Chapitre 10 - La trame des Abysses
Cette nuit-là, le sommeil ne vint pas comme une chute douce.
Il la prit comme une marée lente, lourde, chargée de chaleur et de douleur en train de se recoudre. Agonie s’était laissée glisser entre des draps de soie noire encore tièdes de vapeur, le corps saturé de bleus, l’arcade sensible, le dos strié d’une brûlure qui avait la dignité d’une victoire.
Elle avait fermé son cocon d'améthyste. Elle avait osé un baiser sur le front d'un monstre. Elle avait chanté une bénédiction qui n’appartenait à aucun temple.
Et maintenant, sans public, sans masque, sans devoir immédiat, son esprit forgea une vision.
Le rêve s’ouvrit en trois temps, comme une cérémonie illégitime dont elle aurait été la seule prêtresse.
D’abord, ce fut la pierre.
Elle se retrouva dans le dojo de la Maison Xarann, mais pas celui qui sent le cuir et la sueur. Celui-ci était dépouillé, rendu à son ossature brute. Il ne restait que la roche noire et un cercle de lumière violette posé au centre, une auréole silencieuse qui n’avait rien de divin et tout d’un défi.
Agonie y entra comme on entre dans une arène qui a décidé de vous juger sans témoin.
Chaque pas réveillait le souvenir des chutes de la nuit. Sa nuque rentrée. Son dos heurtant le sol. Ses côtes protestantes. Sa respiration coupée comme un fil trop tendu. Sauf que le rêve était cruel d’une manière intelligente. À chaque impact, ce n’était pas elle qui payait.
La pierre se fissurait.
Une première lézarde, fine comme une entaille de dague. Puis une seconde, plus large, traversant le cercle violet en une veine sombre. Les dalles prenaient les hématomes à sa place. Elles se marbraient d’éclats d'améthyste et de stries noires, comme si la cité elle-même encaissait pour elle, comme si Anthracite, dans un élan d’ironie maternelle, acceptait une nuit de souffrance à sa place.
Elle se releva, haletante, et la salle semblait respirer avec elle.
Puis elle leva les yeux. Il n’y avait plus de plafond. Au-dessus d’elle, une toile immense, vivante, descendait lentement du vide. La toile de la Mère-Vorace. Une architecture organique, splendide et affamée, dont les fils vibraient comme une menace polie. Elle s’abaissait à chaque chute, centimètre après centimètre, imposant un ciel qui voulait devenir cage.
Agonie resta droite. Elle sentit quelque chose en elle sourire sans sourire. Elle recommença à tomber, volontairement cette fois, et le cercle violet pulsa, et la pierre céda davantage, et la toile réagit comme un prédateur contrarié.
C’était un affront sans cri. C’était une leçon sans maître.
Ensuite, ce fut l’eau.
Le décor glissa sans transition, comme si la pierre avait fondu en vapeur. Elle était de nouveau dans ses bains. Même bassin de pierre noire. Même chaleur qui enveloppe et ment. Même lueur de braises. Sauf que l’eau n’avait plus ce mouvement paresseux de la vie. Elle était parfaitement lisse, immobile, noire comme un miroir d’obsidienne posé à plat.
Elle s’y pencha.
Son reflet apparut.
Puis un second.
À gauche, la prêtresse parfaite. Peau anthracite, cheveux blancs, yeux de verre laiteux comme une lune morte devenue dangereuse. Maquillage de guerre, sourire maîtrisé, précis, un sourire qui aurait pu faire plier une novice, ou séduire une Matrone, ou mentir à une Déesse sans trembler.
À droite, quelque chose de plus pâle. Elle-même, mais dépouillée. Ses traits semblaient avoir traversé trop de nuits. Ses joues étaient à peine plus creusées. Un halo de violet et de gris lui mangeait les contours, comme si cette version d’elle avait vécu là où la lumière se fatigue. Et sous ce reflet, derrière l’ombre de son ombre, il y avait des formes maigres, osseuses, des silhouettes sans chair qui bougeaient lentement, comme si son futur avait commencé à se remplir de morts qui ne lui appartenaient pas encore.
Les deux images se superposèrent une seconde.
