Chapitre 12 - Le châtiment de la déesse

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Agonie entra.

Elle ne marcha pas, elle glissa, son corps drapé dans la majesté terrifiante du masque de porcelaine et des crocs dorés de la Mère-Vorace.

Derrière elle, Vorn s'engouffra. Il dut baisser son torse gris pour passer le cadre avant de se redresser de toute sa hauteur sous la voûte du sanctuaire. La lance d'os racla le plafond, ses six pattes blindées produisant un cliquetis tectonique qui résonna contre les murs circulaires comme une sentence de mort. L'odeur de chitine et de terre remuée envahit l'espace.

L'odeur d'ozone et d'encens bon marché prit à la gorge. Les trois "oracles" se figèrent.

Le Vieux, aux cheveux filasse, laissa tomber une coupe d'argent. La Jeune Médium écarquilla les yeux. Le Scribe renversa un trépied. Le silence fut total, lourd, seulement brisé par la respiration sifflante et mécanique de Vorn.

Dans l'esprit de la prêtresse, la voix d'Uphek était un murmure de velours noir : « Regarde-les. Ils s'attendaient à un messager discret pour confirmer les horaires de la trahison... et tu leur amènes l'Apocalypse dans leur salon. Le scribe, celui de droite... il essaie de cacher un parchemin dans sa manche. »

Agonie les ignora. Elle laissa la lumière bleutée du sanctuaire s'assombrir. Puis, d’un geste subtil de ses doigts gantés, elle invoqua la magie. Des Lueurs Abyssales apparurent au-dessus des encensoirs de la pièce, scintillant d'un rouge écarlate, pulsant comme des gouttes de sang.

Agonie s’approcha des encensoirs, prononçant l’incantation à voix basse dans la langue ancienne : « Feux des abysses, dansez. »

Instantanément, la composition des charbons changea pour apporter une nouvelle senteur, plus boisée, plus douce, plus vraie. Une lueur violette s’en échappa, saturant l'air d'une menace mystique.

Elle s’approcha du Vieil Oracle.

— Pour le rituel de demain, commença-t-elle froidement derrière son masque. Il faut accorder les encensoirs à notre Déesse Sombre. Veille à ce qu’il ne s’éteigne jamais… sinon tu seras maudit sur trois générations.

Sa voix se fit plus menaçante, un grondement sourd.

— Je suis déçue, je ne vois pas la marque de la Mère-Vorace parmi tes belles parures…

— M-Maudire ? Non, par pitié, Grande Prêtresse ! bafouilla le Vieux. J'ai... j'ai la marque ! Elle est... elle est gravée dans mon cœur ! Je veillerai au feu !

Agonie le laissa ramper vers l'encensoir. Elle passa à la Jeune Médium.

— Regarde mon beau Kérate. Contemple sa souffrance, un instant. La nuit dernière j’ai eu une vision. On raconte que les médiums sont capables de lire les lignes de temps… j’aimerais que tu me prédises si mon avenir sera rempli… d’amour. Une petite prédiction. Si aucune image ne te vient, sois inventive, j’ai des goûts particuliers… donc si rien ne te vient, tu rêveras toute la nuit de mon ami à carapace.

Elle tendit sa main nue marquée de cicatrices à la jeune médium.

« "L'amour" ? Tu es cruelle, Agonie. Tu lui demandes de trouver une fleur dans un charnier, » siffla le rire mental d'Uphek.

La médium prit la main d'Agonie.

— L... L'amour ? couina-t-elle. Je vois... je vois un lien, chuchota-t-elle, la voix tremblante. C'est froid. Et sombre. Quelque chose qui... qui vous dévore autant que vous le dévorez.

Elle rouvrit les yeux, paniquée.

— C'est un amour puissant ! Très puissant ! Un... un partenaire qui vous élèvera au-dessus de la Matrone !

Elle lâcha la main d'Agonie et s'effondra en sanglots.

Les mains de la Médium étaient moites, froides et tremblantes. Décidément Agonie n’appréciait pas le contact des lâches. Elle dissimula son dégoût.

Elle projeta sa voix mentale sur un ton ironique vers Uphek.

« Tu as raison, mais ça m’amuse ces bêtises. L’amour ce n’est que de l’alchimie viscérale, rien de plus. Oui ça on peut dire que ce n’est pas un lien comme les autres, jusque-là elle a raison la cocotte… C’est ma préférée. Je vais lui donner un coup de pouce pour qu’elle s’améliore, j’espère qu’elle ira loin… on la garde sous la patte. »

Agonie l’observa s’éloigner. Puis elle fit signe à Vorn de se rapprocher. Elle laissa courir ses doigts sur sa peau chitineuse et froide.

— Satisfaisant… mais insuffisant. Prometteuse, je dois l’avouer, mais il faudra plus. Si ça peut t’intéresser… sache qu’un rêve érotique, ça n’a jamais tué de médium.

Elle décocha un clin d’œil entendu au Kérate, invisible sous son masque, et s’approcha du dernier oracle, le Scribe.

— Je sais… mais la Mère-Vorace exige toujours la perfection, dit-elle d’un murmure presque ronronnant. Je vais t’aider, Scribe.

Le Scribe déglutit péniblement. Le parchemin froissait bruyamment dans sa manche.

Agonie frappa sa dague rituelle contre l'épaule blindée de Vorn, produisant un son métallique clair.

— Agenouillez-vous ! ordonna-t-elle.

Le Scribe céda. Il s'écroula.

— Le parchemin.

