De poussières et de cendres

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La ville en ruine s’étendait autour de la silhouette d’une jeune femme, ses gratte-ciel éventrés dressés comme des carcasses dans la brume orange du crépuscule. Partout, des voitures abandonnées, des squelettes de bâtiments, des enseignes de magasins fracassées constellaient le paysage.

Le sol était craquelé, parsemé de débris de verres qui crissaient sous ses pas prudents. Ici et là, des vestiges d’une vie passée gisaient, oubliés : une chaussure d’enfant, un sac à main, un jouet recouvert de sang. Un lampadaire, tordu et noirci, pendait au-dessus de la chaussée. La chevelure rousse, constituée de boucles emmêlées, était secouée par des bourrasques chargées d’un mélange de poussière et de cendres. Il n’y avait plus d’électricité depuis longtemps. La nuit tombait vite désormais, dévorant chaque recoin.

Le désert urbain s'étendait à perte de vue, vertigineux de son labyrinthe d’avenues en lambeaux. De temps à autre, un bruit lointain résonnait – une tôle qui claquait, un morceau de façade qui s’effondrait, un cri indistinct porté par les courants d’air.

Elle savait qu’elle était en territoire hostile. Depuis l’effondrement de la civilisation, la loi du plus fort régnait. Des groupes de pillards patrouillaient les rues, silhouettes furtives prêtes à tuer pour une bouchée de pain. Mais ce n’était pas eux qui l’inquiétait le plus. Dès les premiers mois de l’Effondrement, une rumeur, transformée rapidement en certitude, avait évoqué des créatures rôdant dans la nuit, des choses qui n’avaient plus rien d’humain. Ceux qui les avaient aperçues n’étaient jamais revenus pour en témoigner. Aujourd’hui, elle n’avait plus aucun doute sur leur existence.

Fox avançait avec précaution, contournant des immondices où de la vermine s’agitait en quête de nourriture. Un tas de décombres devant elle bougea légèrement, et des rats en sortirent en hâte, leurs petites pattes noires s'agitant dans la poussière, à la recherche de la moindre miette de nourriture. Elle détourna le regard. Son sac en bandoulière pesait sur son épaule, trop léger pour lui apporter le réconfort d’une soirée au calme. S’assurer d’une récolte quotidienne était devenu son labeur indispensable, et tant qu’il n’était pas accompli, elle ne s’autorisait pas à une halte salvatrice. Il lui fallait continuer à chercher, à espérer. La survie dépendait de ce butin. Pour survivre encore quelques jours, elle avait pris pour cible un vieux supermarché, à quelques rues de là. Une chance, si toutefois il restait encore quelque chose à récupérer.

Lorsqu’elle atteignit enfin la façade éventrée du bâtiment, elle s’arrêta un instant pour écouter. Seul le sifflement régulier du vent lui répondit.

Elle se glissa à l’intérieur, se faufilant à travers l’entrée béante de verre brisé qui s’accrochait encore au montant. Un air stagnant l'accueillit, saturé de l'odeur nauséabonde de nourriture avariée. Chaque respiration lui soulevait le cœur, bien que ce fut une odeur devenue familière dans ce monde de ruines. Elle toussa discrètement et plaça sa manche sur ses narines, pour limiter le goût du pourrissement envahissant sa gorge. Les allées, autrefois impeccablement alignées, étaient désormais dévastées. Les étagères en métal tordues et bancales ne ressemblaient plus qu’à une colonne vertébrale disloquée, déformée par les années de souffrance et de négligence, ses étagères comme des côtes fracturées, prêtes à céder au moindre contact.

Le sol était recouvert de produits renversés, de morceaux d'emballages déchirés, et ça sentait la moisissure dans chaque recoin. Des paquets de céréales écrasés et des emballages plastiques encombraient chaque allée. Cependant, parmi ce chaos, un éclat d’espoir surgit. Quelques étagères, à l’arrière du magasin, étaient encore en relativement bon état, avec des boîtes de conserve entières, à demi cachées derrière une pile de cartons écrasés.

Un miracle, peut-être. Sa main se crispa sur la lame de fortune fixée à sa ceinture ; un tesson de bouteille entouré par des linges épais. Elle s’approcha lentement, les yeux fixés sur son objectif. Elle avançait sur la pointe des pieds, aussi silencieuse qu’un fantôme. La faim la poussait à agir vite, elle savait que les supermarchés restaient des endroits dangereux, des phares dans la nuit pour des survivants… et des pièges à rats idéaux pour ceux qui les traquaient.

Elle s’approcha lentement, gardant l’oreille tendue. Son cœur battait plus vite, chaque seconde qui passait renforçant l’impression qu’elle n’était pas seule. Alors qu’elle s’apprêtait à remplir son sac, un bruit métallique résonna derrière elle. Un frisson glacé glissa le long de son échine lorsqu’elle perçut un murmure proche.

Elle se retourna d’un bond, retenant sa respiration. L’obscurité au fond du magasin semblait s’être épaissie. Quelque chose y remuait lentement, tapi dans l’ombre.

