Chapitre 2 - L’armure
La cérémonie venait de s’achever, et le sanctuaire semblait retenir son souffle.
Quand Agonie quitta l'autel, l'éclat des Lueurs Abyssales s’agrippait encore à ses cils, et son tatouage de caste, invisible pour les profanes, la brûlait sous la peau comme une braise qu’on refuse d’éteindre. Les chants s’étaient tus, mais il restait partout ce parfum d’encens noir et de fer, et au-dessus des arches de chitine, des filaments de toile frémissaient encore, comme si la pierre elle-même se souvenait du sang versé.
Agonie traversa les couloirs d'Anthracite avec la perfection d’une statue en marche. Nuque droite, robe de soie impeccable, gestes mesurés. Aucun témoin n’aurait pu deviner la colère qui cognait au fond de sa poitrine, ni la fatigue électrique qui lui tremblait dans les muscles.
Elle s'engouffra dans un escalier secondaire, puis dans un couloir étroit menant à une salle de préparation, une pièce de service froide où l’on stockait huiles, étoffes et coupes d’offrandes.
Là, la façade céda.
Elle posa une main tremblante sur une table de basalte, inspira une fois, deux fois, et le contrôle appris depuis l’enfance vola en éclats.
Le souvenir du rituel lui revint avec une netteté cruelle. Les Lueurs Abyssales qu’elle avait convoquées, ce sortilège qu’elle maîtrisait comme un art, avaient tournoyé autour d’elle dans un ballet hypnotique. Elles avaient fait scintiller les toiles et les pierres, et la foule avait bu le spectacle comme un poison délicieux. Puis les araignées avaient surgi, attirées par la puissance et la peur, une marée disciplinée et fervente qui répondait à ses gestes comme si ses doigts tenaient le monde par des fils invisibles.
Agonie avait été grandiose. Agonie avait été parfaite. Agonie avait été possédée par son propre rôle.
Un rire bref, nerveux, lui échappa.
D’un geste sec, elle balaya le plateau d’offrandes. Les coupes roulèrent, une fiole se brisa, et un parfum sacré se répandit sur la pierre en une nappe sucrée et métallique. Elle aurait voulu que ce bruit de verre brisé résonne jusqu’au trône de Famine, qu’il tranche la nuit comme une insulte. Mais le temple était épais, vieux, habitué à avaler la rage des jeunes héritières.
Une vibration basse, presque infra-sonore, fit alors trembler l'air de la pièce.
— Jolie crise.
Agonie se retourna si vite que ses tresses fouettèrent son épaule.
L’être qui se tenait dans l’ombre de l’embrasure n'était pas un Nyxide. La scène aurait pu passer pour un cauchemar si elle n’avait pas déjà appris à reconnaître sa présence à cette fréquence sonore qui faisait vibrer les dents.
Uphek était un Dissonant. L’esclave personnel de Matrone Famine.
Il était grand, d’une maigreur aristocratique, vêtu d'une tunique de soie noire, simple et près du corps, une livrée de serviteur qui tranchait violemment avec sa peau d'albâtre translucide. Là où un visage humanoïde aurait dû se trouver, il n'y avait qu'une surface lisse et glaciale, dépourvue de nez ou de lèvres, seulement percée de deux orbites profondes.
Ses yeux n'avaient pas de blanc ; la sclérotique était d'un noir d'encre, au centre de laquelle brûlait une iris orange, vibrant comme une braise en sursis.
Du bas de son visage descendaient quatre longs tentacules sensoriels. Ils ne pendaient pas mollement ; ils ondulaient avec une lenteur sensuelle et contrôlée, goûtant les phéromones de stress dans l'air. Il portait autour du cou un collier de chitine serré, marque indélébile de son appartenance à la Maison Xarann, mais sa posture restait celle d'un prince en exil plutôt que d'un captif brisé.
— Tu m’espionnes, cracha-t-elle.
— Je te goûte quand tu cesses de mentir.
Il s’avança, glissant sur le sol avec un silence absolu. Chaque mouvement semblait calculé pour servir autant que pour terrifier. Agonie sentit un frisson pur courir le long de sa nuque. Pas une peur enfantine. Une peur adulte, celle qu’on ressent face à une chose qu'on possède sur le papier, mais qui nous domine dans l'esprit.
— Ta Maîtresse doit être ravie, transmit-il mentalement, sa voix résonnant directement dans le crâne d'Agonie comme une mélodie de basse fréquence. Tu as offert un spectacle complet. Les lueurs, les araignées, l’extase de la victime. Une belle dégustation émotionnelle.
Le mot la heurta comme une gifle.
— La Tisseuse protège celles qui sont dignes.
Uphek s’arrêta à quelques pas d’elle, respectant la distance imposée aux esclaves, mais son regard orange brûlait cette frontière invisible. Un de ses tentacules s'étira, frôlant presque l'air autour du visage d'Agonie sans la toucher.
