Chapitre 17 - La chaîne de l’Oubli

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Le silence étoilé de la transe finit par s'amenuiser, non pas brutalement, mais comme une marée qui se retirait très lentement. La réalité matérielle de la chambre aux tentures lourdes reprit ses droits. L'air sentait toujours l'ozone et le musc.

Uphek n'avait pas bougé.

Il était toujours là, étendu dans l'alcôve à ses côtés. Le poids de son bras et de ses tentacules sur les épaules d'Agonie était bien réel, agissant comme une ancre physique après la dérive psychique. Il ne dormait pas, du moins pas comme un mortel. Ses yeux orange et noir restaient ouverts, fixant les ombres du plafond, mais son esprit demeurait en veilleuse, une présence bourdonnante et protectrice contre son flanc. La neuvième cloche n'avait pas encore sonné. Il restait un peu de temps dans cette bulle hors du monde.

L’esprit embrumé, Agonie émergea, consciente désormais qu’elle ne pourrait plus avoir d’autre partenaire que ce Dissonant. Il avait su la combler comme nul autre n’avait pu le faire avant, et personne d’autre ne pouvait réaliser les prouesses de la nuit passée.

Elle bougea, étirant ses membres avec une langueur féline, sentant le bras du monstre sur sa peau nue. Elle tourna la tête vers lui, se redressant sur un coude, la soie noire glissant sur sa poitrine grise, indifférente à la pudeur. Elle posa une main sur le torse d'albâtre d'Uphek, sentant la vibration froide de sa vie intérieure.

— Tu as eu mon rêve, Uphek. Tu as eu ma peur, mon miroir, et même mon corps... dit-elle, un sourire en coin étirant ses lèvres pâles. Mais je n'ai toujours pas eu mon histoire.

Elle tapota doucement son sternum avec un ongle noir.

Uphek captura doucement la main qui le tapotait. Ses longs doigts lisses et froids se refermèrent sur ceux d'Agonie, non pas pour l'arrêter, mais pour maintenir ce contact qu'il semblait savourer autant qu'elle. Les tentacules qui reposaient sur l'épaule et la nuque de la prêtresse frémirent, resserrant légèrement leur étreinte.

« Tu es tenace, Agonie, » résonna sa voix mentale, plus claire et plus profonde que jamais après leur nuit partagée. « Même au réveil, tu réclames tes comptes. »

Il se redressa lentement, s'appuyant contre la tête de lit sculptée, entraînant Agonie avec lui pour qu'elle reste contre son flanc. Son regard orange se perdit un instant dans les tentures sombres du plafond.

« Tu as raison. Famine ne libère personne. C'est pour cela que je ne lui ai pas demandé ma liberté. Je lui ai fait croire... que c'était son idée. »

Il tourna son visage sans nez vers elle.

« Il y a trois nuits, le Silence est devenu insupportable pour elle. Tu l'as senti aussi, n'est-ce pas ? Ce vide là où la Mère-Vorace devrait hurler ? Famine, elle, ne le supportait plus. Elle était dans ses quartiers, persuadée que ses ennemis étaient déjà dans les murs, prête à massacrer sa propre garde Kérate par pure paranoïa. Elle n'avait pas dormi depuis des jours. »

Un sourire mental, froid et acéré, traversa l'esprit d'Agonie.

« Je suis entré. J'aurais dû être fouetté pour avoir osé franchir le seuil sans convocation. Mais au lieu de baisser les yeux, j'ai projeté... un rythme. Pas de la magie. Des mathématiques pures. Une séquence psionique d'ordre absolu, un mur contre le chaos qui lui rongeait l'esprit. »

Il lâcha la main d'Agonie pour venir effleurer sa clavicule, là où la peau anthracite était marquée par leur étreinte.

« Elle s'est tue. Pour la première fois, le bruit dans sa tête s'est arrêté. Elle a voulu que je continue. Mais il y avait un obstacle : le collier d'esclave. Les runes de contrainte créaient une dissonance, un grésillement qui l'empêchait de sombrer totalement dans l'oubli que je lui offrais. »

Il eut un petit rire sec, vocal cette fois.

« Je lui ai dit : "Je peux faire taire vos peurs, Matrone. Mais ce métal chante trop fort." »

Ses yeux brillèrent d'une lueur de triomphe.

« Elle l'a retiré elle-même. De ses propres mains, tremblantes d'impatience. Elle était tellement désespérée de retrouver ce calme artificiel qu'elle m'a ouvert la cage pour que je puisse mieux la bercer. »

Il se pencha vers Agonie, son front touchant presque le sien.

