Chapitre 11 - Le prix de la Vigilance

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Au matin, ou ce qui tenait lieu de matin dans les Profondeurs d'Obsidienne, Agonie se réveilla en hurlant.

Elle écarquilla les yeux, encore incertaine du bruit qui l'avait tirée du monde onirique, de cette sensation brûlante à son poignet. Son cœur battait la chamade, une douleur sourde lui lançait le dos, et un mal de crâne cognait faiblement à l’arrière de sa tête. L'impression qu'un anneau d'obsidienne et d'améthyste lui serrait encore la peau mit quelques secondes à s'estomper. En baissant les yeux, il n'y avait rien, juste la marque pâle d'une pression qui n’avait jamais existé.

— Je ne suis pas un chien que l'on siffle ! rugit-elle, un cri de rage et d'impuissance qui s'éteignit contre les murs humides.

Une apprentie prêtresse dont le nom échappa à Agonie entra après s’être annoncée, portant deux messages, la voix tremblante d'excitation.

— Maîtresse, votre présence est requise dans le Grand Hall de la Maison, nous avons de la visite. Ah et au fait… Elle se pencha, murmurant, le visage déformé par l’avidité des commérages. Il semblerait que le serviteur de Matrone Famine ait eu l’autorisation de se servir à nouveau de ses pouvoirs psioniques. On ne sait pas ce qui s’est passé, mais elle l’aurait nommé Maître de Cérémonie pour les jours à venir…

Agonie n’entendit vraiment que deux choses à travers le bourdonnement des paroles : la visite dans le Grand Hall, et la promotion psionique d’Uphek. Le reste se noya dans son agitation.

Elle resta dans sa tenue de tissus, s’arma de sa dague rituelle, et tendit sèchement la trousse de maquillage à la demoiselle, lui laissant l'exécuter comme une tâche machinale : kohl, or, lèvres noires, tresses minimales. Elle claqua la langue pour faire taire le flot de paroles.

— Ça suffit. Je verrai bien par moi-même.

Elle quitta ses quartiers presque au pas de course, pieds nus sur la pierre froide, la douleur du dos répondant au rythme de ses talons qu’elle enfila en passant devant un banc. Son poignet picotait toujours, et elle sentit la voix paresseuse d'Uphek s'insinuer au fond de son esprit.

« Tu hurles bien au réveil. Ça met tout le monde dans l’ambiance. »

Agonie ignora le sarcasme. Elle n’eut pas le temps de répondre. Chaque couloir la rapprochait du bruit : des voix, des armures, des chuchotements.

Les grandes portes du Hall étaient ouvertes. Matrone Famine trônait déjà, raide et majestueuse sur son siège de chitine. À sa droite, légèrement en retrait, se tenait Uphek.

Il n’était plus le simple serviteur. Vêtu d’une robe plus riche aux motifs géométriques violets, un collier d’os poli autour du cou, il se tenait comme un officiant. Une légère vibration enveloppait son crâne d'albâtre, et ses yeux orange et noir luisaient plus intensément. Elle sentit sa présence mentale, plus nette, plus large qu’avant, effleurer la salle comme un filet invisible.

Un garde Kérate, hallebarde au poing, frappa le sol de sa patte blindée.

— Annonce : Délégation de la Maison Zyl-Vara ! Matriarche Ilyndra Zyl-Vara, héritière psionique de la Troisième Maison… et son conseiller Nyloth.

Les silhouettes entrèrent dans la lumière. La jeune Matriarche, trop lisse, trop droite pour son âge, et son cousin Nyloth, arborant un sourire satisfait, drapé dans une dignité officielle.

Agonie se glissa derrière les gardes. Elle remarqua aussitôt la transformation d'Uphek. Une bouffée de chaleur presque malsaine, une admiration qu’elle ne devait pas montrer, monta en elle. Elle lui accorda un bref regard et vit qu'il resplendissait dans ce nouveau rôle. Elle détourna rapidement les yeux, puis se glissa à la gauche du trône, juste assez devant sa mère pour lui transmettre un message codé de la main.

