Chapitre 3 - Lames et ombres

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Agonie descendit vers les salles d’entraînement comme on descend vers un jugement.

Les couloirs s’étrécissaient, avalant peu à peu les ornements religieux et l’élégance cruelle des niveaux supérieurs. Ici, plus de soie rituelle ni d’encens sacré. Ici, la pierre transpirait l’acier, la sueur froide et le vieux sang séché. La lumière des torches de lichen dessinait des ombres nerveuses sur les piliers de basalte, et l’air avait ce goût métallique qu’on ne trouve que dans les lieux où l’on devient quelqu’un d’autre à force de chutes.

Elle avait troqué sa robe de prêtresse pour une version plus sévère de sa splendeur : l’armure légère de la Maison Xarann, un cuir de lézard des profondeurs, noir et mat, ajusté pour ne rien offrir à l'ennemi.

Mais c’étaient ses yeux qui faisaient naître le malaise chez les gardes qu'elle croisait. Des orbes de verre laiteux, sans pupilles, comme deux lunes mortes enfermées dans un visage de statue. On aurait pu croire qu’ils ne voyaient pas, et pourtant ils saisissaient tout : les angles de tir, les respirations courtes, les hésitations imperceptibles.

Elle venait avec une colère qu’elle avait appris à faire taire dans les temples. Une colère compacte et patiente, la meilleure forme de rage. Le rite avec Famine et la conversation avec l'esclave Dissonant l'avaient laissée tremblante d’une humiliation qu’elle ne pouvait avouer à personne. Alors elle était venue ici, là où la douleur a une logique simple et où la sueur peut être une prière alternative.

Le Dojo de la Maison Xarann formait un vaste ventre de pierre. Des cercles gravés dans le sol pour les duels. Des mannequins de bois noir écorchés de coups. Des râteliers d’armes disposés comme des autels de guerre. Sur les gradins naturels taillés dans la roche, quelques novices murmuraient à voix basse, une rumeur de prédateurs curieux.

Et au centre, Xsar.

Le Maître d'Armes de la Maison ne semblait pas attendre. Il semblait exister en mouvement. Il taillait l’air par gestes minimalistes, une danse d’acier sans musique, et chaque déplacement avait une netteté que la réalité ordinaire n’atteignait pas. Sa silhouette était souple et dangereuse, une anatomie bâtie pour l'efficacité plus que pour l’apparat. Son visage, marqué de cicatrices fines comme des fils de soie, portait la lassitude d’un homme qui avait survécu à trop d’ordres absurdes. Ses yeux, sombres et lucides, n’appartenaient plus tout à fait à la docilité d’une Maison Matriarcale. Il était l’un de ces maîtres qui ne donnent pas une leçon : ils entrent dans le corps et forcent à se reconstruire autour de la vérité.

Agonie ralentit, mesurant chacun de ses gestes. Elle aurait voulu entrer comme une lame tirée du fourreau, mais elle comprit tout de suite que le théâtre ne fonctionnait pas ici. Xsar n’était pas un public. Il était un piège qui sait déjà où l’on mettra le pied.

Un peu en retrait, presque absorbé par l’ombre d’un pilier, Aëron observait en silence.

Son frère. Plus jeune, plus fin encore que la réputation de lâche que les murmures lui prêtaient. Ses traits étaient tirés par une réserve étrange pour un fils de Maison noble. Lui ne cherchait pas l’attention. Il la fuyait. Et cette fuite même donnait à sa présence une intensité dérangeante, comme si le monde avait commencé à le décevoir avant même qu’il ait fini de le découvrir. Ses yeux violets, rares chez les Nyxides, fixaient le vide avec une mélancolie qui passait pour de la faiblesse aux yeux des autres.

Xsar s’arrêta enfin. Pas de salut formel. Pas de cérémonial. Un regard suffit. Il la détailla de la tête aux pieds, puis plus bas, là où la plupart des regards ne savent pas lire. Il observa sa botte. La façon dont elle posait le pied. Le poids qu’elle plaçait légèrement trop en avant. La main près de la dague. La micro-tension du poignet. La ligne de son épaule. Le rythme de sa respiration.

