Chapitre 9 - La bénédiction profane

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Elle mit effectivement un temps fou à rentrer, et ce n’était pas seulement à cause de la distance.

Chaque embranchement semblait avoir choisi une douleur comme signature. Une marche pour son genou, une rampe pour son dos, un tournant pour sa cheville. Elle avançait pourtant avec cette obstination calme qui n’appartient qu’aux Nyxides trop jeunes pour renoncer et déjà trop vieilles pour se mentir. À cent cinquante ans, l’âge adulte venait avec un goût de fer et une certitude brutale : ce qui la faisait tenir debout, ce soir, ce n’était pas la Mère-Vorace.

Dans sa tête, Uphek resta silencieux un moment, comme s’il respectait la lenteur du retour autant que la fatigue qui collait à ses os.

« Tu as survécu à Famine, à la Déesse, à Xsar et à Nyloth… tout ça en une journée. Tu vois ? Tu tiens, » glissa sa voix mentale, presque douce. Une pause, puis une nuance d’amusement plus intime qu’à l’habitude. « Maintenant, allons voir si tes bains sont à la hauteur de ta réputation. »

Quand elle poussa enfin la porte de ses quartiers, la chaleur l’enveloppa comme une promesse tenue.

Les servantes avaient bien travaillé. Un grand bassin de pierre noire fumait dans un coin, l’eau laiteuse parfumée d’herbes métalliques et de résine sombre. Une fiole de soin vide flottait à la surface, répandant encore de minces reflets dorés. Des linges propres, une robe de repos en soie d'araignée, quelques coupes et des fruits étranges des profondeurs attendaient avec une patience domestiquée. Les filles s’inclinèrent et disparurent vite. Elles avaient appris. Agonie détestait être entretenue. Ce soir, elle détestait encore plus l’idée qu’on la voie vaciller.

Elle se déshabilla tant bien que mal. Les sangles de cuir résistèrent comme si elles avaient juré fidélité à sa douleur. Sa tenue fut abandonnée par étapes, une traîne sombre entre la porte et le bassin. En d’autres jours, elle aurait trouvé ça indigne. En cet instant, c’était presque une victoire de pouvoir simplement laisser tomber les choses.

« Tu peux tomber maintenant, » glissa Uphek avec une ironie lente. « Il n’y a que moi pour voir. »

Elle passa une jambe grise, partiellement couverte de bleus violacés, par-dessus le rebord et se laissa glisser dans l’eau.

La chaleur l’attrapa avec une bienveillance presque obscène. La surface laiteuse dissimulait sa silhouette sans effacer le contraste de ses clavicules saillantes ni la noblesse dure de ses épaules. Elle ferma les yeux, la tête basculée en arrière contre la pierre chaude, laissant les vapeurs d'encens lui éteindre un peu la guerre dans le corps. Les muscles cessèrent de trembler. La brûlure du dos recula d’un cran. Elle n’avait même pas la force de se savonner.

Uphek effleura mentalement son état avec une attention qui ressemblait à de la prudence.

« Tu as l’air… moins morte que prévu. Décevant d’un point de vue dramatique. Rassurant pour mes futurs projets. »

Il parla de Nyloth, du timing, des oracles, de cette arrogance qui avait la mauvaise habitude de s’écrire elle-même comme une preuve. Elle l’écouta quelques instants, puis l’agacement monta, léger mais réel, comme une vibration sous la peau.

— Où est-ce que tu es ?

Elle se retourna dans le bain, bras croisés sur le rebord luisant, l'eau clapotant contre sa poitrine.

— Je te répondrai seulement de vive voix. Là, je n’arrive pas à garder ma concentration… Si tu n’es pas là, alors que je t’ai invité… je serais très déçue…

Elle n’aimait pas mendier. Mais ce n’était pas une supplique. C’était une exigence déguisée en bouderie.

La réponse arriva d’abord dans son esprit, proche, presque rieuse.

« Juste là où on range les outils dangereux : derrière la porte. »

Un toc toc discret. Pas servile, pas cérémonieux. La poignée tourna.

Uphek entra.

Le Dissonant n’était pas un homme qu’on confond avec un simple conseiller. Sa haute silhouette filiforme avalait la lumière. Sa peau d'albâtre, lisse et froide, semblait retenir la pénombre même au cœur de la vapeur. Ses tentacules faciaux se mouvaient avec une lenteur contrôlée, un langage muet fait de prudence et d’appétits masqués. Ses yeux noirs à l'iris orange accrochaient la lueur des braises comme deux pierres vivantes.

Et Agonie, soudain, cessa de ressembler à une prêtresse invincible pour redevenir une créature qui aime regarder ce qui la fascine trop.

Il resta d’abord à distance raisonnable, par réflexe ou par respect.

« Tu m’invites dans tes quartiers, tu m’interpelles au plafond, et tu oses te plaindre que je ne vienne pas assez vite ? » transmit-il mentalement tout en avançant. « Je ne voulais pas interrompre ton agonie de détente. »

Puis il reprit le sujet de Nyloth avec une clarté froide, comme on tranche une viande déjà cuite. Elle répondit sans détour, la fatigue rendant sa franchise plus mordante.

— Nyloth parle trop. Je crains qu’il ne manipule un peu trop notre bonne vieille Calomnie. Pour moi, c’est d’abord un outil. Ensuite une offrande. Et entre les deux… un jouet, si j’ai le temps de le faire paniquer.

Les tentacules d’Uphek frémirent, satisfaits.

— Outil, offrande, jouet. Tu apprends vite à penser comme une vraie tisseuse.

Il lui demanda si elle voulait une chute rapide ou lente. Elle tendit une main grise et mouillée dans la brume, et la question changea de nature.

