Chapitre 7 - L’améthyste

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La petite chapelle privée qui lui était réservée se nichait en hauteur, dans une aile étroite de la Maison Xarann, là où la pierre semblait se resserrer comme une confidence.

Un autel d’obsidienne, une toile sculptée aux pattes trop fines pour être rassurantes, quelques chandelles de graisse noire dont la flamme violette donnait aux ombres une allure de crocs. L’air sentait le sang séché et la fumée froide, ce parfum de dévotion qui ne réchauffe jamais vraiment.

Agonie s’agenouilla cette fois de son plein gré, le dos protestant d’une brûlure lente, les genoux d’une douleur plus docile. Elle inspira profondément et laissa le masque de la grande prêtresse se refermer sur ses traits avec une aisance presque inquiétante. Elle était encore jeune à l’échelle des siens, à peine entrée dans l’âge adulte des Nyxides, mais déjà formée à ce genre de théâtre où l’on survit en jouant mieux que la vérité.

La présence de la Mère-Vorace tomba sur elle comme une chape familière et gluante.

« Tu reviens vite, petite araignée… Tu as bien servi, hier. Tu as bien crié, aujourd’hui. Parle. Offre, » ordonna la Déesse, sa voix résonnant comme un millier de pattes sur de la soie tendue.

Agonie laissa remonter ce qu’il fallait, et seulement cela.

Le souvenir de l’esclave décapité. Les sphères violettes. Les lèvres cousues. La salle d’audience saturée d’encens pourpre. La punition au fouet. Chaque morsure livrée en offrande, chaque humiliation emballée comme une preuve d’amour. Elle transmit la douleur de son dos, l’odeur du cuir sur la peau, la satisfaction d’avoir lavé son orgueil sous l’œil de Famine. Un récit parfait, calibré, poli jusqu’à briller comme un bijou de temple.

Très loin derrière cette mise en scène, elle sentit Uphek se tapir, silencieux, comme une ombre qui retient son souffle.

« Armure, » pensa-t-elle.

Alors elle replia soigneusement ce qui ne devait pas être goûté. Le réveil sur la pierre chaude de la salle d’armes. Le silence sans voix divine. La cape d'Aëron laissée sans un mot. La fatigue brute qui n’avait appartenu qu’à elle.

Elle fit glisser ces fragments derrière une plaque noire, et y ajouta un éclat plus piquant encore, une image que la Mère-Vorace aurait savourée trop longtemps si elle l’avait vue : Nyloth, le jeune capitaine ambitieux de la Maison Zyl-Vara, haletant, trop sûr de lui, murmurant ses ambitions à Sœur Calomnie au plus fort de leurs jeux, pendant que la vénérable prêtresse confondait volontiers la prudence avec la gourmandise.

« Tu caches bien, cette fois. Je sens où tu plies les choses… mais Elle, pour l’instant, ne regarde pas là. Continue, » effleura Uphek cet endroit de sa pensée avec une prudence presque tactile.

La voix de la Déesse vibra plus fort, satisfaite de ce qu’on lui servait.

« Tu souffres… tu obéis… tu sers mes intérêts contre Zyl-Vara sans même qu’on te le demande. Tu peux aller loin, petite Agonie. Très loin. Tant que tu restes mienne. »

La pression devint plus lourde, une caresse qui broie, puis se relâcha comme un fauve repu.

Et dans ce micro-instinct de liberté, ce moment où la divinité détournait l’attention, Agonie se redressa lentement, savourant presque la contraction douloureuse de ses muscles. La souffrance lui donnait une netteté nouvelle, une sensation de vie pure, dangereuse, impossible à contrefaire.

Quelque chose de profondément intime naquit alors au creux de son esprit. Un mot, un seul. Un nom qu’elle aimait prononcer à voix haute, mais qu’elle tairait devant l'autel.

« Uphek. »

Cette présence qui avait trouvé sa place dans sa tête au fil des décennies n’était plus un parasite, ni un accident. Elle était un espoir, une agonie, une hérésie douce et tenace. Personne ne devait savoir. Personne ne saurait jamais. Elle sertit ce secret dans un cocon d’améthyste brute, ceint de ronces noires aux aiguilles empoisonnées. Son armure mentale.

