Chapitre 15 - La descente de l’araignée
Le Grand Hall des Réceptions était plongé dans une opulence glaciale.
Les tables de pierre noire débordaient de mets luxueux des Profondeurs, illuminées par des globes de magie Nyxide qui projetaient des lueurs malsaines sur les visages d'ébène et les parures d'adamantium. Au centre de la salle, le plafond s'ouvrait sur une immense verrière de cristal sombre.
Alors que les conversations mondaines s'épaississaient, une voix basse et grave résonna en écho. Elle semblait provenir des profondeurs de la roche elle-même, amplifiée par les cristaux. Les têtes se levèrent brusquement vers le plafond. Les dialogues laissèrent place à l'écho puissant du chant, avant même que les convives n'aperçoivent la silhouette.
Les luths des bardes se turent, leurs cordes s'accordant à la hâte. Une touche de magie imprégna leurs instruments, les forçant à s'accorder parfaitement à cette mélodie inconnue. Les tambours de guerre, tenus par des esclaves invisibles, cessèrent leur rythme martial pour devenir les pulsations profondes du cristal. Toute la pièce se mit à vibrer en résonance avec le chant à venir.
Puis, une ombre se détacha du cristal.
Agonie ne marchait pas vers la salle ; elle descendait.
Elle était suspendue, tête en bas, par un unique fil de soie noire qui semblait défier la gravité. La tenue choisie par le Maître de Cérémonie était une démonstration sublime de perfidie. La robe, tissée d'ombres et de reflets de nacre violette, s'ajustait à son corps comme une seconde peau vivante. La coupe, scandaleuse et guerrière, exposait une épaule nue contrastant avec une longue manche griffue, tandis qu'un col rigide encadrait son port de tête altier.
Son dos était largement ouvert, exposant la topographie brute de ses cicatrices de fouet et sa musculature de Nyxide. La jupe était fendue haut sur la cuisse, promettant le mouvement et la séduction prédatrice. Sur sa chevelure, l'araignée violette, "Cerveau", était nichée juste au-dessus de son front. Ses pattes étaient mêlées aux mèches, elle était un bijou vivant, pulsant d'une faible lueur magique. C'était terrifiant. C'était parfait.
Son regard, aiguisé par l'euphorie et le vin de champignon, balaya l'assistance inversée. Elle arriva au centre exact de la verrière, les pieds à peine au-dessus des têtes des Matrones, et s'immobilisa. Le moment de gloire qu'elle avait préparé était arrivé. Elle ouvrit la bouche, et le chant s'abattit sur le Hall.
« La nuit sonne l’appel, dans un calme cruel. L’Agonie est mon sang, l’Ombre est mon autel. Ma robe est un serment de nuit profonde, Sous la Toile, l’aube s’effondre. Xarann, je sers la Maison sévère. Une foi de couteau, un pacte de fer. »
Sa voix grave se brisait sur la pierre et le cristal. Elle ne chantait pas une ode à la Reine Araignée, mais un serment de puissance personnelle masqué en dévotion. Elle décrivit sa force comme « une saison sans printemps, sans pardon. Un hiver de cendre sur vos oraisons », avant d'affirmer, provocatrice : « L’enfant de la cité brise ses lois. Mon âme se perd pour ta voix. Je deviens la nuit qui ne ploie pas. »
Le refrain claqua dans le hall, puissant :
« Gloire à Xarann, linceul de la reine ! Que mon cœur devienne l’écho de nos peines. Gloire à Xarann, que la nuit nous réclame ! Que l’Agonie couronne nos serments, nos lames ! »
Chaque strophe sur les alliances fragiles et les serments éphémères résonna comme un coup de poignard dans le dos des Matrones. Puis vint le coup de grâce, alors qu'elle s'immobilisait en suspension.
« Je suis la Fissure Noire, la vision qui descend. Le miroir de l’Ombre, le froid patient. Le Voile se déchire. L’heure est maintenant. La toile est tissée, Matrone, donne le signal ! L’Entrée au Bal devient un rite fatal ! »
Le silence qui suivit l'arrêt brutal des percussions rituelles ne fut pas un simple silence. Ce fut un vide. Une aspiration de l'air ambiant, comme si la salle entière venait de retenir son souffle devant l'apparition de son bourreau.
