Chapitre 5 - L’encens interdit
Les décennies avaient coulé sur Anthracite comme de l'eau noire sur la roche.
À cent cinquante ans, Agonie portait désormais la grâce coupante des jeunes adultes Nyxides. Ce mélange d’assurance fraîche et de colère mal rangée, comme une lame encore chaude sortie du feu. Sa peau anthracite avalait la lumière des cristaux, ses cheveux blancs argentés tombaient en rideau lisse sur ses épaules nues, et ses yeux de verre laiteux, sans iris, laissaient toujours croire qu’elle regardait un peu trop loin à l'intérieur des autres.
Elle avait appris à marcher avec la religion de la Mère-Vorace sur le dos, une cape lourde et nécessaire. Mais depuis peu, elle avait aussi appris à marcher avec elle-même dans la poitrine, et c’était une sensation neuve, presque indécente.
Les quartiers d’Uphek lui offraient un refuge qui n’avait rien d’un sanctuaire propre et docile.
Ici, l’air était humide, vivant, parcouru d’odeurs de pierre mouillée et de moisissure noble. Des excroissances fongiques pâles grimpaient le long des fissures des murs, et des spores dansaient à hauteur d’épaule comme une brume discrète. Agonie s’y sentait bien, à sa manière. Cette respiration souterraine acceptait son trouble sans lui demander d’excuse.
Elle entra sans prévenir, et le surprit au milieu d’un geste calme et froid, en train d’ajuster une pièce de cuir sur son torse.
Uphek n’était pas un homme et ne prétendait jamais l’être. Son corps de Dissonant était une architecture de contrôle et de menace silencieuse. Sa peau d'albâtre luisait faiblement sous la lueur des cristaux violets. Ses tentacules faciaux frémissaient à peine, comme si le mouvement inutile était déjà un aveu de faiblesse.
Quand il tourna sa tête sans visage vers elle, Agonie eut cette sensation familière d’être lue en plusieurs couches à la fois. Ses pensées, son rythme cardiaque, la micro-fracture de sa fatigue, l’ambition qu’elle cachait derrière la posture de prêtresse modèle... tout semblait glisser vers lui comme de l’eau sur une pente.
« Tu n’as pas frappé, » glissa-t-il dans son esprit, sa voix mentale vibrant comme une corde de basse.
—Je ne voulais pas gâcher une scène intéressante.
Un bref silence s’installa, plein d’une tension qui n’était pas de la peur, mais du jeu dangereux de ceux qui acceptent de se tester mutuellement. Elle venait chercher du fil pour son armure. Lui venait vérifier qu’elle avait compris comment tenir l’aiguille sans se piquer.
Il s'approcha, dominant sa taille de toute sa hauteur filiforme. Il lui rappela, sans douceur mais sans cruauté, les règles de leur danse séculaire. Masquer son influence psionique. Rester parfaite dans les couloirs de la Maison Xarann. Continuer à penser en couches. Et surtout, transformer l’obéissance en outil plutôt qu’en chaîne.
Agonie acquiesça, et pour une seconde, elle fut presque fière de sa propre capacité à paraître docile.
C’est alors qu’on frappa à la porte. Vite, trop vite.
Une domestique apparut, le souffle court, avec la respiration hachée des messagères qu’on envoie quand l’étiquette menace de se transformer en carnage.
— On vous demande à la Salle des Alliances, Maîtresse Agonie. Une délégation de la Maison Zyl-Vara est déjà arrivée.
Agonie se figea une fraction de seconde seulement. Le mot délégation avait un poids spécifique à Anthracite. Cela voulait dire témoins. Cela voulait dire futur chantage, futur récit, futur couteau glissé sous une côte au bon moment.
Elle jeta un regard à Uphek. Le Dissonant ne s’embarrassa pas d’une phrase. Ses iris orange brillèrent d'une lueur analytique. Il lisait déjà l’angle du piège, la trajectoire possible de la honte, le futur bénéfice pour qui saurait le récolter.
Agonie partit, sa robe de soie claquant sur ses talons.
Dans le couloir des audiences, l’air avait cette froideur cérémonielle qu’on réserve aux grandes hypocrisies. Les gardes scarabées étaient trop immobiles. Les servantes trop silencieuses. La Maison Zyl-Vara avait envoyé une poignée de Sœurs et d’escortes, un duo d’aristocrates à la grâce venimeuse, parées pour sourire et mémoriser chaque faille de la Maison Xarann. Leur présence transformait la réunion en scène publique.
Et la scène, elle, respirait déjà une anomalie.
