Chapitre 8 - Chuter pour mieux se relever
La salle d’entraînement s’ouvrit devant Agonie comme une bouche de pierre qui n’avait jamais appris la pitié.
Le demi-cercle marqué de coups, les râteliers alignés avec une rigueur froide, les cicatrices anciennes dans le sol, tout était identique à la veille, et pourtant tout semblait avoir bougé d’un doigt, comme si la pièce elle-même s’était ajustée à sa présence. La chaleur y était sèche, chargée de cuir, de sueur et de métal, une odeur d’effort plus sincère que n’importe quelle prière.
Xsar l’attendait déjà.
Cette fois, pas de lames en main. Le Boucher se tenait pieds nus au centre, bras croisés, immobile avec cette densité de prédateur qui donne l’impression qu’un corps peut devenir une loi. Au fond, Aëron répétait une séquence lente, seul, comme un écho discipliné de ce que son père incarnait sans effort. Un mouvement de parade, un recul, une respiration posée. Un silence qui apprenait.
Dès qu’Agonie franchit le seuil, le regard de Xsar glissa sur elle avec la précision d’une lame. Une seconde sur son visage aux yeux de verre, une seconde sur sa démarche un peu plus souple malgré la douleur, une seconde sur le cuir de sa tenue qui tirait contre les marques encore vives du fouet dans son dos.
Il ne commenta rien de tout cela.
— Tu n’es pas morte dans les bains, constata-t-il seulement. Bien.
Il fit un signe sec vers le centre du cercle.
— Approche.
Aëron s’interrompit, baissa ses cimeterres d'entraînement et recula vers le mur. Il avait l’air de quelqu’un qui se noie dans les questions mais a la sagesse de ne pas faire de bruit en avalant l’eau.
Xsar s’accroupit et posa une paume à plat sur la pierre, comme pour s’assurer qu’elle serait une professeure à la hauteur de son exigence.
— Aujourd’hui, dit-il en se relevant, tu vas apprendre à tomber.
Agonie sentit un sourire presque venir, puis le retint. Le thème avait quelque chose d’humiliant. Nécessaire, oui. Glorieux, jamais.
— Hier, je t’ai mise au sol pour te surprendre. Ce soir, je vais te mettre au sol jusqu’à ce que ton corps comprenne comment ne pas se briser quand il touche la pierre.
Un éclat de malice passa dans ses yeux sombres.
— Tu as déjà eu ta ration de fouet aujourd'hui. Je n’ai pas besoin d’en rajouter. Mais ne t’y trompe pas, Agonie, ce que nous allons faire fera plus mal. Et ce sera utile, cette fois.
Elle répondit par un sourire mauvais, une petite morsure d’orgueil plutôt qu’une protestation. Puis elle jeta sa dague sur une table basse où elle se planta dans le bois avec un bruit sec, presque insolent.
— Mets-toi en garde. Sans armes. Quand je te pousserai, tu ne chercheras pas à rester debout à tout prix. Tu chercheras à choisir comment tu tombes.
« Voilà. L’armure apprend maintenant à encaisser les chocs. Je suis curieux de voir combien de fois tu vas embrasser ce sol avant de comprendre, » glissa la voix d’Uphek dans un coin de son esprit, comme une caresse acide.
« Oh… ta dose de sadisme de ce matin ne t’a donc pas suffi ? Quel appétit d’ogre, monsieur le Dissonant. Je vais… »
Elle n’eut pas le temps de finir. Xsar la bouscula d’un geste bourru et précis.
Prise au dépourvu, Agonie fit deux pas maladroits et se rattrapa sur un râtelier d’armes. Sa crinière blanche lui tomba sur le visage, cachant ses yeux, et elle se retrouva figée dans une posture grotesque, en équilibre sur le décor comme une grande prêtresse confondant dignité et survie.
— Désolée, vieux réflexe.
Xsar la regarda sans même cligner des yeux.
— Vieux réflexe, répéta-t-il. Oui. Le réflexe de quelqu’un qui refuse de tomber, quitte à s’empaler sur le décor.
Il désigna d’un mouvement du menton les planches et les lames.
— Dans une mêlée, tu serais déjà embrochée sur trois armes et coincée sous un bouclier.
Puis il lui montra.
Il se plaça, tourna légèrement le dos et se laissa déséquilibrer comme si une force invisible l’avait frappé. L’épaule toucha la pierre en premier, le bras amortit, une jambe se plia, l’autre fouetta l’air. Au lieu d’une humiliation, la chute devint un angle d’attaque. Il se retrouva au sol prêt à faucher un adversaire imaginaire et se releva avec la même évidence qu’un battement de cœur.
— Ça, dit-il, c’est choisir comment tu embrasses le sol. Ça fait mal, mais ça ne te brise pas.
Agonie descendit du râtelier et reprit place au centre. Elle lança un regard à Aëron qui pouffait discrètement derrière sa main. Il se raidit aussitôt sous un coup d’œil de Xsar, ce qui l’amusa davantage.
Les premières chutes furent un chaos conscient.
