Chapitre 6 - La Matrone et l’appât
Agonie sortit des bains comme on sort d’un rêve calculé.
L’eau de source avait laissé sur sa peau anthracite une chaleur lente, minérale, qui ne ressemblait pas à un simple confort mais à une récupération stratégique. Dans ce temple, même la détente était un outil de guerre. La vapeur s’accrochait encore à ses cheveux blancs, et quand elle passa le seuil, elle avait ce calme particulier des Nyxides qui ont appris à masquer le tumulte derrière une élégance de marbre.
La domestique l’attendait. Elle était courbée, essoufflée, nerveuse comme une proie qui n’a pas encore compris qu’elle sert déjà de messager à un piège plus vaste.
— Sœur Agonie. La Matrone vous demande. Tout de suite.
Aucun détail. Aucun motif. Cette économie de mots était la signature de Famine. Elle ne convoquait pas, elle tirait une chaîne invisible, juste pour vérifier que l’autre comprenait à quel point elle pouvait la serrer.
Agonie inclina la tête avec une docilité parfaitement dosée. Elle ne montra ni surprise ni impatience, mais son esprit s’ajusta immédiatement. Elle savait ce qui allait être testé, et ce qu’elle allait devoir offrir.
Dans ses quartiers, elle changea de tenue.
Le tissu de Sœur de Bataille n’était pas seulement une armure d’apparat. C’était une grammaire. Une manière d’annoncer au monde qu’elle se tenait au carrefour des lames et du sacré, une prêtresse capable de prier en souriant et de tuer sans lever la voix. La coupe était plus stricte, plus tranchante, mettant en valeur la finesse de sa musculature. Elle y glissa son corps comme on enfile une identité nouvelle.
Quand elle se présenta devant la Salle du Trône de la Maison Xarann, chaque pas disait la même chose : Je suis utile. Je suis stable. Je suis à vous.
Famine était installée sur son trône de chitine noire comme une reine qui n’a pas besoin de prouver sa couronne. Tout chez elle respirait la patience carnassière. Le genre de patience qui laisse une proie marcher librement pour mieux confirmer qu’elle n’a nulle part où fuir.
Agonie s’agenouilla.
Le silence dura juste assez longtemps pour faire naître un doute chez n’importe quelle novice. Agonie, elle, connaissait la règle. Le silence de Famine était une lame immobile posée contre la gorge. Une question avant la question.
Puis la Matrone parla enfin, avec cette douceur froide qui rendait les mots plus dangereux que le cri.
— Dévotion ou théâtre ?
Agonie releva légèrement le visage, ses yeux de verre fixant le bas de la robe maternelle. Une obéissance nuancée, crédible. Elle savait que la Matrone ne cherchait pas une confession. Elle cherchait un rythme intérieur. Un tremblement trop rapide, un orgueil trop lent.
— Les deux servent la Mère-Vorace, Matrone. Mais un théâtre bien tenu est un hommage plus utile qu’un zèle maladroit.
Ce n’était pas une flatterie. C’était une logique Nyxide. Et Famine aimait la logique quand elle était impériale.
Agonie sortit alors l’information comme on pose un bijou sur un coussin. Sans empressement. Sans triomphe.
— La Maison Zyl-Vara remue, discrètement. Elle achète des loyautés latérales, cherche des appuis chez des familles mineures, et se montre plus nerveuse qu’elle ne le devrait pour un clan prétendument satisfait de sa place. J’ai entendu des noms, des dates, des intentions mal cousues.
Elle ne dit pas comment elle savait. Elle n’expliqua pas pourquoi cela lui avait été accessible. Elle suggéra seulement qu’une servante du temple, zélée et attentive, avait fait ce que les servantes efficaces font. Écouter. Observer. Rapporter.
Famine fixa longtemps ses yeux blancs, comme si elle cherchait à y voir un reflet de la Déesse. Ou un reflet d’elle-même.
Puis un sourire vint, lent, trop contrôlé pour être rassurant.
— Continue de te perdre, ma fille.
La phrase était un compliment et une menace en un seul fil. Agonie comprit immédiatement la fonction qu’on venait de lui assigner. Appât. Pièce utile. Promesse de protection conditionnelle.
Elle inclina la tête.
— Je vivrai pour servir la Maison Xarann.