Sa main onirique toucha la surface de l’eau. Elle ne s’enfonça pas. Elle rencontra du froid. Un froid de cryptes et de galeries trop anciennes, un froid qui avait l’odeur des lieux où même les Nyxides préfèrent ne pas écrire leur nom. L’eau chaude du bain n’était plus qu’une peau mensongère étirée sur un abîme plus vaste.
Et très loin, au-delà de la vapeur et du reflet, elle crut percevoir un horizon qui n’avait rien à faire dans les Profondeurs d'Obsidienne.
Une pierre sèche, brûlante. Une lumière étrangère, violente comme un soleil oublié. Du sable d'or qui coulait comme de l'eau. Une silhouette colossale se tenait debout dans cette clarté impossible, drapée de bandelettes et d'ombres. Elle ne voyait pas un visage. Elle sentait une attente. Une patience ancienne. Une curiosité polie et divine, comme des yeux qui ne dorment jamais vraiment.
Un nom n’existait pas encore dans son esprit. Mais la sensation resta, plantée comme une graine de désert dans un jardin de moisissures.
Enfin, ce fut le fil.
Tout disparut. Il ne resta plus que le noir, profond et silencieux, strié de lignes tendues comme des veines.
Un fil rouge, gluant, presque vivant. Celui de la Mère-Vorace. Nourri de sacrifices, de cris retenus, de fouets offerts avec le visage impassible.
Un fil gris, dur et râpeux. Celui d'Anthracite. Composé d’alliances, de chuchotements, de coups portés dans le dos avec l’élégance d’un protocole.
Un fil violet sombre, plus jeune, plus fragile, mais déjà étonnamment tenace. Celui qu’elle avait commencé à tresser avec Uphek, pulsant doucement comme un cœur qu’on refuse d’avouer.
Agonie se tenait au milieu. Ses doigts gris étaient tachés d’encre et de sang.
Elle prit les trois fils. Elle tenta de les nouer.
Quand le rouge passait au-dessus des autres, la toile se refermait sur elle comme un plafond d’araignée décidé à l’écraser avec amour. Quand elle tirait trop sur le gris, le sol sous ses pieds s’effritait, des éclats de pierre tombant dans un vide où la cité semblait rire.
Alors elle toucha le violet. Doucement.
Et quelque chose d’inattendu se produisit. D’autres couleurs apparurent par endroits, comme des reflets qu’on croyait impossibles. Un vert malade. Un blanc d’os. Un noir plus profond que la nuit de la Maison Xarann, un noir bruissant de voix qui n’avaient plus besoin de souffle pour exister. Et, filant à travers tout ça, un grain de sable doré, minuscule, brûlant.
Elle sentit sa propre respiration se ralentir.
Et une pensée claire, absolue, naquit au centre du rêve. Une pensée qui n’appartenait ni à Famine, ni à la Déesse, ni même à Uphek.
« Je ne veux plus appartenir à un fil. Je veux être celle qui coupe. »
À cette phrase, le réseau entier frémit.
Le rouge se tendit pour l’étrangler. Le gris se crispa autour de ses poignets.
Mais le violet ne rompit pas.
Il glissa, se replia sur lui-même, et forma un anneau autour de son poignet. Un cercle d’obsidienne et d’améthyste, serti de petites ronces noires. Une promesse qui avait la forme d’une armure intime.
Elle se réveilla au moment exact où, dans le rêve, ce cercle touchait sa peau.
Le matin, ou ce qui en tenait lieu dans les Tréfonds, n’apporta pas d’oracle, pas de signe grandiose, pas de voix divine furieuse.
Il ne resta que des fragments. Une impression de pierre qui cède à sa place. Une eau froide cachée sous la chaleur. Une odeur fantôme de sable chaud. Et ce sentiment tenace, presque physique, d’avoir serré quelque chose autour de son propre poignet.
Elle ne se souvint pas de l’horizon étranger. Elle ne se souvint pas de la silhouette aux ailes d'ombre.
Pas encore.
Mais la phrase, elle, restait là, immobile au fond de son crâne, comme un fil qu’on refuse de remettre entre les mains des dieux.
« Je ne veux plus appartenir à un fil. »

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