de montagne dont le chant miraculeux permet de soigner toute maladie.

— Vraiment ! s’exclama la cantatrice avec espoir.

Laissant la vieille aveugle derrière, elle marcha avec empressement jusqu’au petit village escarpé. A son arrivée, elle aperçut une foule de personnes encerclant un homme au milieu de la place principale. En s’approchant, elle remarqua qu’il tenait une cage dans laquelle était enfermé un rossignol magnifique. L’oiseau au plumage délicat, brillant, coloré de différentes teintes dorées, possédait une tâche vermeille sur le front. Accrochée aux jupons de sa mère, une enfant à la mine blafarde se tenait devant l’homme et l’oiseau ; elle devait avoir une dizaine d’années, et semblait souffrir d’une grave maladie, car ses yeux étaient ternes et elle toussait à intervalles réguliers. L’assemblée avait les yeux rivés sur elle et paraissait attendre quelque chose.

Soudain, un chant magnifique s’éleva dans la place : pur, cristallin, gai, aussi chaud que le soleil, argenté comme la lune, infini comme le ciel et l’océan, parfait, éternel, et pourtant éphémère. La cantatrice n’avait jamais rien entendu d’aussi beau. Elle en fut toute chamboulée. Sous les yeux ébahis de la foule présente, la fillette malade s’arrêta de tousser, puis, petit à petit, reprit des couleurs. Ses yeux vitreux scintillèrent comme ravivés par la mélodie divine. Le chant du rossignol l’avait guéri. Les parents de l’enfant pleurèrent de joie et remirent une petite bourse de pièces d’or au propriétaire de l’oiseau.

Quand la foule se fut dispersée, la cantatrice alla à la rencontre de celui-ci. Elle se présenta sous un faux nom, qu’elle utilisait pour ne pas être reconnue (sa renommée était telle qu’elle devait dissimuler son visage sous un châle pour ne pas déclencher d’émeute). Avec politesse, elle le questionna à propos du rossignol.

— Quel chant magnifique ! dit-elle l’air admiratif.

— Oui, répondit l’homme en emportant la cage, c’est le plus beau du monde.

— Quel était ce miracle ?

— Un mystère de la nature ! Le chant de cet oiseau est capable de guérir n’importe-quel mal !

La cantatrice jeta un coup d’œil aux pièces d’or dans la main de l’homme.

— Vous semblez bien en profiter, remarqua-t-elle d’un ton neutre.

— Je fais de bonnes actions tout en gagnant ma vie, que rêver de mieux ? Grâce à ce petit trésor que j’ai découvert par hasard alors que je promenais mes moutons, parce que c’était autrefois mon métier, je peux maintenant vivre avec ma famille sans manquer de rien.

La chanteuse contempla le rossignol dans la cage ; son chant était certainement le plus beau qu’elle ait jamais entendu. Il ne faisait aucun doute que c’était cet oiseau que la sorcière réclamait pour lever la malédiction qui pesait sur elle.

— J’aimerais beaucoup vous l’acheter, déclara-t-elle après une minute de réflexion. Bien entendu, je vous offre une grosse somme en compensation, de quoi vivre dans le confort pour de nombreuses années. Qu’en dites-vous ?

L’homme la regarda avec étonnement.

— Vous voulez que je vous vende ma poule aux œufs d’or, en somme, conclut-il. Mais je connais la chanson ma petite dame ! Je préfère garder mon gagne pain plutôt que de le céder pour quelques pièces d’or !

La cantatrice eut l’air agacé.

— Je ne vous promets pas « quelques » pièces d’or, mais une vraie fortune. Je vous paierai grassement…

L’homme sembla se méfier, se demandant si cette étrangère aux habits débraillés était aussi riche qu’elle le prétendait. Il faut dire qu’après ces jours de voyage infructueux, son apparence était pour le moins négligée.

— Je ne sais pas trop… rétorqua-t-il l’air incertain.

