Chapitre 4 - La pierre chaude
Agonie n’avait pas quitté le dojo de la Maison Xarann depuis que la nuit avait commencé à se diluer dans une autre nuit.
L’endroit avait ce parfum de fer tiède et de poussière ancienne, une odeur qui s’incrustait dans les pores et finissait par remplacer l'air. Son armure de cuir noir avait disparu, ses insignes aussi. Elle n’était plus qu’un corps Nyxide en demande de vérité, une silhouette nerveuse à la peau anthracite, les cheveux blancs tirés en arrière pour ne pas offrir de prise, et ce regard de verre laiteux qui semblait traverser les formes pour atteindre les intentions. Ses yeux n’étaient pas décoratifs. Ils étaient une promesse d’endurance.
Xsar avait décidé que cette nuit serait à vif. Pas d’acier. Pas d’alibi. Pas d’ombre derrière laquelle cacher une maladresse.
Il l’avait lancée dans l’espace comme on jette une pierre dans un puits pour en estimer la profondeur. Au début, elle avait répondu avec l’orgueil d’une prêtresse entraînée à dominer par la certitude de son rang. Mais ici, le rang n’était qu’un costume de plus, inutile contre la mécanique simple des chutes et des os qui craquent. Le Boucher la contraignit à recommencer des gestes élémentaires jusqu’à ce qu’ils cessent d’être des gestes et deviennent un langage. Chaque erreur était corrigée sans colère. Chaque succès était accueilli sans compliment. Cette neutralité la rendait plus féroce que mille humiliations publiques.
Aëron restait à proximité. Parfois engagé dans la mêlée, parfois simple présence fantomatique.
Il était le témoin silencieux d’un combat qui ne cherchait pas à gagner, mais à transformer. Ils échangèrent à mains nues des frappes sèches, des prises rapides, des renversements où le sol de basalte devenait un professeur plus brutal que n’importe quel maître d'armes. Agonie encaissa, se releva, encaissa encore. Sa respiration devint plus courte, un sifflement rauque, puis plus profonde, comme si son corps apprenait à casser le rythme qu’on lui avait imposé depuis toujours.
La fatigue s’installa en elle comme un poison doux.
Elle ne s’arrêta pas. Elle n’en avait pas le droit, pas encore. Sa peau grise luisait de sueur, ses muscles tremblaient à peine, juste assez pour trahir l’approche du point de rupture. Xsar le vit, bien sûr. Il poussa encore une fois. Une dernière correction qui fut moins un coup qu’une vérité physique.
Elle s’effondra.
Pas une chute théâtrale. Un effondrement total, silencieux, la tempe contre la pierre, les bras incapables de soutenir un corps devenu soudain trop lourd pour son esprit. Autour d’elle, la salle sembla s’éloigner. Les torches de lichen devinrent des étoiles mal alignées. Les voix, des fragments de fumée.
Quand elle reprit conscience, l’air était plus frais.
Le dojo était presque vide. Une cape reposait sur elle, lourde et simple, déposée sans cérémonie. Elle en reconnut l’odeur avant même de comprendre l’origine : une sobriété discrète, pas d’encens de Maison, pas de parfum calculé. Aëron n’avait pas cherché à être vu en la couvrant. Il avait simplement refusé qu’elle se réveille vulnérable au regard des serviteurs.
Elle tenta de se redresser, puis s’immobilisa.
Sous sa joue, la pierre était chaude.
Cette chaleur n’avait rien de naturel dans les Profondeurs d'Obsidienne. Elle n’était pas celle d’un feu ni d’une torche. Elle était sèche, brûlante, minérale. Elle ressemblait à une présence, à un battement lent venu d’en dessous, comme si la roche elle-même abritait une mémoire d'un soleil qu'elle n'avait jamais vu. C'était l'odeur du sable chauffé à blanc.
Agonie ferma les yeux, collant sa peau contre cette anomalie thermique. Elle attendit la morsure habituelle de la Tisseuse, la voix lointaine qui exige, le poids sacré qui rappelle à l’ordre.
Rien ne vint.
Un silence rare. Un silence sans Déesse et sans menace. Cela aurait dû la terrifier. Cela la calma.