« Je ne suis pas libre, petite tisseuse. Je suis devenu sa drogue. Si je pars, elle plonge dans la démence. Si elle me tue, elle perd le sommeil. C'est une chaîne bien plus solide que l'acier ou la magie, mais pour la première fois... c'est moi qui tiens l'autre bout. »

Il laissa cette vérité s'installer entre eux, dans la chaleur de l'alcôve.

« Voilà mon ascension. Je suis le gardien de la santé mentale de la Matrone. Et ce matin, je vais utiliser cette position pour lui murmurer qu'il est temps de sacrifier Nyloth. »

Il se tut, attendant sa réaction, guettant dans ses yeux de verre laiteux si elle admirait la manœuvre ou si elle craignait le monstre qu'il était devenu.

Agonie l’écouta attentivement, sans la moindre interruption. Elle frissonna lorsqu’il lâcha sa main pour effleurer sa clavicule.

— Elle… elle l’a retiré elle-même ! Mais quel coup de maître, Uphek. Oui, tu vas lui murmurer de sacrifier Nyloth, et je serai là, à côté du trône, pour savourer notre première victoire. Certes c’est une nouvelle chaîne, tu as raison, mais beaucoup moins contraignante que la précédente. Peut-être qu’avec cette configuration…

Agonie entortilla ses doigts fins autour de ceux du Dissonant, le regard absent. Un plan se mettait petit à petit en place dans son esprit. Elle n’osa d’abord pas le formuler, puis à voix basse, appuyant son front contre celui de son partenaire, elle murmura :

— Lorsque l’occasion se présentera… lorsque je devrai partir pour ma propre ascension magique, pour trouver ce miroir sans teint… je veux t’aider à partir, à quitter Anthracite. Tu es un être des étoiles, tu mérites de retrouver ta liberté.

À l'évocation des étoiles et de la liberté, une onde parcourut le corps d'Uphek. Ce n'était pas un frisson de peur, mais une vibration complexe, mélange de mélancolie ancienne et d'une faim soudaine pour cet impossible.

Il ne retira pas ses doigts des siens. Au contraire, sa prise se fit plus lourde, plus concrète. Ses yeux orange, d'habitude si calculateurs, semblèrent se voiler un instant, fixant le visage d'Agonie comme s'il cherchait à mémoriser chaque trait, chaque cicatrice, chaque intention.

« Quitter Anthracite... » résonna sa voix mentale, lente et grave.

Il y eut un silence, lourd du poids de la roche qui les écrasait à des kilomètres au-dessus de leurs têtes.

« C'est un rêve pour les fous ou les morts, Agonie. La Maison Xarann ne laisse jamais partir ce qui lui appartient. Et je suis... un bien précieux, désormais. »

Il dégagea doucement l'une de ses mains pour venir saisir le menton de la prêtresse, relevant son visage pour qu'elle ne puisse pas détourner le regard. Ses tentacules faciaux vinrent caresser ses joues, une étreinte douce et possessive.

« Mais si tu trouves ce chemin... si ta magie, celle qui fissure la pierre, est assez forte pour ouvrir une brèche vers le ciel... »

Il marqua une pause, et Agonie sentit une émotion rare émaner de lui : de l'espoir. Un espoir froid, désespéré, mais vivant.

« ...alors oui. Je te suivrai. Je laisserai la Matrone et ses cauchemars à leur sort, et je retournerai vers le vide d'où je viens. »

Il se pencha, posant son front contre le sien, scellant ce pacte silencieux.

« C'est une promesse dangereuse, petite tisseuse. Tu viens d'ajouter un poids énorme à ton ascension. Maintenant, tu ne te bats plus seulement pour toi. »

Soudain, le son lointain mais pénétrant d'une corne de brume rituelle traversa les murs de pierre. Un son grave, discordant, qui annonçait le début des préparatifs pour le Grand Rite au temple.

La bulle éclata.

Uphek se recula, la transition fut immédiate. Le masque de l'amant et du confident tomba, remplacé par la froideur impénétrable du Maître de Cérémonie.

Il se leva du lit avec une fluidité liquide, ses robes de soie retombant parfaitement autour de sa silhouette haute et maigre. Il se tourna vers elle, son regard redevenu impénétrable.

— L'heure est venue, déclara-t-il, sa voix vocale rauque reprenant ses droits. Nyloth attend son miracle. Famine attend son spectacle. Et les Oracles sont prêts à saigner.

Il tendit une main vers elle pour l'aider à se lever ou pour l'inviter à entrer dans l'arène.

— N'oublie pas ce que nous avons vu cette nuit. Le miroir te guette. Mais pour l'instant... c'est toi qui dois être le miroir. Reflète ce qu'ils veulent voir, jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour eux.