La cantatrice, qui n’avait pas l’habitude qu’on lui refuse quoi ce soit, sentit son sang bouillonner dans ses veines. Elle jeta un regard méprisant à ce paysan qui se prenait pour un roi seulement parce qu’il avait eu un peu de chance dans sa misérable existence, ce qui n’échappa pas à celui-ci. L’homme se braqua :

— Vous m’excuserez… nous sommes arrivés devant ma maison et c’est ici que nos chemins se séparent. Je suis désolé mais cet oiseau m’appartient et je ne le cèderai pour rien au monde.

— Vous ne savez pas du tout à qui vous avez affaire ! s’énerva la chanteuse en arrachant le châle qui la dissimulait.

— Quoi ? Vous êtes une sorte de reine ? demanda l’ancien berger qui n’avait aucune idée de l’identité de la femme. Et puis, pourquoi vous vous mettez dans cet état ! Ce n’est qu’un oiseau, bon sang !

— Il me le faut absolument… répondit la femme désespérée. Pour retrouver ma voix…

— Votre voix ? répéta l’homme sans comprendre. Mais qu’est-ce que vous me chantez ?

— Justement… sanglota-t-elle à bout de nerf. Je ne peux plus chanter ! Seul, cet oiseau peut me rendre ma voix, ma jolie voix sans laquelle je ne suis plus rien !

A cet instant, la porte de la maison devant laquelle ils s’étaient arrêtés s’ouvrit brusquement. Une femme portant un panier de linge en sortit et, quand elle aperçut l’homme, s’adressa à lui d’un ton jovial :

— Chéri ! Ton travail est terminé ?

— Oui, répondit-il en souriant.

— Tiens, dit-elle en remarquant la présence de la cantatrice, qui est-ce ?

Soudain, comme frappée par une vision extraordinaire, son visage se figea. Elle reconnut immédiatement la célèbre chanteuse révérée par tous, et qu’elle-même adorait.

— M-Mais v-vous êtes… balbutia-t-elle sous le choc de rencontrer son idole.

— Tu la connais ? demanda son mari avec étonnement.

— Mais enfin chéri ! s’indigna-t-elle. Je te parle tout le temps de cette chanteuse merveilleuse qui possède une voix sublime à en verser des larmes !

L’homme réalisa finalement à qui il avait affaire et devint blême de stupeur. Après que sa femme se soit éloignée à contre cœur (elle espérait avoir la chance de l’entendre chanter), l’homme se tourna vers la cantatrice.

— Alors vous êtes vraiment une reine… soupira-t-il encore surpris. Votre offre tient-elle toujours ?

La femme se gonfla d’orgueil ; maintenant qu’il savait qui elle était, il ne pouvait plus lui dire non. Voila comment étaient les gens : il suffisait d’avoir un peu plus d’influence et de pouvoir que les autres pour en obtenir d’avantage sans lever le petit doigt ! C’est pourquoi elle ne pouvait pas se permettre de perdre ce qui faisait d’elle un être supérieur au commun des mortels. Sa voix était son pouvoir.

— Ne vous méprenez pas, continua l’homme en contemplant le rossignol, je tiens toujours à ma poule aux œufs d’or…

— Alors, fit la femme dubitative, pourquoi envisagez-vous de me la céder ?

— Eh bien, répondit-il en cherchant ses mots, voyez-vous… ma femme est certainement votre plus grande admiratrice. Il y a très longtemps, elle vous a entendu chanter lors d’un récital en plein air et elle en a eu des frissons. Elle m’a raconté qu’elle ne s’est jamais sentie aussi légère qu’à l’instant où votre voix a vibré.

En effet, la cantatrice se souvint d’une époque lointaine, très lointaine, où elle chantait devant les foules pour se faire connaître.

— Son rêve depuis ce moment est de vous entendre à nouveau, continua l’homme. J’espérais économiser suffisamment pour lui offrir une place à votre prochaine représentation, mais si vous n’avez plus de voix cela semble compromis. C’est pourquoi j’accepte de vous céder le rossignol, et en contrepartie, j’aimerais que vous nous offriez deux places pour votre récital… Est-ce un marché convenable ?