C’est alors qu’Uphek apparut.
Il ne se manifesta pas physiquement. Il n’y avait pas de bruit de pas, pas de déplacement d'air. Il s'imposa dans l’esprit d’Agonie comme une résonance étrangère, froide et précise, une note discordante qui vibrait directement contre la paroi de son crâne. Pourtant, son image se dessina sur sa rétine mentale avec une netteté absolue, et elle le vit malgré l’absence de lumière réelle.
La tête allongée d'albâtre, les tentacules fins qui ondulaient autour d'une absence de bouche, et ces yeux noirs à l'iris orange, d’un calme inhumain. Un Dissonant n’a pas besoin de hausser la voix pour dominer une pièce. Sa simple existence redéfinit ce qu’est la peur.
« Tu n’as pas prié, » s'inscrivit sa pensée en elle, lourde comme une pierre tombée au fond d'un puits.
Elle eut un rire intérieur, sans son.
— Je n’en avais plus la force.
— Non. Tu n’en avais plus le besoin, corrigea-t-il.
Agonie serra la cape d'Aëron contre elle et se redressa lentement, s'asseyant sur le sol. Sa fatigue était encore là, massive, mais quelque chose d’autre se tenait derrière. Une petite forme de netteté. Une frontière nouvelle.
— Pourquoi la pierre est chaude ? demanda-t-elle, passant sa main sur la dalle brûlante.
— Parce que tu as laissé une rayure.
Le mot la surprit.
— Une rayure ?
— La première douleur qui t’a servie, Agonie. Pas une offrande à la Mère. Pas une punition de la Matrone. Une douleur utile. Tu t’es brisée pour toi, pas pour elles. Et le vide a répondu.
Elle comprit d’un coup. Tout ce que la religion d'Anthracite avait exigé jusque-là portait une logique de spectacle et de soumission. Cette nuit, au contraire, la souffrance n’avait eu qu’un seul témoin indispensable : son propre corps. Sa propre volonté. Et cette chaleur... c'était comme si quelque chose, ailleurs, avait senti cette rupture.
Uphek s’approcha dans cet espace mental, ses tentacules psychiques frôlant la conscience d'Agonie avec une intimité violente.
— Tu as volé un mot : "Armure". Tu as posé la première plaque. Maintenant il te faut un second fil, plus dangereux.
Agonie sentit la peur se mêler à une envie plus grande encore. Pas la peur de l’échec. La peur de devenir irréversible.
— Quel fil ?
— Un souvenir.
Elle resta immobile.
Un souvenir, dans une cité où l’on enseigne que tout appartient à la Déesse, y compris la mémoire. Un souvenir non offert. Un souvenir gardé comme une arme sous la langue.
— Tu veux que je cache quelque chose en moi.
— Oui. Un seul fragment. Une image, une sensation, une phrase. Quelque chose qui ne sera jamais à elle. Tu ne t’en serviras pas pour te réconforter. Tu t’en serviras pour te rappeler que tu existes en dehors du rôle.
Agonie baissa les yeux vers ses mains gris sombre. Elles tremblaient encore de l’entraînement. Elle se souvint du bruit sourd de sa chute et du poids de la cape sur ses épaules. Du silence complice d'Aëron. De l’absence de la Mère-Vorace. De la chaleur incompréhensible de la pierre, comme une promesse de désert sous la terre.
Elle inspira.
— D’accord.
Le mot eut la densité d’un serment.
Uphek ne montra ni joie ni surprise. Ses iris orange brillèrent simplement d'une satisfaction clinique.
— Alors choisis.
Elle ne choisit pas un souvenir grandiose. Elle ne choisit pas une victoire. Elle choisit cette minute exacte : la rugosité de la cape d'exilé, la brûlure sèche sous sa paume, et cette paix brève qui avait existé sans permission divine. Elle l’enroula en elle comme un fil secret, plus intime que toutes les prières, plus fragile et plus dangereux qu’une lame.
Et à cet instant, Agonie comprit que ce n’était pas une cachette. C’était un acte de naissance. Une fissure volontaire dans la domination parfaite, assez mince pour passer inaperçue, assez réelle pour devenir un jour une porte.

Annotations