Chapitre 18 -Le sang de l’Apostat
Le trajet vers le Sanctuaire ne fut pas une marche, ce fut une procession de terreur et de gloire.
Les lourds pans de velours pourpre balayaient la pierre avec un bruissement de serpents. À son passage, les gardes de la Maison se raidissaient, frappant leur poitrine de leurs gantelets d'adamantium. Les esclaves se jetaient face contre terre, n'osant lever les yeux vers l'ourlet de sa robe. Agonie n'était plus la prêtresse rebelle ; elle était l’incarnation de la volonté de la Mère-Vorace.
Ils arrivèrent devant les immenses portes de basalte du Grand Temple. De l'intérieur filtraient des chants graves et l'odeur entêtante du sang brûlé. Uphek s’avança et, d’un geste théâtral amplifié par sa télékinésie, il poussa les deux battants simultanément. Le choc résonna comme un coup de tonnerre. Le silence tomba instantanément.
Agonie entra.
La salle était une vaste caverne oppressante convergeant vers une fosse sacrificielle à la lueur verte et malsaine. Au fond, sur le Trône des Huit, la Matrone Famine l’attendait, une main jouant avec son chapelet d'os. À sa droite siégeait la délégation Zyl-Vara, la jeune Ilyndra caressant l’araignée "Cerveau" nichée sur son cou.
Près du Pilier Est, celui-là même qui devait saigner selon la prophétie, se tenait Nyloth. Il était livide, un parchemin vierge à la main. En voyant la métamorphose d'Agonie, son allure martiale et royale, il comprit qu'il n'attendait plus une rivale, mais une exécutrice.
Uphek, resté en retrait, fit vibrer sa voix par la magie du lieu :
— Place à la Grande Prêtresse Agonie de la Maison Xarann ! Kélissar du Premier Sang !
Agonie fendit la foule, le claquement de ses talons martelant le silence. Elle s'arrêta au bord de la fosse. Sa mère se pencha, un sourire carnassier aux lèvres.
— Tu es en retard, ma fille. La Neuvième Cloche a sonné et le pilier reste muet. Nyloth prétend qu'il attendait... ta ferveur.
Nyloth fit un pas en avant, une audace suicidaire dans le regard.
— La vision exige l'unité du sang, cousine. Viens près de la pierre. Prions pour que la Tisseuse valide notre alliance... à moins que tu ne craignes que ton manque de foi ne gâche le miracle ?
Agonie ignora superbement sa Mère pour toiser Nyloth. Elle observa sa main tremblante avec un dégoût à peine contenu.
— L’unité du sang ? Très bien, puisqu’il doit en être ainsi.
Elle s’approcha de la pierre, les mains dans le dos, et adressa un message signé à Uphek : « C’est le moment. Révèle ses méfaits à la Matrone, je vais laisser la Déesse le punir. » Puis, elle posa ses paumes sur la pierre noire et commença à psalmodier, les yeux révulsés.
— Grande Déesse, Mère des Ténèbres, accordez-moi le sang de mes ennemis en boisson et leurs cœurs vivants en repas.
D’un coup de dague preste, elle entailla son propre doigt. À l’instant où son sang anthracite toucha le roc, elle déchaîna son sortilège d’entoilement. Des filaments magiques violet sombre jaillirent de la plaie pour clouer Nyloth contre le pilier.
Au même moment, une onde de choc psychique traversa la salle. Uphek venait de projeter la traîtrise de Nyloth (le faux parchemin, la manipulation des oracles) directement dans le cortex de Matrone Famine.
— IMPOSTEUR ! hurla la Matrone en se levant à demi.
Le traître se débattit dans les toiles violettes, hurlant que sa cousine corrompait le rite, mais les Oracles ne s'y trompèrent pas. La Mère-Vorace acceptait l’offrande. Agonie susurra alors une prière impie, non pas au ciel, mais au cœur de la magie elle-même : « Mère… Fais de Nyloth ce qu'il a voulu contrôler. Fais-en un Tisseur déchu. »
D’une main experte, elle pratiqua des incisions rituelles le long de son bassin, de ses avant-bras et de son visage. Puis, elle leva sa lame vers l'estrade.
— Matriarche Ilyndra Zyl-Vara, vous aimez les araignées autant que la Maison Xarann. Acceptez ce présent comme alliance entre nos familles pour avoir déjoué ce complot.
Le châtiment divin fut immédiat. Les os de Nyloth se brisèrent dans un vacarme de bois sec. Un abdomen bulbeux, noir et velu déchira les soies de ses vêtements, tandis que ses jambes grises se rompaient pour s'allonger en huit pattes chitineuses. Sous les entailles de son visage, des yeux globuleux supplémentaires s'ouvrirent. La chose qui fut Nyloth hurla d'une voix inhumaine avant de s'effondrer, soumise au poids de sa propre monstruosité.