— Attends, ralentis un peu. J’ai du mal à suivre. Tu veux que je le livre à ma Mère… mais je ne suis pas le cerveau dans cette histoire, une simple ombre dans la nuit. Est-ce qu’il ne faudrait pas que ça soit toi qui le dénonces ? Je veux ton avis.

Ses doigts s’ouvrirent un peu plus, invitant l'air à se densifier.

— Toi, qu’est-ce qui te ferait vraiment plaisir ? insista-t-elle.

Il s’approcha assez pour que la lumière orange de ses yeux perce la vapeur, pas assez pour qu’elle gagne trop vite.

— Que lorsqu’elle fermera sa toile sur lui, tu sois dans son champ de vision, derrière le trône. Qu’il sache exactement qui l’a entendu parler, qui l’a regardé, et à qui il doit sa chute. Une ombre qui choisit où et quand elle se montre.

Agonie hocha la tête, goûtant le mot comme une épice rare.

— L’angle mort… ce mot me plaît. Non loin du trône. J’aime cette perspective.

Elle le jugea encore trop loin pour cette conversation-là. Pas pour la stratégie. Pour le reste.

— J’apprécie le fait de voir tes yeux lorsque l’on parle, Uphek. Ça me maintient éveillée.

Il eut un mouvement bref, presque piqué au vif, et s’approcha encore d’un pas. La vapeur rendait tout plus irréel, plus dangereux aussi. Agonie sentit la chaleur du bain devenir une scène et non plus un refuge.

Alors elle tenta l’audace suivante avec la même insolence que lorsqu’elle marchait pieds nus dans des couloirs interdits.

Elle se redressa lentement, l'eau ruisselant sur sa peau grise, et tendit les mains vers les côtés de sa tête lisse.

Le contact fut délicat, précis, presque cérémoniel. Et pourtant, tout dans la réaction d’Uphek trahit un réflexe de créature qu’on ne touche pas sans conséquence. Une tension instantanée, un contrôle qui se reforme en une seconde. Sa peau était froide comme du marbre poli.

Elle posa son front contre le sien, là où l'os était dur et froid.

— Excuse-moi si je ne suis pas très concentrée… mais je voudrais t’offrir une bénédiction. De moi. Pas de la Mère-Vorace.

Le silence s’invita dans la pièce comme une troisième présence. Les braises crépitèrent à un rythme plus bas, plus dense, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle. Elle chanta, clair et bref, une mélodie improvisée qui n'avait rien des hymnes sacrés :

« Je suis née sous la toile d’une reine araignée. Dans une cité qui dévore ceux qu’elle a trop jugés. On m’a promis le trône après mille prières. Mais j’ai trouvé ta voix derrière la poussière. »

Uphek ne bougea pas. Il ne tenta pas d’entrer dans ses pensées. Il la laissa faire, ce qui, venant de lui, ressemblait à une forme de confiance presque scandaleuse.

Quand la dernière note s’éteignit, sa voix mentale revint plus basse que d’habitude, teintée d'une vibration grave.

« Tu viens d’offrir une bénédiction à quelque chose qui n’est pas ta Déesse… dans une ville qui égorge pour moins que ça. Tu es encore plus folle que je ne le pensais. J’accepte. »

À voix haute, il murmura, avec cette sécheresse qui masquait mal l’impact :

— Ta chanson est meilleure que la plupart de tes prières.

Un de ses tentacules effleura légèrement sa main mouillée posée sur sa joue, comme on scelle un pacte sans en écrire le nom. La texture était musculeuse, douce et ferme à la fois.

« Je la garde. Et quand tu prendras un coup qui aurait dû te briser… je m’en servirai pour t’aider à recoller un morceau. »

Agonie sourit, ravie de sentir ce frémissement contrôlé qui trahissait plus que les mots.

— C’est parce que mes prières ne sont pas toutes aussi sincères. Et oui, je suis folle. C’est ce qui fait mon charme.

Elle resta là, quelques secondes de trop pour qu’on puisse appeler ça une simple provocation. Puis elle retira la tête la première, et déposa un baiser sur son front d'albâtre, entre ses deux yeux orange. Pas sur les tentacules. Pas encore. Elle connaissait leur sensibilité, et la tentation de s’en souvenir plus tard avait déjà le goût d’un futur secret.

Elle récupéra la savonnette avec un sérieux feint, brisant la magie de l'instant pour mieux la préserver.

— Puisque personne ne veut m’aider, je vais me débrouiller. Et après, au lit quelques heures.

Uphek se figea une fraction de souffle, puis recula d’un pas, comme s’il lui rendait son espace et admettait en silence qu’il venait d’en gagner un autre.

« Tu collectionnes les façons de mourir intéressantes, » murmura-t-il dans son esprit, avec un humour qui ne mordait plus autant. « Bonne nuit, armure d’obsidienne. Demain, on reparlera de l’angle mort. Et de la façon dont tu veux le remplir. »

Il se détourna enfin, glissant vers la porte avec sa démarche silencieuse, laissant derrière lui une traînée d’odeur de champignons et de vide, et quelque chose d’inavoué, plus tenace qu’un parfum.

L’eau chaude reprit son calme. La pierre noire rayonnait doucement.

Agonie se savonna avec la lenteur d’une reine blessée qui refuse de se voir vaincue, puis s’enveloppa dans un linge sombre. Ses muscles criaient encore. Son arcade pulsait. Son dos gardait la mémoire du cuir.

Mais dans sa tête, une bénédiction nouvelle avait trouvé sa place.

Plus dangereuse qu’un plan. Plus intime qu’un fil. Et, peut-être, plus sérieuse que tout ce qu’elle osait déjà imaginer.

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