Les bardes, les doigts en sang d'avoir suivi un rythme qui n'était pas de ce monde, baissèrent leurs instruments fumants. La magie qu'Agonie avait imposé à la salle se dissipa lentement, laissant une lourdeur électrique, une odeur d'ozone et de métal chaud.
Agonie se laissa tomber les derniers mètres.
Elle ne toucha pas le sol comme une prêtresse. Elle atterrit comme Xsar le lui avait enseigné quelques heures plus tôt : une chute contrôlée, silencieuse, amortie par les cuisses et non les genoux. Elle se redressa dans un mouvement fluide, la fente de sa robe dévoilant une jambe grise musclée et marquée, avant de retomber parfaitement en place.
Elle se tenait là, au centre exact du « U » formé par les tables, une tache de violet, d'ombre et de peau nue cicatrisée au milieu de l'opulence noire. L'araignée Cerveau, nichée dans ses cheveux, émit une pulsation lumineuse qui sembla répondre aux battements de cœur affolés de l'assemblée.
Nyloth, le cousin ambitieux, avait pâli sous son maquillage sombre. Sa coupe de vin s'était arrêtée à mi-chemin de ses lèvres. Il regardait Agonie non pas avec désir, mais avec la réalisation soudaine qu'il avait sous-estimé la « fille qui écoute aux portes ». Il fixait le parchemin imaginaire qu'il croyait avoir écrit, se demandant soudain si l'encre n'était pas en train de couler.
Ilyndra, la jeune Matriarche de Zyl-Vara, ne regardait pas la robe. Elle regardait l'araignée sur le front d'Agonie. Ses yeux violets brillaient d'une fascination intense, presque enfantine. Elle percevait la magie brute, le lien avec le Kérate, le « pacte de fer ». Pour la première fois, elle ne semblait pas regarder Agonie comme une rivale, mais comme une énigme terrifiante.
Posté près d'un pilier, Xsar ne montra aucune émotion, mais sa main quitta le pommeau de son épée pour croiser les bras. Un hochement de menton imperceptible la félicitait : Tu as retenu la leçon. Tu es le vertige.
« Une entrée fracassante, littéralement, » glissa la voix d'Uphek dans l'esprit d'Agonie, veloutée et satisfaite. « Tu viens de transformer un dîner diplomatique en concert de funérailles. Regarde Nyloth... il cherche déjà une sortie des yeux. Et ta robe... l'ouverture dans le dos est un coup de génie. Tu ne montres pas ta peau, tu montres ton histoire. Personne n'ose regarder tes cicatrices en face. »
Sur son trône, Matrone Famine se leva lentement. Elle ne semblait pas surprise. Elle semblait... rassasiée. Elle avait commandé un spectacle, sa fille lui avait offert un opéra. Elle leva sa coupe d'adamantium, le liquide rougeoyant à l'intérieur captant les reflets de la verrière.
— Une entrée digne de la Fissure Noire, ma fille, déclara-t-elle, sa voix coupant le silence comme un rasoir.
Elle tourna son regard vers la délégation Zyl-Vara, un sourire prédateur aux lèvres.
— Vous voyez ? La Maison Xarann ne cache pas ses cicatrices. Elle les chante.
Elle but une gorgée, puis abaissa sa coupe vers Agonie.
— Tu as parlé de « rite fatal », Agonie. Viens donc t'asseoir à ma gauche. Nyloth nous expliquait justement comment les Oracles prévoyaient d'illuminer notre journée de demain.
C'était le signal. Famine l'invitait dans le cercle restreint.
Agonie n’esquissa même pas un sourire. Son regard ardent balaya les lieux et son esprit se dirigea vers celui qui lui avait inspiré cette entrée.
« À croire que c’est toi qui l’as tissée, cette robe, » lui répondit-elle mentalement. « Quand je l’ai enfilée, elle s’est resserrée sur ma silhouette. La boîte aux senteurs de bois et de champignons était tout aussi magnifique… Merci. Je sens que je ne vais pas m’ennuyer, pour une fois. »
« Cette robe n'a pas été tissée, Agonie. Elle a été conjurée à partir de l'idée que je me fais de toi : dangereuse, insaisissable et royale. Ravie qu'elle te plaise. Maintenant, va. Ta chaise t'attend, et ta proie transpire déjà, » glissa la réponse d'Uphek, douce comme une soie froide, alors qu'elle avançait vers la table.