Il n'était pas un char d'assaut comme les Kérates. Il était une araignée boursouflée, la parodie d'une Matrone. La honte ultime pour un mâle ambitieux.
— Une offrande... sublime, murmura Ilyndra, fascinée par le sang et la magie, caressant toujours "Cerveau" sur sa clavicule. Le pacte est scellé.
Agonie savoura le triomphe, baissant la tête sous les acclamations fanatiques du temple. À voix basse, elle ajouta à l'intention de la jeune Matriarche :
— Nous avons de la place dans la Fosse. Il fera un excellent souffre-douleur pour nos Kérates. Maintenant, excusez-moi. Oracles ! À vous de conclure.
En descendant de l’estrade, elle croisa le regard d'Uphek. « Acte un terminé, Kélissar, » glissa la voix mentale du Dissonant. « L’Orgie du Grand Rite commencera à la tombée de la nuit. Repose-toi. »
« Déjà ? » répondit-elle par la pensée. « Tu as intérêt à bien doser les encens, puisque c’est toi qui présides. Je ne ferai que donner ma bénédiction. Mais je ne vais pas me reposer tout de suite... »
Elle quitta le temple, la traîne pourpre balayant les marches, et gagna les salles d'entraînement. À son signal, l'ombre massive de Vorn émergea d'une alcôve dans un lourd cliquetis de carapaces. Ensemble, ils entrèrent dans le dojo de Xsar. Le Maître d’Armes était là, seul, essuyant la sueur de son visage cicatrisé après avoir décapité un mannequin de bois noir.
— Tu portes les habits d'une Kélissar, ma fille, dit-il en observant le Kérate colossal qui la suivait. Viens-tu pour une bénédiction... ou pour vérifier si tes dagues sont aussi aiguisées que ta langue politique ?
— Ma fille ? s'étonna Agonie avec un sourire en coin. Je croyais avoir été engendrée par un sorcier dont le nom a été effacé... Mais soit. Les dagues avant la bénédiction. Xsar, voici Vorn.
— Le silence... apprend... à écouter... Maître, grogna le monstre-scarabée, dont la voix humaine semblait revenir par fragments à travers ses mandibules.
Xsar mit en garde ses cimeterres, ignorant le char d'assaut vivant pour foncer droit sur Agonie. Le test fut fulgurant. L'acier siffla, cherchant les failles de la robe de cérémonie.
Agonie utilisa le corps massif et impénétrable de Vorn comme pivot. Elle glissa le long de sa carapace irisée pour surgir dans l'angle mort du maître. Sa dague effleura la gorge de Xsar alors qu'elle retrouvait un équilibre parfait, la soie d'araignée de sa sous-tunique à peine froissée.
— Bientôt, la Mort sera mes yeux, déclara-t-elle, le regard soudain vide, perdu dans une vision rémanente de sable et d'or. Je ne veux plus mener cette Maison. Je ferai de mes os mon propre blason…
Le Maître d'Armes rengaina ses lames, le visage soudain sombre. Il s'approcha pour murmurer à son oreille :
— Ce ne sont pas des paroles de Haute Prêtresse, Agonie. Ce sont des paroles d'apostat. Si tu ne veux plus mener Xarann... où comptes-tu aller ? Il n'y a rien hors de la toile de la Mère-Vorace, à part la tombe ou la folie. Dis-moi que tu ne prépares pas une bêtise pour ce soir.
Agonie marqua un temps avant de répondre à voix basse, les yeux rivés sur le plafond rocheux à la recherche d’un espion potentiel.
— J’irai là où la Tisseuse ne peut se faufiler. Je dois retrouver un artéfact... un miroir sans teint. Il y a une fissure qui descend plus loin encore dans les Abysses.
Elle fit tourner sa dague nerveusement entre ses doigts, le regard plus déterminé que jamais.
— La folie… Tu ne peux pas comprendre, Xsar. Elle fait déjà partie de moi. Depuis l’enfance, j’entends la voix de la Déesse, et depuis cinquante ans, une autre entité s’y est glissée. Et la nuit dernière... le désert m'a appelée. Je suis une Nyxide de sang royal, je résisterai à l'écrasement.
Xsar posa une main calleuse sur son épaule dénudée, un mélange de pitié paternelle et d'envie dans le regard sombre.
— Assure-toi que cette nouvelle voix ne te mène pas vers un Maître plus affamé que l'Araignée. Va. Si tu dois chuter, fais en sorte que l'impact ébranle les fondations de cette maudite citée. Je ne te retiendrai pas.

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