Le ton était sans appel. Le Scribe tira le rouleau de sa manche. Ses doigts s'ouvrirent. Le parchemin tomba dans la main ouverte d'Agonie. Il était tiède, froissé par l'angoisse.

Le Scribe s'affaissa, glissant le long du mur jusqu'au sol, vaincu.

— C'est... c'est Nyloth, pleurnicha-t-il, abandonnant toute loyauté. Il a écrit les visions lui-même. Il a dit que si nous ne les récitions pas demain... la Maison Zyl-Vara nous ferait taire à jamais.

Agonie déroula lentement le document volé. Elle lut les lignes tracées à l'encre noire. Tout y était. « À la neuvième cloche, le pilier Est se fissurera. Les Oracles devront crier que la Déesse rejette l'alliance, à moins que la Maison Zyl-Vara ne prenne la tête du rite. »

C'était un script. Une pièce de théâtre conçue pour humilier la Maison Xarann.

Uphek siffla d'admiration dans son crâne : « Et voilà. Tu tiens la dague avec laquelle il comptait nous égorger. Il ne te reste plus qu'à décider dans quel dos la planter. »

Les mains habiles d’Agonie enroulèrent le parchemin. Elle le glissa en sécurité, là où personne n’oserait mettre les doigts : entre ses seins, sous le cuir de sa tunique. Point de colère sous son masque, juste un peu de déception devant ces trois incompétents.

— Vous m’avez ouvert vos cœurs, votre dévotion pourrait atteindre un tout autre niveau si vous écoutez ce que je vais vous dire. Avec votre âme, votre cœur et vos viscères, pas seulement vos oreilles. À genoux.

Ils étaient déjà au sol, mais ils s'écrasèrent un peu plus.

Agonie leva les yeux vers le plafond et les toucha un à un, lançant un sortilège de Restauration Supérieure. « Vitalité Renouvelée… » La magie déferla sur eux comme une vague d'eau glacée, lavant la fatigue, la peur panique et l'emprise mentale.

Elle entama un chant rituel, refermant le cercle en tenant les deux aux extrémités par une main. Sa voix fit vibrer les lourds rideaux.

Toile obscure, Mère, Reine du soir, Serre nos cœurs dans ton noir pouvoir, Fais de nos pas des lames fidèles, Et de nos âmes tes perles cruelles.

Ses yeux se révulsèrent derrière le masque. Elle invoqua la Mère-Vorace, qui prit place dans ses cordes vocales. Sa voix se superposa à celle d'Agonie, un écho caverneux et multiple.

Petits fils fragiles... résonna la double voix, faisant trembler les flammes des bougies. — Vous trembliez devant un ver qui se prend pour un tisseur, alors que l'Araignée est là.

Agonie resserra sa prise sur leurs mains. La magie violette pulsa à travers eux, non plus comme un soin, mais comme une laisse.

Écoutez ma volonté. Oubliez le script du traître. Demain, à la neuvième cloche, le pilier ne se fissurera pas. Vous attendrez. Vous guetterez la Mère de cette Maison, Famine. Lorsqu'elle lèvera la main pour réclamer le silence... alors, et seulement alors, vous ouvrirez le Voile. Pour de vrai.

Un rire sec, partagé par la Déesse et la Prêtresse, écorcha l'air.

Vous invoquerez ma puissance brute. Vous la déverserez non pas sur le sol, mais sur l'enfant, Ilyndra. Faites de cette petite une Matriarche terrifiante, et scellez son destin à celui de la Maison Xarann. Quant au mâle... Nyloth... Dénudez-le. Quand la puissance tombera sur Ilyndra, pointez-le du doigt. Révélez sa main, son encre, sa trahison. Faites de lui l'offrande qu'il ne s'attend pas à être.

La pression retomba, laissant les oracles haletants mais transfigurés. Ils étaient des fanatiques touchés par la grâce.

Dans son esprit, Uphek glissa : « Tu as le sens du dramatique, Agonie. Je crois que tu viens de transformer trois fonctionnaires incompétents en bombes à retardement. Nyloth ne va pas comprendre ce qui le frappe. »

Les trois oracles la regardaient avec une adoration absolue.

— Ta volonté sera faite, Avatar, souffla le Vieux, les yeux brillants. Ilyndra sera reine. Nyloth sera cendres.

Un rire bref sortit de la gorge d’Agonie, satisfait. Elle hocha la tête. Elle s’approcha de Vorn, encore prosterné, sa masse de chitine immobile. Elle chuchota à son oreille pour que seul lui l’entende.

— Je te laisse quartiers libres quelques heures… maintenant que la demoiselle a été touchée par la grâce divine, elle ne devrait plus te considérer comme un horrible monstre, passez un peu de temps ensemble. Bon sang elle va beaucoup me ressembler dans les années à venir, cette petite Nyxide, lâcha-t-elle, presque fière de son tour de passe-passe. Je t’appellerai quand j’aurai à nouveau besoin de toi. Tu me remercieras plus tard.

Elle le gratifia d’une tapote sur l’avant-bras blindé et rebroussa chemin. Vorn émit un cliquetis de mandibules qui ressemblait étrangement à un ronronnement. Il se tourna vers la jeune Médium, qui, toujours à genoux et baignée dans la rémanence de la magie divine, ne recula pas. Au contraire, elle leva vers l'abomination un regard dévot, voyant en lui non plus un monstre, mais l'animal sacré de l'Avatar qui venait de la bénir.

Agonie les laissa à leur étrange communion, un mélange de fanatisme et de fascination morbide, et quitta le sanctuaire.

Assoiffée, elle devait trouver les cuisines au plus vite.

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