Agonie se redressa d’un bond, saisissant cette main offerte pour savourer un dernier contact physique avant le tumulte des rites. Une idée audacieuse germa alors dans son esprit ; elle brûlait de se laisser porter par la puissance occulte du Dissonant, de s’abandonner à sa magie jusque dans les gestes les plus simples. Elle écarta les bras, offrant sa nudité à son jugement et à son art.

— S’il te plaît… murmura-t-elle. Je suis persuadée que tu as une tenue de Haute Prêtresse de la Mère-Vorace dans tes placards, qui collerait parfaitement au Grand Rite.

Un sourire mental, aussi amusé que prédateur, glissa dans l’esprit d’Agonie. Uphek ne retira pas sa main. Il laissa ses yeux parcourir la silhouette de la prêtresse, non plus avec la faim de l’amant, mais avec l’œil critique du forgeron devant la lame qu’il s’apprête à tremper.

« Tu as pris goût à ne plus lever le petit doigt, » commenta-t-il, une vibration taquine résonnant contre ses tempes. « C’est une qualité essentielle pour une Matrone. »

Il recula d’un pas et leva ses mains pâles, paumes ouvertes comme un chef d’orchestre s’apprêtant à lancer une symphonie. D’un mouvement fluide du poignet, les lourdes portes de bois noir de son armoire personnelle s’ouvrirent à la volée dans un silence surnaturel. De l’obscurité du meuble, des étoffes commencèrent à glisser, serpentant dans l’air comme des créatures vivantes.

Ce n’était pas une simple robe de bal ; c’était une armure de guerre religieuse.

D’abord, une sous-tunique de soie d’araignée, fine comme une haleine de givre, s’enroula autour de ses jambes et de ses hanches. Agonie demeura immobile, sentant le tissu remonter le long de son corps, guidé par la seule volonté d'Uphek. Puis, un corset de cuir de lézard des profondeurs bouilli, noir et incrusté de runes d’argent terni, flotta vers elle. Elle sentit la pression invisible de l’esprit du Dissonant se resserrer autour de sa taille. Les lacets se nouèrent d’eux-mêmes dans son dos, tirés par des doigts fantômes, redressant son port de tête et lui imposant une posture royale.

Enfin, la pièce maîtresse vint se poser sur ses épaules : une robe cérémonielle aux lourdes traînes de velours pourpre sombre, brodée de fils d’adamantium. Des bijoux froids, colliers de saphirs noirs et bagues effilées, jaillirent de leurs écrins pour se verrouiller à son cou et à ses doigts dans un cliquetis métallique précis.

Uphek abaissa les mains. Agonie était parée. Elle n’avait pas senti le toucher du tissu, seulement la pression de l’esprit du monstre la modelant selon son désir. Il s’approcha une dernière fois, ajustant du bout des doigts un pli du col rigide.

— Parfaite, murmura-t-il, sa voix vocale brisant le silence. Tu ne ressembles pas à une prêtresse qui vient demander la faveur de la Déesse. Tu ressembles à celle qui vient la prendre.

Il s'effaça pour la laisser contempler son reflet dans le grand miroir d'obsidienne qui dominait la pièce.

— Le Grand Rite exige du sang et de la peur. Avec cette tenue... ils te donneront les deux avant même que tu ne sortes ta dague.

Il se dirigea vers la porte, l'ouvrant d'une simple pensée. Le couloir extérieur, baigné par la lueur vacillante des torches magiques, semblait attendre leur passage.

— Après toi... Kélissar.

Le mot flotta dans l'air, lourd de sens. Ce n'était pas un simple grade. À Anthracite, on appelait Kélissar celles qui portaient la parole divine comme une morsure empoisonnée. C'était un terme dérivé des chélicères, ces crochets venimeux par lesquels les araignées injectaient la mort. En la nommant ainsi, Uphek ne la flattait pas ; il la sacrait arme absolue de la Maison Xarann.

Agonie s’admira quelques instants, fascinée par la prestance que lui conférait cet apparat. Elle appréciait le perfectionnisme d'Uphek ; le costume était une arme en soi.

Avant de franchir le seuil, elle saisit l'un de ses tentacules pour y déposer un baiser langoureux en guise de gratitude. Le baiser fut reçu comme une bénédiction blasphématoire. Uphek ne tressaillit pas, mais une onde de couleur pourpre courut le long de sa peau d'albâtre, trahissant un frisson qui n'avait rien d'académique.

Elle s’engouffra ensuite dans le couloir, faisant claquer les pans de velours et d'adamantium derrière elle. Elle lui adressa un dernier regard, chargé de complicité et d'une ambition féroce. La prédatrice en elle frissonna, assimilant enfin le poids du titre qu'il venait de lui donner : Kélissar.

Uphek s'inclina profondément, reprenant son masque de serviteur indispensable, et emboîta le pas à sa maîtresse.

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