Chapitre 1- L’héritière

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Le monde ne connaissait que l’obscurité éternelle.

Il se nommait les Profondeurs d'Obsidienne, un réseau infini de failles et de cavernes colossales, où la roche même semblait hantée par des millénaires de magie noire et de survie prédatrice. C’était un royaume souterrain immense, froid et impitoyable, écrasé par le poids de la terre.

Au cœur de ce néant, suspendue au-dessus d'un lac sans fond aux eaux noires et immobiles, se dressait Anthracite. La Cité des Nyxides.

La ville n'avait pas été bâtie, elle semblait avoir été arrachée aux entrailles de la roche en un éclat de pierre volcanique et de malice. Des flèches inversées et des tours organiques s’élevaient vers la voûte ou plongeaient vers l'abîme, d’une architecture à la fois majestueuse et menaçante, taillée dans une matière qui buvait la faible clarté au lieu de la refléter. Des milliers de lueurs bioluminescentes, vert-mauves et bleues, flottantes ou incrustées dans les bâtiments, dessinaient une constellation maladive sous la roche. L’air, bien que froid et saturé d'humidité, vibrait d’une tension politique palpable, chargé de l’odeur de la pierre mouillée, de l'encens rituel, et du sang frais. C'était la capitale de la terreur, le berceau des Prêtresses de la Mère-Vorace, où la grâce n'était qu'un synonyme de domination.

Le Sanctuaire de la Tisseuse, fleuron de la Maison Xarann, respirait comme une créature ancienne.

On le sentait dans le froid qui s’insinuait sous la peau, dans les parois de chitine noire qui semblaient observer les fidèles, dans cette façon qu’avaient les voûtes de renvoyer les murmures comme s’ils n’appartenaient à personne. Ici, même le silence avait une hiérarchie.

Agonie avançait vers l'autel.

Elle était une fille d'Anthracite jusqu’à l’os : une noble Nyxide. Elle possédait cette beauté effrayante taillée pour l’ombre. Sa peau était d'un gris anthracite ultra-détaillé, un grain minéral qui absorbait les ombres. Sa chevelure, d’un blanc spectral, était tressée serrée contre son crâne pour ne laisser aucune prise à l'ennemi, avant de tomber en cascade glacée le long de son dos. Son visage était net, aristocratique, marqué par la dureté des filles élevées pour commander autant que pour survivre.

Pourtant, ses yeux trahissaient ce que tout le reste niait. Ils étaient sans pupilles. Deux orbes d'un blanc laiteux, texturés comme du verre opalin ou une cataracte divine, brillant de reflets humides dans la pénombre. Son corps, fin et d'une élégance létale, était drapé dans une robe cérémonielle de soie d'araignée sombre qui jouait avec les contours de sa silhouette. Agonie n'était pas une simple dévote ; elle était un instrument, une lame polie par les attentes de la Maison Xarann et la volonté de la Mère-Vorace. Chaque pas était une promesse. Chaque geste une mise en scène.

Au centre du sanctuaire, l’autel attendait. Un large bassin d'os poli, veiné de fils argentés, où les runes sacrées s’entrelaçaient comme des pattes d’araignée figées dans la matière. On racontait que l’autel n’avait jamais été sculpté, qu’il avait été tissé ainsi, lentement, sous la volonté de la Déesse.

Quand Agonie arriva au pied des marches, elle leva la main, et la magie s’éveilla avec une élégance cruelle.

Les Lueurs Abyssales surgirent en spirales, d’abord timides, puis audacieuses. Elles prirent forme en gouttes vertes et violettes, une lente constellation vivante obéissant à son sang. Elles glissèrent entre les colonnes, frôlèrent les masques de chitine des gardes, s’enroulèrent autour des bras des statues comme des rubans de fête funèbre.

La foule des prêtresses et des guerriers-scarabées retint son souffle. Les plus jeunes avaient les yeux trop grands et trop brillants. Les anciennes observaient avec un calme de prédateur.

Famine siégeait au-dessus de tout cela. La Matrone de la Maison Xarann ne portait pas de couronne. Sa présence était la couronne, une soif gravimétrique qui attirait tous les regards. Son nom n'était pas une métaphore ; c'était un avertissement. Elle dévorait l'espace autour d'elle, l'attention, l'air même du sanctuaire. Même les torches semblaient hésiter à brûler trop fort en sa présence, de peur d'être consommées.

Au pied de l’autel, l’offrande attendait. Un esclave, grand et solide, attaché avec une précision cérémonielle sur la pierre froide. La peur, ici, était un ingrédient nécessaire au rituel.