L’encens officiel devait être sobre, codifié, presque austère : une odeur de cendre froide et de myrrhe amère. Or, la fumée qui s’élevait du grand brûloir en forme d'araignée était dense, sucrée, chaleureuse au point d’en devenir impudique. Ce n’était pas une offrande de protocole. C’était une invitation au vertige. Une odeur de musc, de fleurs de l'abîme et d'aphrodisiaque bon marché.
Et au centre du désastre, comme une relique trop ancienne pour comprendre encore les nouveaux codes, trônait Sœur Calomnie.
Elle était de ces prêtresses vénérables que le temple de la Mère-Vorace gardait autant par tradition que par superstition. Son âge avait rendu sa malice imprévisible et sa vue suspecte. Elle surveillait le brûloir avec une autorité tranquille, convaincue d’être le dernier rempart de la décence rituelle.
Sauf qu’elle avait confondu les poudres.
Les novices le comprirent avant d’oser le dire. La délégation Zyl-Vara aussi. Une sœur étrangère eut un haussement de sourcil si poli qu’il en devenait meurtrier. Quelqu’un tenta d’intervenir. Calomnie, elle, répondit avec cette assurance terrible des gens persuadés que le monde a tort.
— Le pourpre est un rouge qui a mûri, petites ingratitudes ! croassa-t-elle.
Personne n’osa lui rappeler que ce n’était pas une leçon de jardinage, mais une cérémonie diplomatique où l'on ne brûle pas d'encens de fertilité.
La fumée épaissie fit le reste.
D’abord, ce fut un flottement nerveux. Des voix qui se cassent. Des rires qu’on ravale. Puis les corps commencèrent à se rapprocher, comme si l’air avait remplacé la volonté par un accord trouble. Les gestes furent d’abord hésitants, presque accidentels, puis de plus en plus sûrs, plus chauds, plus audacieux. On se frôla comme on teste la solidité d’une corde. On s’attarda comme on vérifie une hypothèse. La confusion glissa vers une intimité dangereuse, et l’assemblée devint un théâtre de tentations où la politique et le désir se mirent à parler la même langue.
Agonie, restée dans l'ombre d'une arche, comprit instantanément ce que cela allait devenir si elle restait au centre. Un scandale offert à la Maison invitée. Une arme délicieuse contre sa propre famille. Une preuve que la Maison Xarann pouvait être ridiculisée par sa propre arrogance sénile.
Elle ne s’indigna pas. Elle ne coupa pas la scène d’un ordre tonitruant.
Elle orchestra l’invisible.
D’un signe précis de la main, elle envoya une servante ouvrir une issue latérale sous prétexte de ventilation, dissipant juste assez de fumée pour éviter l'orgie, mais pas assez pour dissiper l'ivresse. Elle repositionna une novice trop étourdie pour éviter une chute trop spectaculaire aux pieds d'un émissaire. Elle fit semblant de recommander une pause protocolaire, avec un ton si neutre qu’on lui obéit sans se sentir dominé.
L’ordre revint juste assez pour empêcher un incident irréparable, mais pas assez pour effacer l’ambiguïté.
C’était l’équilibre parfait entre contrôle et déni. La Maison Zyl-Vara repartirait avec une histoire croustillante, mais sans preuve formelle de décadence.
Puis elle s’éclipsa.
Au moment où l’encens finissait de transformer la salle en jungle de sourires moites et de promesses implicites, Agonie disparut comme une prière qu’on n’a pas entendue.
Ses quartiers privés l’accueillirent avec une vérité plus simple.
La salle d’eau de source était son véritable sanctuaire. L’humidité y était ancienne. Des champignons luminescents pâles, accrochés aux jointures de pierre, dessinaient des constellations molles dans les recoins. Le lieu n’avait rien d’aseptisé et c’était précisément ce qu’elle aimait. Ici, tout était vivant, respirant, presque tendre à sa manière. Elle s’y sentait chez elle, sans avoir à jouer un rôle.
Quand elle se défit de sa tenue de cérémonie, laissant la soie glisser sur sa peau grise, ce ne fut pas une coquetterie. C’était une manière de retirer la journée comme on retire un masque. La chaleur minérale de l'eau lui dénoua les épaules.
Elle ferma les yeux, s'immergeant jusqu'au menton.
Derrière elle, la réunion avec l’autre Maison allait laisser une traînée de sous-entendus délicieux et de rancunes exploitables contre la vieille Calomnie. Et elle, Agonie, venait de réussir l’essentiel.
Ne pas être absorbée par le piège. Ne pas être visible dans la faute. Et pourtant être celle qui rendait le désastre utilisable.
À Anthracite, c’était une forme de talent presque sacré.

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