Ses doigts gris bougèrent avec l’agilité d’un serpent : « Mère Matrone… je me suis perdue et j’ai appris. Dans une nuit, les Oracles se feront manipuler par Nyloth. Un sacrifice raté, mais ce sera le début. Il croit que la Maison Xarann LE soutiendra, car nous sommes une maison ‘’sage’’. Il se pense plus intelligent que vous. Il nous reste une nuit pour le coincer. »

Matrone Famine ne tourna pas la tête, mais ses yeux rouges suivirent chaque mouvement. La seule réaction fut le léger arrêt du cliquetis de son chapelet d'os. Sa main gauche bougea à peine sur l’accoudoir, en retour : « Bien. Ne te perds plus, maintenant : reste là où je peux te voir. Ce soir, nous jouons la maison sage. Demain, nous tirons le fil. »

Agonie garda le silence. Elle écouta la deuxième voix, rauque, s'insinuer dans son crâne, sa bouffée de chaleur ayant été captée par le nouveau Maître de Cérémonie.

« Ne regarde pas trop l’esclave promu, armure… on pourrait croire que tu es contente pour moi. Tu me raconteras plus tard ce que tu as rêvé, quand tu as crié. Pour l’instant, regarde bien ton petit Nyloth. »

Agonie lui répondit mentalement, les yeux dans le vide.

« Tu as raison, je vais regarder ailleurs. Je ne m’y attendais pas, c’est une surprise plutôt agréable. Je te raconterai mon rêve, si tu me racontes ton ascension. »

La réponse mentale d’Uphek vibra aussitôt, brève mais chaude. « Marché conclu. Ton rêve contre mon ascension. Pas ici. Pas maintenant. Quand personne ne pourra faire semblant de ne pas nous entendre. »

Devant elles, Uphek prit la parole avec le ton posé d’un officiant habitué aux grandes occasions :

— La Maison Xarann accueille la Troisième avec les honneurs dus à son rang. Puisse la Mère-Vorace juger nos échanges… productifs.

Matrone Famine se fendit d’un sourire sans chaleur.

— Matriarche Ilyndra, cousin Nyloth… soyez les bienvenus dans ma toile. Nous parlerons d’affaires ce soir encore. Mais j’ai entendu dire que vos oracles brûlaient d’impatience d’annoncer un “signe” à la cité. Peut-être pourrions-nous, demain, organiser un rite conjoint ? Vos voyants, mes prêtresses, une vision partagée devant témoins.

Agonie plissa les yeux. La Matrone tissait subtilement sa toile. Elle perçut le battement de cil de Nyloth, caractéristique d’une personne qui venait de se faire devancer. Elle sourit, se délectant de son malaise.

— Ce serait un honneur, Matrone, répondit Nyloth.

Uphek continua, sa voix portant clairement :

— Le rite conjoint aura lieu demain à la neuvième cloche, au Sanctuaire des Visions. Les délégations seront conviées en nombre restreint… et prêtresses désignées.

Son regard orange glissa très légèrement vers Agonie. « Tu voulais ton oracle. On va t’en mettre plusieurs dans la même pièce. »

L’accueil protocolaire dura encore quelques minutes. Finalement, Famine se leva.

— Ilyndra, Nyloth, des appartements vous ont été préparés. Reposez-vous. Ce soir, nous parlerons détails. Demain, nous montrerons à Anthracite que nos Maisons savent marcher sous un même fil.

Agonie sentit le regard de la jeune Matriarche Ilyndra se poser sur elle, un clignement long, suffisamment pour qu'une psionique comprenne : je sais qu’il y a quelque chose là. Agonie lui inspira une certaine peine. La petite n’était pas stupide, juste née dans la mauvaise maison.