Elle rata trois fois, grognant, puis commença à sentir la trame à la quatrième. Menton rentré, épaules placées, souffle maîtrisé. Quand elle tenta de se relever selon la correction, un bouclier oublié à même le sol fut envoyé valser à l’autre bout de la pièce.
— Voilà, dit Xsar. Tu commences à comprendre… et à foutre le chaos autour de toi.
Il ajusta son pied arrière, tapota son flanc pour corriger l’appui.
— Pousse d’ici. Pas des épaules.
« C’est charmant. Lui t’apprend à répartir ta force dans tes hanches, moi dans tes pensées, » glissa Uphek, ravie ironie.
La cinquième chute lui coupa le souffle, la sixième faillit la trahir, la septième commença à ressembler à une vérité. Et quand Xsar changea l’angle, la projetant de côté sans prévenir, Agonie sentit enfin se réveiller quelque chose de plus qu’un apprentissage.
Un instinct. Un fil nerveux qui refusait d’être tiré sans réponse.
Elle rentra le menton de biais, accompagna le mouvement, roula avant l’impact, flanc, jambe, poussée, puis se redressa d’un bond.
Souple. Basse. Prête.
Un silence tomba, court et dense.
— Ça, dit Xsar, c’était une chute. Pas un accident rattrapé de justesse.
Il leva la main.
— Tu refais la même, mais cette fois tu me touches.
La troisième projection latérale vola sur elle et son corps répondit presque tout seul. Elle se releva en lame vivante, pivota, feinta une gifle et lança un coup de pied circulaire, maîtrisé, violent juste ce qu’il fallait. Xsar bloqua avec l’avant-bras. L’impact résonna dans la salle comme un verdict.
Aëron sursauta.
« Oh. Voilà un coup qui compte, » marqua Uphek dans l’esprit d’Agonie, surpris, puis savourant.
Un vrai sourire, rare, fendit le visage cicatrisé du Maître d'Armes.
— Ça, dit-il, c’est une réponse acceptable.
Il jeta un regard à Aëron.
— Tu as vu ? Ta sœur ne sait pas encore marcher droit… mais elle tombe déjà mieux que toi.
Le rouge monta au visage gris du jeune Nyxide, coincé entre l’humiliation et une admiration qui refusait de s’excuser.
La suite fut la leçon du visage. Chute vers l’avant. Paumes au sol. Coudes pliés. Rouler au lieu de s’écraser.
Agonie se cogna à la première tentative, jura en essuyant le sang violet de son arcade. Réussit mieux la seconde. Envoya par mégarde son pied dans la tête de Xsar à la troisième et s’en excusa avec la mauvaise grâce de quelqu’un qui comprend qu’il vient de survivre à un blasphème domestique. La quatrième fut belle. Franche. Efficace. Tomber, esquiver, rouler, frapper. Elle conclut même par le même coup de pied, comme pour graver l’ordre des choses dans sa chair.
Essoufflée, elle salua. Son dos craqua.
— Ça suffit pour ce soir, trancha Xsar. Si je continue, tu vas ramper pour de vrai, et je n’ai pas envie que ta mère vienne me demander pourquoi sa prêtresse préférée bave sur les marches.
Son regard accrocha son arcade ouverte.
— Va faire couler de l’eau chaude sur ça avant que ça gonfle. Je veux tes yeux ouverts demain.
Aëron s’approcha, sincère.
— Tu t’es bien démenée… même si tu m’as donné mal pour toi à la première chute.
Agonie lui tapota l’épaule.
— Merci, mais je vais devoir faire plus si je veux survivre ici. Anthracite nous consume, mon frère. Elle nous a forgés, mais elle pourrait tout aussi bien causer notre perte un jour. Serrons-nous les coudes. Les autres ne peuvent pas comprendre, mais je sais que toi tu le peux. Entraîne-toi bien. Je te laisse le devant de la scène, je dois retourner en coulisse.
Elle lui décocha un clin d’œil fraternel et s’éloigna en se tenant les côtes. La nuit était déjà bien avancée et, pour une fois, elle tenta de se perdre le moins possible.
Dans les couloirs, elle croisa des domestiques juchées sur d’étranges montures chitineuses et leur ordonna d’une voix qui ne tolérait pas l’erreur.
— Faites couler un bain dans mes quartiers. Et n’oubliez pas de vider une fiole de soin dans l’eau. J’en ai besoin.
— Oui, Maîtresse, tout de suite, Maîtresse !
Elles s’éloignèrent en hâte, soulagées d’avoir une tâche claire plutôt qu’un mystère à craindre.
Agonie reprit sa route, chancelante et pourtant étrangement légère. Les bleus viendraient. L’arcade gonflerait. Le dos protesterait encore longtemps. Mais sous la douleur, une logique neuve s’installait, intime et tenace. Son corps entrait dans la conspiration, nuit après nuit, et cette grammaire de la chute lui apprenait quelque chose de plus vaste que l’art de survivre à la pierre.
Elle avait appris à tomber sans se briser.
Bientôt, elle apprendrait à se relever sans demander la permission.

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