La cantatrice, toujours perdue dans des souvenirs qui semblaient être ceux d’une autre personne, resta muette pendant quelques secondes. Elle se remémora une période de sa vie où son cœur semblait moins lourd qu’aujourd’hui. Mais, c’était également le temps où elle était au plus bas de l’échelle, et elle ne voulait y retourner pour rien au monde. A quel prix resterait-elle une reine ?

Finalement, elle accepta sans hésitation la proposition de l’homme. Elle quitta le petit village avec la cage sous le bras après lui avoir promis une place de choix lors de sa prochaine représentation.

Sur le chemin du retour, elle croisa de nouveau la vieille aveugle. Alors qu’elle s’apprêtait à passer son chemin sans un mot, la cantatrice se ravisa en voyant la grand-mère à bout de souffle qui tâtonnait le sol de son bâton tordu. Elle lui faisait un peu de peine. Après tout, elle avait fait tout ce chemin pour le rossignol au chant miraculeux. La cantatrice aborda la vieille dame qui lui adressa un sourire bienveillant.

— Vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? demanda-t-elle d’une voix douce.

— Oui, répondit-elle en approchant la main de la vieille femme pour qu’elle sente le métal froid de la cage.

— Pauvre petit… murmura celle-ci tristement.

— Pourquoi ? rétorqua la cantatrice. S’il n’était pas enfermé, il ne pourrait pas servir à vous soigner…

— Vous en êtes convaincue ? dit l’aveugle en fixant son regard vide sur le rossignol doré comme si elle pouvait le voir. Pourtant, cet oiseau chanterait même s’il n’était pas enfermé.

La cantatrice la regarda bizarrement. Puis, le rossignol se mit à chanter. Un chant léger et profond, d’une intensité saisissante. Il emporta l’aveugle et la cantatrice à travers sa mélodie comme un voilier sur l’océan paisible. Une palette d’émotion envahit la chanteuse. Avant qu’elle ne s’en rende compte, des larmes ruisselaient sur ses joues. Son cœur devint léger, comme si le poids des années s’était envolé, elle se souvint soudainement pourquoi elle avait commencé à chanter. L’aveugle, quant à elle, sembla retrouver une seconde jeunesse :

— Quel rossignol magnifique ! s’exclama-t-elle les yeux étincelants.

— Vous… avez retrouvé la vue ? demanda la cantatrice éberluée par ce miracle.

— C’est extraordinaire ! Je remercie le ciel pour ce don précieux ! Et vous, de m’avoir apporté ce cadeau alors que j’étais à bout de force !

La cantatrice et la vieille femme, qui voyait de nouveau, se séparèrent. La chanteuse reprit son chemin en direction de la forêt. Toutefois, elle marcha plus lentement qu’à l’allée, troublée par des pensées qui la hantaient. Le sourire de ces parents qui avaient vu leur fille guérie, les yeux brillants de l’aveugle qui retrouvait la vue qu’elle croyait à jamais perdue… Combien de personnes cet oiseau pouvait-il encore rendre heureux ? Elle s’arrêta pour contempler le rossignol. A quel point était-elle égoïste pour priver le monde de ce bonheur ? Elle ouvrit la cage en pensant qu’elle devait être folle pour prendre une telle décision, et laissa l’oiseau s’envoler dans le ciel. Il disparut à travers les branches d’un arbre et la cantatrice perdit tout espoir de retrouver sa voix d’or.

Peu de temps plus tard, alors que l’un de ses récitals approchait, la cantatrice était accoudée au rebord de sa fenêtre, pensive. Elle se rappela cet homme à qui elle avait promis une place de choix à sa représentation ; finalement, elle n’aurait pas lieu. Elle se sentit coupable de lui avoir prit son oiseau pour rien. Tandis qu’elle rêvassait les paupières closes, un oiseau vint se poser sur une branche de l’arbre en face de sa fenêtre. C’était un petit rossignol, aux plumes dorées, qui possédait une jolie petite tâche rouge sur le front. Lorsqu’il se mit à chanter gaiement, l’ancienne cantatrice leva un regard stupéfait ; elle reconnut immédiatement le son mélodieux du rossignol. Alors, un miracle se produisit. La femme se mit à chanter en cœur avec l’oiseau, d’une voix encore plus belle qu’autrefois.

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