Elle sentit les doigts psychiques d’Uphek s’attarder sur cette image comme pour en tester la dureté, puis une nouvelle toile se tissa entre eux, plus nette, plus précise, plus réelle.

« Tu viens de faire de moi ton blasphème préféré, petite tisseuse. »

Un gloussement discret lui échappa. Par bravade, par amusement, par cette insolence naturelle qui la sauvait presque autant qu’elle la mettait en danger. Et comme à son habitude, effrontée jusqu’au bout des nerfs, elle fit rouler son nom sur le cocon rien que pour sentir sa réaction.

« Merci… Uphek… »

Il se figea, tendu d’un coup, comme si elle lui avait trouvé une faille qu’il n’admettait pas encore posséder.

« Tu es incorrigible. Tu dresses un autel dans ta tête et tu y graves mon nom. Si ce n’est pas de l’hérésie, je ne sais pas ce que c’est. »

Elle sourit sans le montrer, la chapelle toujours muette autour d’elle.

« De rien, Agonie. Maintenant, va user ton corps auprès de Xsar et ta patience auprès de Nyloth. Je veillerai de ma petite prison d’améthyste. »

Fière comme un champignon vénéneux et satisfaite de cette réaction, elle quitta la chapelle et se perdit dans les couloirs de la Maison Xarann. La pierre humide, les parfums d’encens résiduels et la rumeur des intrigues lui donnèrent l’impression de rentrer chez elle plus sûrement que n’importe quelle bénédiction.

Elle avait encore un peu de temps avant les entraînements du soir.

Assez pour retrouver Nyloth et son amante. Assez pour commencer, déjà, à tirer sur un fil de plus.

Les chaussures volèrent au fond d’un couloir désert, deux ombres inutiles qu’elle expédia d'un coup de pied sans même se retourner. Agonie poursuivit pieds nus, comme si la Maison lui appartenait déjà assez pour qu’elle ose en épouser la pierre à même la peau. Le contact froid et humide des dalles la calma plus sûrement qu’une prière. Le cuir de sa tenue frôlait les trois traces fraîches de son dos et chaque pas ravivait la morsure du fouet avec une douceur perverse, presque rassurante. La douleur n’était plus une punition, c’était un rappel. Elle respirait mieux avec cette brûlure comme point fixe.

Elle se perdit donc. Volontairement.

Elle descendit une volée de marches, en remonta une autre, coupa par une galerie de statues grotesques et feignit l’hésitation à un croisement. À force de se tromper, elle arriva exactement là où elle le voulait, près de l’aile réservée aux invités des grandes Maisons et des prêtresses qui aimaient leurs distractions plus éducatives que dévotes.

Les murs portaient encore une odeur d’encens pourpre, moins épaisse que dans la salle d’audience mais assez présente pour signaler l’excès, la faute ou le jeu. Elle reconnut la porte des appartements privés de Sœur Calomnie avant même de distinguer le petit ruban tressé à la poignée. Calomnie ne croyait pas à la pudeur et encore moins à la discrétion. À son âge vénérable, elle avait fini par confondre les vertus cardinales avec les amusements nécessaires.

Derrière, des voix, des rires, un souffle masculin trop nerveux pour être vraiment assuré.

Nyloth.

Agonie se glissa derrière un rideau de velours moisi, trouva l’angle parfait et, comme prévu, l’interstice de la porte lui offrit exactement ce que Calomnie ne cherchait jamais à cacher. Des domestiques immobiles dans un coin, le regard neutralisé par l’habitude ou la crainte. La vieille prêtresse affalée parmi des coussins, parée de bijoux trop sacrés pour être élégants, riant d’une voix cassée. Nyloth au-dessus d’elle avec cette ardeur qui ressemblait surtout à une récitation ambitieuse.

Elle sourit dans l’ombre.