Agonie sentit sa gorge se serrer. L’impression d’être déshabillée, non de vêtements, mais de stratégie.

— Tu viens te prouver quelque chose, dit-il calmement.

Sa voix n’avait rien de tendre, rien de cruel non plus. Elle avait l’aridité d’un verdict nécessaire.

Agonie releva le menton.

— Je viens apprendre.

— Alors montre-moi ce que tu appelles combattre.

Elle tira une lame courte de sa ceinture. Rapide, précise. Un acier noir, pensé pour la vitesse et l’angle meurtrier. Un choix de prêtresse, un choix de femme. Une arme qui disait qu’elle savait où frapper pour que cela ressemble à une volonté divine.

Xsar ne prit même pas la peine de dégainer franchement. Son corps se déplaça, une ombre fluide, et l’instant suivant, la vérité s’abattit sur elle avec une simplicité humiliante.

Elle fut au sol.

Pas une chute dramatique, pas un coup destiné à impressionner les gradins. Une neutralisation nette, presque polie. Sa respiration se coupa. La pierre l’accueillit froidement. Elle entendit quelques souffles interrompus dans le public. La honte monta d’un seul bloc, un goût de fer et de cendre dans la bouche.

Xsar la relâcha aussitôt, comme si la démonstration était déjà terminée.

— Tu t’annonces avant d’attaquer. Ton intention hurle plus fort que ton geste.

Agonie se redressa d’un mouvement sec, époussetant sa fierté. Elle n’était pas blessée, et c’était pire. Elle avait été corrigée comme une enfant.

— Encore.

— Très bien.

Elle changea d’angle, tenta la feinte, la vitesse, la morsure rapide. Deux secondes plus tard, elle était de nouveau au sol, le visage écrasé contre la roche froide. Cette fois, elle se maudit d’avoir voulu paraître élégante. L’élégance appartenait aux cérémonies de sa mère. Ici, elle était une faiblesse mortelle.

Elle se releva encore, haletante, les yeux blancs éclatant d’une fureur contenue.

— Je veux un apprentissage sans effets, cracha-t-elle.

Le mot sortit comme une morsure. Sans bénédictions de la Tisseuse. Sans artifices de temple. Sans le confort d’une puissance prêtée.

Xsar eut un silence bref, puis un sourire presque imperceptible. Quelque chose qui ressemblait à une approbation paternelle, mais qui n’en était pas encore une.

— Tu veux du réel.

— Oui.

Il fit un signe vers le râtelier.

— Prends une seconde lame. Un cimeterre.

Agonie s’approcha, choisit une lame courbe et lourde, la pesa, la jugea. Trop brutale. Trop masculine. Avec un calme défiant, elle la reposa.

— Je n’en ai pas besoin.

Une tension fine parcourut la salle. Ce refus avait la saveur dangereuse des insolences de sang noble.

Xsar ne répondit pas tout de suite. Il s'approcha du râtelier, prit le cimeterre d’un geste tranquille, puis le lui lança sans avertissement.

Le métal siffla. Agonie le rattrapa par réflexe, la poignée claquant dans sa paume, surprise plus que prête. Et au même battement de cœur, le Boucher entra dans sa garde, la forçant à bouger, à reculer, à improviser. La lame lourde dans sa main gauche était un handicap qu’elle n’avait pas choisi, une vérité trop longue, trop exigeante. Elle tenta de s’adapter, d’aligner sa dague habituelle avec cette nouvelle extension de volonté.

Xsar frappa un point précis de sa défense.

Le cimeterre s’envola.

L’acier tourna dans l’air, décrivant une courbe presque esthétique avant de s’écraser au sol dans un bruit sec qui résonna comme un rire moqueur.