C’était la formule correcte. La formule attendue. La formule qui permettait de mentir avec une perfection liturgique.
Et pourtant, Agonie sentit qu’elle devait ajouter une pièce à ce théâtre. Une pièce plus dangereuse, plus spectaculaire, plus lisible politiquement.
Elle prit une inspiration lente, puis releva le regard avec une maîtrise qui frôlait l’insolence sacrée.
— Matrone, accordez-moi trois coups de fouet.
Elle vit le léger arrêt dans l’air, ce micro-silence où les puissants pèsent si une demande est une faiblesse ou une arme. Agonie n’avait pas formulé cela par goût du martyre, ni pour la beauté d’un zèle spectaculaire. Elle venait de comprendre que Famine cherchait une pièce utile, mais surtout une pièce lisible. La rumeur de la Maison Zyl-Vara allait devenir un jeu de regards et de soupçons, et dans ce genre de chasse, la première cible est toujours celle qui semble trop intelligente pour son rang.
Les coups n’étaient pas une pénitence. C’étaient une preuve préventive.
Elle voulait que le Temple voie une jeune prêtresse qui réclame la discipline au lieu de la craindre. Elle voulait que les autres Maisons sachent qu’elle était dévote jusqu’à demander la morsure officielle de la règle. Elle voulait offrir un alibi d’obéissance si parfait qu’il en deviendrait un bouclier politique. Et par-dessus tout, elle voulait prouver à Famine qu’elle savait jouer à ce jeu sans trembler.
La Matrone eut un sourire lent.
— Tu me demandes une douleur comme on me demande une faveur.
— Je vous demande un signal clair. Pour le Temple. Pour nos alliés. Pour nos proies.
Un aveu intelligent, pas une supplique. Famine aimait les créatures qui comprenaient le langage des apparences.
— Très bien. Tu auras ton signal.
Uphek se tenait à distance, impeccable, silhouette étrangère à toute chaleur humaine. Son crâne d'albâtre captait la lueur des torches, et les plis de sa robe semblaient avaler la lumière au lieu de la renvoyer. Même immobile, il avait quelque chose d’inquiétant et de précis, comme un instrument parfaitement affûté qu’on aurait posé là pour rappeler au monde qu’il existe des façons de couper sans lame.
Famine tourna légèrement la tête vers son esclave favori.
— Exécute.
Agonie se mit en position avec une docilité si parfaite qu’elle en devenait une performance. Elle s'agenouilla, dévoila ses épaules grises, ajusta sa respiration, posa son front un peu plus bas qu’il ne fallait, juste assez pour que l’humilité soit visible. Et dans ce geste, elle sentit la Maison tout entière se pencher sur elle, avide de lecture.
La voix de Famine claqua, claire et souveraine.
— Compte.
Uphek leva le fouet à neuf lanières.
« Tu sais ce que tu fais, » glissa la voix mentale, froide et nette, dans l’esprit d’Agonie.
« Je dois être crédible, » répondit-elle en silence.
« Crédible ne signifie pas détruite. »
Le premier impact tomba. Précis. Administré sans émotion, mais avec une force chirurgicale.
— Un.
Le mot fut dit à voix haute par Agonie, calme, presque cérémoniel. Elle laissa passer une fraction de seconde avant de reprendre son souffle, comme si elle accueillait une prière rude. Elle sentit des regards s’accrocher à sa nuque et à ses épaules, tentant de décider si elle jouait ou si elle croyait vraiment.
« Tu crées un masque qui te protégera plus tard, » souffla le Dissonant dans l'ombre de sa pensée.
« Et toi, tu le rends possible sans te trahir. »
« Je ne me trahis pas. Je m’ajuste. »
Le deuxième coup arriva avec la même exactitude. Ni plus doux, ni plus cruel, ce qui était en soi un message. Uphek exécutait l’ordre de Famine, mais il refusait d’y ajouter la moindre signature personnelle. Il était l’outil officiel, rien de plus, rien de moins.
— Deux.
Agonie laissa cette fois une réaction contenue paraître sur son visage. Pas de plainte, pas d’effondrement. Un frémissement maîtrisé de ses muscles dorsaux, suffisamment humain pour que l’assistance y croie, suffisamment dur pour qu’on comprenne qu’elle n’était pas un jouet fragile.