« Et voilà ton rossignol qui re-chante. Tu tends l’oreille, armure ? » murmura Uphek, frôlant ses pensées d’un amusement prudent.

« Il faut aussi regarder. Apprenons. J’espère que tes chastes yeux n’en souffriront pas trop. »

Il y eut un bref sursaut mental, comme s’il avait été surpris d’être entraîné dans une scène qu’il ne contrôlait pas.

« Très bien. Si je deviens aveugle, tu me décriras les détails utiles. »

Calomnie gloussa, les joues empourprées par l’effort et l’orgueil.

— Tu parles trop, petit mâle… tu me fatigues presque plus avec ta langue qu’avec le reste.

Piqué, Nyloth redressa le menton, incapable de résister à l’idée d’un auditoire même imaginaire.

— Dans deux nuits, tout commencera. Quand l’“accident” arrivera, les oracles ne verront que la main de la Mère-Vorace. Ils croiront à un signe, à un châtiment, à une nécessité. Personne ne pensera à moi.

Calomnie huma l’air, mi-satisfaite, mi-distraite, comme si elle cherchait encore à se souvenir quelle couleur d’encens donnait les visions et laquelle donnait les catastrophes de chambre.

— Tu parlais de faire plier Xarann.

— Xarann ne pliera pas, répondit-il avec un rire sec. Xarann pensera choisir. Et quand la Maison Zyl-Vara s’élèvera, la Maison Xarann tendra la main, persuadée d’être l’architecte du geste.

Il effleura le cou fripé de la vieille prêtresse.

— Et toi, tu seras mon pont. Une prêtresse qu’on n’écoute plus, mais qui entend tout.

Agonie n’eut besoin de rien de plus. Le timing, l’orgueil, la méthode, le rôle de Calomnie. Chaque élément se rangeait comme une lame dans un étui déjà prêt. À ce niveau de vanité, la moindre confidence devenait un cadeau involontaire.

« Il n’est pas seulement stupide, » souffla Uphek. « Il est convaincu. C’est plus dangereux. »

Un instant, elle resta encore, assez longtemps pour confirmer la cadence de sa respiration, la tension de sa voix, l’ivresse de sa certitude. Puis elle recula, silencieuse et légère, et sa décision tomba comme une évidence amusée.

« Nan, » murmura-t-elle mentalement avec une moue désinvolte. « J’ai déjà assisté au cours avancé la semaine dernière. Je n’ai rien appris d’utile. »

Le sarcasme était tendre seulement pour elle-même. Elle se redressa, quitta le refuge du velours et s’enfonça dans les profondeurs de la Maison avec cette aisance insolente qui donnait l’impression qu’elle avait toujours eu le droit de circuler partout.

Elle croisa des domestiques et les ignora comme on ignore les bruits d’une fontaine. Puis elle parla à voix haute, sans se soucier des oreilles qui traînaient.

— Discutons-en ce soir, après l’entraînement. Dans mes quartiers. Si tu n’arrives pas à te libérer, je viendrai. Et je claquerai quelques Sœurs s’il le faut. C’est une affaire urgente.

Le ton ne laissait aucune place au doute. Les domestiques pâlirent. À l’annonce du courroux de la folle aux yeux blancs, elles détalèrent avec un empressement presque comique, soudain pressées de ne rien savoir, de n’avoir rien entendu, de n’avoir jamais existé dans ce couloir.

Au fond de son esprit, Uphek eut ce rire feutré qui ressemblait à un frôlement d’ombre.

« Très bien. Garde ta férocité pour les choses qui saignent vraiment. »

Agonie ramassa son souffle, laissa derrière elle l’odeur pourpre, les soupirs trop confiants et les secrets mal rangés. Ses chaussures restaient loin en arrière, abandonnées comme une peau inutile. Elle, en revanche, avançait plus légère, plus sûre, et dangereusement heureuse d’avoir trouvé un fil de plus à tendre.

La salle d’entraînement l’attendait.

Et, quelque part derrière une porte trop mal fermée, Nyloth venait peut-être de signer sa propre condamnation sans même connaître le nom de celle qui l’avait entendu respirer.

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