D’une démarche féline, faisant claquer ses talons sur le sol impeccable, elle se dirigea vers la place toute désignée par sa mère. En passant à ses côtés, elle signa discrètement avec ses doigts : « Merci Mère. Vous êtes la meilleure Matrone de la cité. Je vais le faire suer un bon coup pour qu’il reste à sa place. »
Matrone Famine capta le langage des signes avec une imperceptible inclinaison de tête. Ses yeux rouges brillèrent d'une satisfaction maternelle, ou du moins, de ce qui s'en rapprochait le plus chez une Nyxide : la fierté de voir sa progéniture aiguiser ses crocs. Elle tapota d'un doigt griffu l'accoudoir de son trône en réponse silencieuse : « Fais-le saigner. »
Agonie se glissa sur la chaise d’ébène sculpté. Elle posa ses fesses sur le coussin de velours, croisa les jambes sous la table et planta ses yeux dans ceux de Nyloth.
— Dans la Maison Xarann, on ne fait jamais les choses à moitié, lui lança-t-elle. On vit chaque jour comme si c’était le dernier.
Elle lâcha son emprise visuelle, mettant un terme à cette conversation à peine entamée, puis saisit une coupe de métal et la leva à l’assemblée, s'adressant à tous comme si elle les bénissait.
— Gloire à Xarann, que la nuit nous réclame !
Nyloth soutint son regard, un effort visible. À sa phrase sur l'audace de vivre, la pomme d'Adam du cousin effectua un mouvement de va-et-vient laborieux.
— Une... philosophie audacieuse, cousine, parvint-il à répondre, sa voix manquant cruellement d'assurance. Mais certains jours méritent d'être vécus plus... longuement que d'autres.
Lorsque Agonie leva sa coupe pour le toast, la salle entière répondit en écho, un grondement sourd de voix graves :
— Que la nuit nous réclame !
Le vin fut bu. Le silence retomba, moins lourd, mais chargé d'une attente électrique.
Famine posa sa coupe avec un claquement net sur la table. Elle se tourna vers Nyloth, son sourire s'élargissant pour exposer trop de dents.
— Nyloth nous racontait des merveilles, juste avant ton arrivée spectaculaire, Agonie, commença-t-elle d'une voix mielleuse.
Elle planta sa fourchette dans un morceau de langue de lézard avec une précision chirurgicale.
— Il parlait de la faveur de la Mère-Vorace. De ce signe... au pilier Est. Puisque tu es notre experte en révélations ce soir... Nyloth, répète donc à Agonie ce que tes oracles ont vu exactement. Je suis sûre qu'elle brûle d'entendre les détails.
Le cousin se racla la gorge, mal à l'aise. Il jeta un coup d'œil rapide à Ilyndra, qui semblait plus intéressée par l'araignée Cerveau sur la tête d'Agonie que par la politique.
— Eh bien... commença Nyloth, essayant de retrouver sa superbe. Nos voyants sont formels. Demain, à la neuvième cloche... la pierre du pilier Est du sanctuaire suintera du sang noir. Ce sera le signe que la Déesse exige une... nouvelle dynamique. Une alliance renforcée, guidée par une main neuve.
Il osa un regard vers Agonie, un défi fragile dans les yeux.
— Une main qui ne tremble pas devant le changement.
À la révélation de la prophétie truquée, le cœur d’Agonie s’emporta, quelques instants. Elle but d’une traite sa coupe, et ce vin était en effet meilleur que celui des cuisines. Du coin de l’œil elle observa le Maître de Cérémonie, tel un chef d’orchestre, dirigeant les esclaves pour la mise en place du repas.
Elle s’empara d’une fourchette et la planta dans la langue de lézard qu’on venait de lui servir. Tout en écoutant sa Mère, elle arqua un sourcil, engloutit le morceau de viande dans un léger bruit de succion. Puis elle mima un éternuement, reprenant bien sa respiration.
— Ah… AH… ATCHOUM ! Oh excusez-moi, je dois faire des allergies aux encens violets, sœur Calomnie en abuse en ce moment.
Gracieusement, elle chercha le parchemin de coton au creux de son décolleté. Elle lança un regard de côté à Nyloth et fit semblant de s’essuyer le nez dedans, avant de le replacer entre ses seins.
Puis elle se tourna vers la jeune Matriarche.
— Noble dame, je vous présente Cerveau, dit-elle en lui tendant l'araignée. C’est un bon guide, et le meilleur coiffeur d'Anthracite, je vous le prête cette nuit. Vous me le rendrez demain.