— Les dieux ne protègent pas, Agonie. Ils se nourrissent.
Le blasphème tomba sans effort, avec une élégance clinique qui le rendait insupportable. Agonie serra la mâchoire, consciente des statues de chitine proches, de l’idée même qu’une oreille de la Maison Xarann pouvait traîner derrière chaque mur.
— Tu veux que je me fasse exécuter à ta place ? souffla-t-elle.
— Je veux que tu cesses de te faire dévorer à petit feu pour leur plaisir.
La phrase la coupa net. Elle détesta la justesse du propos. Son regard blanc glissa vers le sol, vers les fragments de verre, vers l’offrande gaspillée.
— Qu’est-ce que tu veux de moi ?
— La même chose que toi.
Elle eut un rictus amer.
— Tu ne sais rien de ce que je veux, esclave.
— Alors dis-le.
Agonie sentit sa colère se transformer. Ce n'était plus un caprice, c'était une lucidité brûlante. La cérémonie avait été un sommet, et ce sommet lui avait montré l’abîme de sa propre servitude. Elle releva le menton, plantant ses yeux vitreux dans le regard noir et orange du Dissonant.
— Je ne veux plus être un pantin.
Les mots sortirent, irréversibles.
Uphek ne sourit pas. Il ne le pouvait pas. Mais ses iris orange brillèrent plus intensément, et ses tentacules se resserrèrent légèrement, signe d'intérêt.
— Continue.
— Je veux tisser ma propre toile.
Cette fois, il inclina la tête.
— Alors il te faut une méthode. Pas une révolte d'adolescente.
Il posa une main griffue, aux doigts longs et fins comme des scalpels, sur la table.
— Tu vas masquer mon influence. Tu vas jouer l'héritière parfaite, mieux encore qu’avant. Et tu vas apprendre à penser en couches.
Agonie fronça les sourcils.
— En couches ?
— Une strate pour la scène. Une strate pour le calcul. Une strate pour la survie. Tu sauras exactement laquelle leur offrir en pâture, et laquelle enterrer au fond de toi.
Cela ressemblait à une forme de dédoublement, à une mutilation mentale. Et pourtant, l’idée s’installait avec une logique glaciale. Dans une cité où tout se payait en secrets, elle avait besoin d’un espace que ni Matrone Famine ni la Déesse ne pourraient violer.
— Tu appelles ça comment ? demanda-t-elle, méfiante.
Le Dissonant la fixa, et la vibration sonore dans la pièce s'alourdit, une basse fréquence qui fit frissonner ses os.
— Une armure.
Le mot résonna dans son esprit.
Armure.
Pas une fuite. Pas un renoncement. Une structure. Une cloison étanche contre les intrusions psioniques, les injonctions maternelles, les visions qui colonisent jusqu’aux nerfs. Elle répéta le mot à voix basse, comme si elle le goûtait.
— Armure.
Uphek la laissa s’en emparer. Il n’y avait chez lui ni promesse naïve de liberté, ni compassion. Juste des règles, sèches et impitoyables.
— Ne vole qu’un fil à la fois. Un seul détail que tu gardes pour toi. Un point minuscule d’autonomie. C’est comme ça que les prisons finissent par se fissurer.
Il recula, ses tentacules cessant leur ondulation pour revenir le long de son torse. Le silence devint épais après son départ. Seule la vibration grave de son passage persistait quelques secondes, comme un acouphène.
Agonie resta seule. Elle ramassa machinalement une coupe intacte, la reposa correctement par réflexe. Puis elle s’arrêta, frappée par l’ironie du geste.
Plus tard, quand le temple se fut assoupi sous une routine de murmures, elle se rendit dans une alcôve de prière secondaire. Une statue de la Mère-Vorace, hybride de femme et d'araignée géante, y surplombait un tissage de pierre noire.
Agonie s’agenouilla. Elle récita les litanies dans la langue sacrée, d’une voix claire, irréprochable. Elle offrit sa fatigue, son impatience, sa fierté. Elle avoua presque tout. La colère après la cérémonie. Le sentiment d’avoir été vidée. Le vertige d’avoir brillé trop fort. Elle peignit son trouble avec les mots exacts que Famine attendait d’une fille repentante.
Mais au cœur de cette confession, il y eut une poche de silence.
Un endroit minuscule, dans les tréfonds de son esprit, où elle ne livra rien.
« Armure. »
Elle garda le mot serré contre elle comme une lame volée, une chose si petite qu’elle aurait pu sembler ridicule, et pourtant assez lourde pour faire basculer une vie. Quand elle releva la tête, son visage était celui d’une prêtresse dévouée.
Mais dans le secret de sa chair, une fissure venait de naître sous la carapace. Et cette fissure, aussi fine soit-elle, était à elle.

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