Agonie resta immobile une seconde, le souffle brûlant, les doigts crispés autour de sa dague unique. Elle aurait voulu avaler la salle entière, faire s'effondrer le plafond sur ces témoins silencieux. À la place, elle se força à respirer, à endurer, à enregistrer la leçon sur la peau.

Xsar s’approcha d’un pas lent.

— Tu as du potentiel, Agonie. Mais tu veux gagner trop vite.

— Je veux être dangereuse.

— Tu l’es déjà. Tu dois apprendre à le devenir sans permission.

Ce mot la frappa plus fort qu’un coup. Sans permission. C’était exactement l’écho du feu qui s’était allumé en elle ailleurs, plus haut, face à l'esclave aux yeux orange.

Il pivota à peine vers l'ombre du pilier.

— Toi. Viens.

Aëron ne montra aucune surprise. Il descendit des gradins avec une discrétion d’animal nocturne, saisit ses deux cimeterres courbes, et se plaça face à elle sans arrogance.

Agonie comprit le piège et l’offrande à la fois. Un frère imposé comme miroir. Ni serviteur, ni idolâtre. Quelqu’un qui ne feindrait pas de perdre pour flatter une prêtresse. Aëron était le seul mâle de la Maison qui ne la regardait pas comme une supérieure divine, mais comme une égale à abattre.

Elle hésita une fraction de seconde, puis inclina la tête.

— Très bien.

Le premier échange fut brutal et bref.

Aëron se déplaçait vite, mais sans ostentation. Il cherchait à lire sa colère, à l’absorber, à l’épuiser. Elle, au contraire, voulait la canaliser, lui donner une forme tranchante. Leurs lames s'entrechoquèrent, produisant des étincelles qui éclairèrent brièvement leurs visages gris : l'un fermé et concentré, l'autre tordu par l'effort et la frustration.

Xsar tourna autour d’eux comme un sculpteur autour d’une pierre encore trop brute, corrigeant une posture du bout de son fourreau, murmurant des ordres secs.

— Tu frappes avec ta rage ! aboya-t-il à l'adresse d'Agonie. Frappe avec ton intention. La rage aveugle, l'intention tue.

Agonie serra les dents, retint le prochain élan trop large, resserra son geste. Elle sentit quelque chose changer, une micro-révolution dans son corps. Une seconde force, non pas née d’une bénédiction ou d’une parole magique, mais d’un refus physique de rester la même.

Le duel s’arrêta avant l’épuisement total. Xsar leva la main.

Les deux combattants se figèrent, poitrines soulevées. Aëron recula d’un pas, silencieux, rengainant ses lames avec fluidité. Dans son regard violet, Agonie vit une reconnaissance prudente. Pas une admiration. Quelque chose de plus rare. Un respect qui n’osait pas encore se dire.

Elle se tourna vers son père, le souffle encore chaud, la sueur collant ses tresses à ses tempes.

— Je viendrai toutes les nuits.

Ce n’était pas une demande. C’était un serment.

Xsar la fixa longuement, comme s’il évaluait le coût politique, physique, et invisible de ce qu’il acceptait. Former une fille de Matrone au combat pur était dangereux. Mais il vit dans ses yeux blancs quelque chose qu'il connaissait trop bien : la soif de s'affranchir.

Il acquiesça.

— Alors viens. Et laisse ton rang à l’entrée. Ici, tu n'es que de la viande et de l'acier.

Agonie ramassa le cimeterre tombé plus tôt. Cette fois, elle ne le reposa pas par défi. Elle le tint un instant comme on tient une promesse dangereuse, sentant son poids, son équilibre. Puis elle le rangea.

En quittant la salle, elle sentit le poids de son corps d’une manière nouvelle. Comme si la conspiration avait trouvé un second foyer sous sa peau, plus tangible que les prières.

Derrière elle, Aëron ne dit rien. Mais il marcha un peu plus près qu’avant dans le couloir sombre, et son silence faisait désormais partie du pacte.

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