Le geste fut d'une violence feutrée absolue.
Nyloth se figea. Il reconnut le parchemin : la texture, la teinte de l'encre, la forme du rouleau qu'il avait confié au scribe quelques heures plus tôt. Voir Agonie, cette prêtresse folle aux yeux blancs, sortir sa prophétie truquée de l'intimité de son décolleté, s'essuyer nonchalamment le nez dedans, puis le remettre à sa place contre sa peau... c'était plus qu'une insulte. C'était une condamnation à mort silencieuse, signée et scellée devant témoin.
Il devint livide sous son maquillage sombre. Une goutte de sueur froide coula le long de sa tempe. Il posa sa fourchette avec un cliquetis tremblant, l'appétit coupé net. Il venait de comprendre qu'il ne dînait pas à la table des négociations, mais sur l'échafaud.
Famine, elle, eut un petit sourire en coin à la mention de Sœur Calomnie et de l'encens. Elle avait compris : Message reçu. La source est tarie, le secret est éventé.
Puis vint le moment du cadeau.
Ilyndra, qui semblait détachée de tout depuis le début du repas, s'anima soudainement. Elle tendit ses mains pâles, paumes ouvertes. L'araignée violette quitta la main d'Agonie pour grimper sur celle d'Ilyndra. La petite bête remonta le long de son bras fin pour venir se lover au creux de son cou, pulsant doucement contre sa jugulaire.
Au lieu de crier, Ilyndra ferma les yeux et laissa échapper un soupir de contentement.
— Un guide... murmura-t-elle, fascinée. Elle chante... elle chante en violet.
Elle rouvrit les yeux vers Agonie, et pour la première fois, il y avait une véritable connexion, un lien de folie partagée.
— Merci, Prêtresse. Je prendrai soin de Cerveau. Et Cerveau prendra soin de moi.
« Se moucher dans un arrêt de mort... Tu es sublime, Agonie, » explosa presque la voix d'Uphek dans son esprit, une vibration chaude et sombre. « Regarde Nyloth. Il est en train de mourir de l'intérieur. Il ne passera pas la nuit à dormir, il la passera à se demander quand le coup va tomber. Et offrir ton familier magique à la cible... brillant. Maintenant, tu as des yeux et des oreilles littéralement posés sur son cou. »
Le dîner se poursuivit dans une atmosphère étrange. Nyloth était muet, terrifié. Ilyndra murmurait à son araignée. Famine savourait chaque bouchée comme si c'était de la chair fraîche. Et Agonie trônait, rayonnante, intouchable.
Lorsque le repas s'acheva, Famine se leva.
— La nuit avance, déclara-t-elle. Nos invités ont besoin de repos pour être en pleine possession de leurs moyens demain. Le rite de la neuvième cloche promet d'être... révélateur.
Les gardes escortèrent la délégation. Nyloth jeta un dernier regard de bête traquée vers Agonie avant de disparaître dans le couloir. Ilyndra, elle, caressait doucement l'araignée dans son cou, un sourire vague aux lèvres.
Le Grand Hall se vida peu à peu. Les esclaves débarrassaient, sous la direction silencieuse du Maître de Cérémonie.
Agonie se retrouva debout, seule près de la table d'honneur désertée, le goût du vin et de la victoire sur la langue, le parchemin brûlant toujours doucement contre sa peau.
Uphek s'approcha, glissant entre les tables comme une ombre liquide. Il s'arrêta à ses côtés, feignant de vérifier qu'une coupe était vide. Ses yeux orange et noir se posèrent sur elle.
— Le spectacle est terminé pour le public, dit-il à voix basse. Nyloth est brisé, la petite est sous contrôle, et ta Mère est ravie.
Il inclina la tête vers la sortie.
— Il reste quelques heures avant l'aube. Quelques heures avant que tu ne doives jouer la grande finale au sanctuaire.
Il effleura mentalement son esprit, une caresse sur le cocon d'améthyste.
« Tu m'as promis de me raconter ton rêve... contre le récit de mon ascension. Mes quartiers sont calmes, et j'ai une bouteille de vin qui n'a pas le goût de graisse de cuisine. »
Il laissa l'invitation flotter, indécente et parfaite.
— À moins que tu ne préfères méditer seule sur ta gloire ?

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