Alors que les hôtes quittaient les lieux, Famine tapota son chapelet, puis bougea la main vers sa fille : « Va flairer l’odeur des oracles. Laisse les politesses pour ce soir. »

Agonie s’avança, sans un hochement de tête, indiquant qu’elle s’y rendait de ce pas. Elle descendit les marches et se retrouva à la hauteur d’Uphek. Une lueur malicieuse au fond des yeux qu’il était seul à pouvoir voir, elle inclina très respectueusement la tête.

— Maître…

Puis elle s’éloigna, son déhanché de femme née sous le signe de l’araignée dominant la pierre du hall. Elle ne se retourna pas pour lui parler mentalement.

« Trouvons ces imposteurs d’oracle… je sens qu’on va bien rigoler. Peut-être que la Déesse sera de la partie. »

Uphek eut un infime temps d’arrêt, ses tentacules se faisant plus lisses. Il inclina à son tour la tête, à peine.

— Prêtresse, répondit-il à voix basse.

Un rire mental vibra dans l'esprit d'Agonie. « Si Elle vient, ce sera pour regarder qui tombe en premier. Tes “imposteurs” sont au Sanctuaire des Visions. L’aile nord, deuxième niveau, derrière les draperies noires qui sentent l’ozone et la peur. »

À haute voix, il ajouta pour les oreilles qui traînaient :

— Matrone, je ferai préparer le sanctuaire pour demain. Les oracles seront mis… dans les meilleures dispositions.

Agonie vacilla. Le déploiement de la carte mentale par Uphek, ce fil violet tissé dans son esprit pour lui montrer le chemin, fut d'une violence psychique inattendue. Elle cligna des yeux, prise d’un vertige si soudain qu'elle dut se rattraper sur l’épaule de la soldate Nyxide la plus proche.

Elle sentit alors la voix d'Uphek glisser dans son esprit, mélange de sarcasme et d'approbation involontaire.

« Voilà. Tu voulais l'itinéraire. Ce fil est ma carte. Tu as survécu au transfert... Félicitations. C'est déjà plus que ce que je donnais à ta prétendue résistance mentale. »

— Maîtresse ! Je ne vous avais pas vue, vous étiez là ? Oh… ça va aller ? s’inquiéta la guerrière.

— Oups, ce que ces marches sont glissantes, mentit la grande prêtresse, l’œil sec. Zely, je suis toujours là où il y a de l’action, voyons. Oui, oui ça va aller merci, et bon courage pour les préparatifs…

Agonie s’éloigna rapidement. Elle se concentra sur le fil violet qu’Uphek avait tendu. La couleur, étrangement similaire à sa propre magie d'ombre, la frappa.

« Je prends ça pour un compliment, » répondit-elle au sarcasme mental d'Uphek.

Elle fit d'abord un détour par ses quartiers pour un changement capital. Si l'objectif était d'intimider, l'ombre n'était plus suffisante. Elle devait revêtir l'incarnation la plus parfaite de sa Déesse. Elle serait la Tempête. Elle enfila son masque de cérémonie, une pièce de porcelaine noire et blanche sculptée à l'effigie terrifiante du visage de la Mère-Vorace, ses yeux d’opale ne laissant plus transparaître que la colère divine. Elle détestait l'odeur d'ozone qui imprégnait les sanctuaires, et le masque offrait un refuge bienvenu.

Il lui manquait un accessoire, le plus terrifiant.

Sous le masque de porcelaine, Agonie se dirigea vers la Fosse aux Kérates, l'élevage des guerriers maudits de Matrone Famine. Elle se tint au bord du creux couvert de chitine, l’air saturé du cliquetis lourd des carapaces qui s'entrechoquaient.