« Ils doivent voir la foi, » pensa-t-elle, serrant les dents.
« Ils verront surtout le contrôle. »
Le troisième coup fut celui qui scella la scène. Pas plus violent. Pas moins. Mais placé avec une compréhension parfaite de ce que cela signifiait pour elle. Une douleur choisie n’était plus une cage, c’était une frontière. Une manière de dire à Anthracite tout entier qu’elle possédait encore une parcelle de souveraineté, même au cœur de l’obéissance.
— Trois.
Le silence retomba.
Agonie resta immobile un instant de plus que nécessaire, pour que la dernière image s’imprime : trois zébrures rouges sur une peau anthracite, parfaites, symétriques. Puis elle se redressa lentement, la posture impeccable d’une prêtresse qui transforme la souffrance en message politique.
Famine sembla satisfaite, amusée même, comme si elle venait d’adopter une arme dont la poignée était plus élégante que prévu.
— Tu vas être vue, Agonie. Tu vas être écoutée. Tu vas attirer exactement ce que je veux que tu attires.
— Oui, Matrone.
Agonie inclina la tête. Sa respiration était stable. Son visage lisse. Tout ce qui devait être offert au monde était déjà en place.
« Tu viens d’apprendre à faire de la douleur une langue, » revint la voix d’Uphek, plus basse, plus intime, une vibration chaude dans son crâne.
« Et toi tu viens de me prouver que je peux te faire confiance dans l’arène des apparences. »
« Ne confonds pas confiance et utilité. »
Elle sentit presque l’ombre d’un sourire mental, une nuance d’ironie glacée venant du Dissonant.
« Chez nous, c’est souvent la même chose. »
Derrière elle, le chapelet d’os de Famine reprit son cliquetis régulier, comme si la Maison elle-même refermait calmement la mâchoire sur la scène qui venait de se jouer.
Entre douleur et satisfaction, le souffle court parce qu’elle n’avait laissé échapper aucun cri, Agonie sentit une chaleur vive courir dans son dos et une autre, plus froide, s’installer dans sa poitrine. Uphek lui avait soufflé, plus tôt, de se relever. Pas seulement parce que la Matrone aimait les filles qui se redressaient. Parce que lui aussi préférait celles qui refusaient de s’effondrer. Elle rangea cette information dans un recoin de sa pensée avec une curiosité presque insolente.
Elle se redressa donc avec une fierté lisse, offrit un signe de tête à sa mère, puis s’éloigna. La douleur dessinait malgré elle un déhanché plus sensuel que prévu, une grâce involontaire qu’elle transforma aussitôt en posture assumée. Dans le couloir, les bruits de la Maison l’engloutirent à nouveau, rumeurs de pas, chuchotements de soie, haleines de complots.
Au fond de son esprit, sous la brûlure encore vibrante, l’écho d’Uphek ronronnait, satisfait.
« Deux fils, trois coups, et une Matriarche qui te laisse filer pour aller écouter aux portes. La prochaine nuit promet d’être intéressante, petite tisseuse. La suite t’attend dans les couloirs, les salles d’armes, et les ombres de Zyl-Vara. »
Une fois hors de portée d’oreille, Agonie répondit à voix haute, un sourire ravageur fendant ses lèvres pâles.
— Oh elle le sera, mon grand… et tu seras aux premières loges, alors accroche-toi bien si tu ne veux pas avoir la tête qui tourne.
Un frisson amusé glissa dans son crâne.
« Je n’ai pas de tête qui tourne, petite tisseuse… mais j’admets être curieux de voir jusqu’où tu peux aller avant que la tienne ne bascule. »
Il était encore tôt. Pas encore l’heure de rejoindre Xsar au dojo. Et pourtant, une urgence discrète la tenait par l’intérieur, comme une main posée sur un fil fraîchement tendu. Elle tourna à un angle, inspira, et remit le masque en place avec la même élégance qu’elle venait d’apprendre à manier la douleur.
— Parler à la Déesse, murmura-t-elle soudain pour les murs. Je vais commencer par faire ce que Mère m’a dit.
Et dans ce simple choix, minuscule et stratégique, elle sentit son armure mentale se resserrer d’un cran supplémentaire.

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