Agonie s’agenouilla lentement, comme si le monde entier avait le devoir de la regarder.

Elle posa une main griffue sur la pierre, et les Lueurs Abyssales changèrent de rythme. Elles s’abaissèrent, se regroupèrent, puis s’éparpillèrent à nouveau, dessinant la toile d’une araignée imaginaire au-dessus de l’autel. Une toile de lumière, fragile et implacable, qui battait doucement au souffle du sanctuaire.

Alors le vrai miracle se produisit. Des fissures latérales, des corniches et des replis d’ombre, elles sortirent.

D’abord une poignée. Puis des dizaines. Des araignées des abysses, au corps velu et aux chélicères luisantes. Certaines étaient petites et rapides, comme des éclats de nuit. D’autres avaient la lenteur majestueuse des créatures qui se savent sacrées. Elles grimpaient le long de la pierre, traversaient les runes, descendaient en file disciplinée vers l’autel. Il n’y avait pas de panique. Seulement une procession funèbre.

Agonie sourit légèrement, un mouvement imperceptible de ses lèvres.

La dague cérémonielle, une dent de dragon noir affûtée, reposait sur un coussin de velours sombre. Elle la prit avec une révérence étudiée, et la lame capta une des lumières flottantes, l’avalant comme un fragment d’étoile docile.

Famine parla, voix rauque et profonde, comme un ventre qui gronde.

— Rassasie-nous, ma fille.

Agonie releva son visage aux yeux d’opale vers sa mère.

— Je serai votre festin.

Elle se leva, et les Lueurs Abyssales s’élevèrent avec elle, comme si elles lui étaient attachées par un fil invisible. Elles tournoyèrent autour de ses épaules nues, puis coulèrent vers ses poignets, s’enroulant en brumes lumineuses qui donnaient à ses mains l’illusion d’être bénies par une flamme froide.

Elle s’approcha de l’esclave.

L’homme remua, tira sur ses liens, chercha une faille dans cette salle qui n’en offrait aucune. Son regard se fixa sur Agonie avec l’espoir absurde que sa beauté puisse être une porte de sortie.

Elle ne lui offrit pas ce mensonge.

Au lieu de cela, elle posa la pointe de la dague contre son sternum et laissa le temps s’étirer. Les araignées se rassemblèrent au bord du bassin. Une grande, à l’abdomen marqué d’une lueur pâle, s’immobilisa comme un sceau vivant sur le torse de la victime. Les prêtresses murmurèrent, les invocations prenant une texture plus dense, plus affamée.

Agonie inclina légèrement la tête, ses cheveux blancs glissant sur son épaule, assez pour que tout le monde comprenne qu’elle savait exactement ce qu’elle faisait. Le spectacle était sa prière. Sa domination. Son offrande.

Famine se pencha légèrement sur son trône, ses yeux brillant d'une avidité pure, savourant la maîtrise de l'héritière Xarann comme on savoure la première bouchée d'un banquet.

— Offre-lui ta grâce.

Agonie inspira l'air vicié. Puis elle bougea.

La lame entra avec une précision raffinée, presque tendre dans sa cruauté. L’esclave eut un sursaut, un demi-cri, un spasme de corps qui refuse de croire à sa propre fin. Le rouge apparut, sombre et chaud, et les runes de l'autel s’illuminèrent brièvement, comme si la pierre avait faim.

Les Lueurs Abyssales plongèrent alors vers le sang. Elles s’y reflétèrent en éclats vifs, puis remontèrent en spirale au-dessus de l’autel, dessinant une araignée de lumière complète, parfaite, immense, dont les pattes semblaient toucher les quatre coins du sanctuaire.

Le cri final éclata.

Immédiatement noyé par le chant des prêtresses.

Les araignées avancèrent, attirées par la chaleur de la fin. Elles ne se jetèrent pas. Elles prirent possession. Comme si tout cela leur appartenait depuis toujours.

Agonie retira la lame ruisselante et leva la main, lentement. Les Lueurs Abyssales se figèrent un instant.

Puis s’éteignirent une à une.

Le noir retomba avec une douceur effrayante sur Anthracite.

Le rite était accompli.

Et quand la foule commença à respirer de nouveau, Agonie sentit, au fond du temple, une présence immobile, attentive, trop silencieuse pour être une simple dévote ou une Matrone.

Un regard dans l’ombre.

Un futur qui venait de se réveiller.

Elle ne se retourna pas.

Elle n’en avait pas besoin.

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