— Oh, Mère-Vorace, commença-t-elle à prier, sa voix résonnant froidement derrière le masque. Pour châtier les hérétiques qui parlent faussement en ton nom… Il faudrait que l’un de tes enfants m’accompagne dans cette quête. Le guerrier le plus impitoyable… un Kérate, souffla-t-elle, un frisson la parcourant.

Les yeux du masque étincelèrent.

Un corps immense et blindé remonta des profondeurs de la fosse, ses six pattes massives de scarabée raclant la pierre avec un bruit de métal. C'était un Kérate. Une abomination. Un mâle Nyxide tourmenté, transformé par la Déesse en char d'assaut vivant. Agonie en avait un goût morbide prononcé ; elle ferait de cette créature un joyau inestimable.

À travers la porcelaine, le Kérate ne pouvait voir son sourire triomphant, mais elle souriait, de toutes ses dents. La voix d'Uphek glissa alors dans son esprit, précise et renseignée, comme s'il lisait les dossiers de la Maison par-dessus son épaule :

« Celui-là. Je le reconnais. C'est l'ancien capitaine de la garde de l'Aile Ouest. Il s'appelle Vorn. Une brute qui a refusé de plier... jusqu'à ce qu'il rompe. Il sera parfait pour effrayer des devins de pacotille. »

Elle s’empressa de reprendre le dialogue psionique :

« Vorn ? Intéressant… maintenant que tu le dis j’ai dû voir son nom dans les registres du temple. Il sera plus qu'un chien de garde s’il fait ses preuves aujourd’hui. On pourrait en faire un allié, si on le traite bien. »

Agonie fit signe à la créature d’avancer sur le sol afin de l’observer sous toutes ses coutures.

Le monstre était splendide. Son corps inférieur était celui d'un scarabée rhinocéros géant, noir aux reflets pétrole, cuirassé comme une forteresse. De la carapace émergeait le torse gris et musculeux de Vorn, dont la tête était couronnée d'une corne frontale massive. Il ne tissait pas, il écrasait.

L'inspection terminée, elle hocha la tête et lui fit une révérence exagérée.

— Vorn… Je ne pourrai jamais te rendre ton ancienne vie, mais je pourrai te faire entrer dans la légende. Aujourd’hui, je te sors de ton trou. Nous avons une mission : intimider, impressionner de faux oracles. Tu pourras parler en mon nom, je te murmurerai quoi répondre si besoin. Ton avis m’intéresse aussi. Suis-moi de près. Tous devront s’agenouiller sur notre passage.

Elle commença à se diriger vers la sortie de la Fosse, attendant sa réaction. Seule une bouffée de chaleur approbatrice répondit à Uphek. Ce compliment la toucha droit au cœur, comme une pique de glace glissée le long de sa colonne vertébrale.

Le cortège se mit en route vers l'Aile Nord, le silence des couloirs se brisant sur le claquement des hauts talons d'Agonie et le bruit sourd, tectonique, des pas blindés de Vorn. Le sol tremblait légèrement à chaque mouvement du Kérate. Le masque d'Agonie tournait discrètement vers les visages qui bordaient les couloirs, savourant les réactions. Elle se nourrissait de leur peur, de leur respect, de cette horreur contenue devant un Kérate, manifestation de la force brute de la Maison Xarann.

Elle s’arrêta net devant la porte du Sanctuaire des Visions. Elle se tourna vers Vorn, le regard du masque fixe.

— On ne tue personne, murmura-t-elle, la voix étouffée. Pas aujourd’hui. Peut-être demain, si tu en as l’envie… et que Matrone Famine nous y autorise. Il y a moyen que je t’obtienne à nouveau une place dans la garde. Grogne s’il le faut, fais claquer tes mandibules, fais quelques moulinets de ta lance d’os pour intimider ceux ou celles qui nous approcheront de trop près. Tu es le Gardien de la Ruche…

Elle tourna la tête vers le garde du sanctuaire, et d’un mouvement du menton, lui fit signe de l’annoncer en ouvrant les portes.

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