Fox se mordit la lèvre alors qu'elle se plaquait en arrière, retenant son souffle. Une mèche de ses cheveux tomba sur son œil droit et elle sonda les bruits alentour avec une attention décuplée. Elle renonça à sa minuscule arme de poing et, lentement, glissa la main dans son sac à dos pour y récupérer le pied de biche qui était devenu son couteau suisse... parfois arme, parfois outil, tout dépendait de la situation. Elle referma ses doigts dessus et le sortit.

Elle s’était dit qu’elle allait juste s'arrêter quelques minutes pour souffler un peu, récupérer à manger, à boire... ça faisait des jours qu'elle marchait. Dix minutes de répit, c'était trop demandé ?

Le bruit se répéta, plus proche cette fois. Il fut suivi d’un léger frottement, puis d’un souffle.

Dans l’obscurité du supermarché, une silhouette se dessina entre les rayons. D’abord un reflet fugace sur une boîte de lait en poudre cabossée, puis une forme plus nette : une silhouette voûtée, aux mouvements brusques. Trop grand pour être un enfant. Trop fluet pour être un pillard.

Un gémissement s’éleva, puis une voix râpeuse, hésitante, à peine plus qu’un murmure :

— … t’es humaine… ?

La silhouette avança d’un pas. Fox put l'identifier. Un homme, la peau creusée par la faim, un bras en écharpe et l’autre brandi vers elle en un geste ambigu, entre supplication et menace. Ses yeux étaient fous, brillants dans la pénombre.

— J’veux juste… un peu d’eau…

Mais il y avait quelque chose d’étrange dans sa posture. Il oscillait, nerveux, comme s’il hésitait entre attaquer et implorer. Et surtout… il jetait sans cesse des œillades derrière lui.

Comme s’il fuyait quelque chose.

La jeune femme se redressa d'un bond, faisant face à l'inconnu. Le pied de biche s’était érigé au-dessus de sa tête, comme une batte de base-ball ; le home run n'était pas loin avec la tête de ce type. L’homme sursauta en voyant Fox se redresser si vite, reculant d’un pas sous la menace du pied de biche.

— Putain, reste loin de moi ! jura-t-elle nerveusement, sans bouger d'un poil.

Ses prunelles inspectèrent l'homme pour détecter un danger potentiel, un indice... quoi que ce soit qui lui permette de prendre une décision. Voyant qu’elle n’attaquait pas, il reprit sa progression vers elle en claudiquant, ses doigts désespérément tendus vers elle. Trois mètres. Deux.

— Pitié… de … l’eau…

— Vire ta main ! J'ai pas d'eau, sinon je serai pas dans un supermarché ! le rabroua-t-elle. Elle suivit le coup d'œil qu’il avait précédemment jeté vers l’arrière du magasin et fronça les sourcils.

— T'es avec qui ? Y a quelqu'un d'autre ici ?

Son regard passa brièvement de l’arme improvisée à son propre bras blessé et il avala sa salive avec difficulté.

— OK, OK… du calme…

Il baissa la main, mais son corps restait crispé. La sueur brillait sur son front crasseux. Il ne semblait pas armé, mais la faim et la peur pouvaient rendre n’importe qui dangereux.

Quand Fox mentionna quelqu’un d’autre, il secoua la tête, puis la releva brusquement, fixant un point dans l’obscurité derrière les étagères renversées.

— Pas… pas quelqu’un…

La jeune femme commença à se détendre, le pied de biche descendit de quelques centimètres avant qu'elle n'entende un morceau de verre éclater sous le poids de quelque chose. Elle retint son souffle et quitta l’homme des yeux pour surveiller derrière lui.

Un autre déchet fut écrabouillé, suivi d’un raclement lourd.

Quelque chose traînait ses pieds sur le sol jonché de détritus. Un son guttural profond s’éleva. Fox identifia enfin l’origine du bruit : au fond de la troisième allée, une ombre immense bougeait lentement.

L’homme se tendit comme un fil prêt à se rompre.

— Merde… il m’a suivi…

Il tourna des yeux affolés vers Fox.

Elle pinça les lèvres et envoya un air accusateur à son interlocuteur. Scrutant le fond du magasin, elle fut soulagée de constater que le prédateur n'était pas encore en vue, donc même s'il les avait entendus, il ne les avait pas encore parfaitement localisés.

— On doit sortir d’ici. Maintenant, trancha-t-elle.

Une chance, t’auras qu’une seule chance, Fox.

Elle ramassa son sac d'une main sans quitter le fond des allées des yeux. Derrière elle, il y avait le comptoir de paiement et juste après... la sortie. Elle s'élança brusquement, esquivant la pagaille au sol comme elle pouvait. Elle bondit et fit une roulade maladroite par-dessus le comptoir pour le franchir. Ignorant la douleur dans ses côtes, elle atterrit de l'autre côté, accroupie, cachée et ouvrit la porte sans attendre. Par le battant entrouvert, l’air extérieur, bien que vicié par la poussière et la chaleur étouffante, lui parut salvateur comparé à l’ambiance du supermarché.

Avant de la franchir, elle risqua un œil en arrière. Une once d'humanité résidait encore en elle. Si le type avait réussi à la suivre, elle lui tiendrait la porte ouverte, mais pas au détriment de sa propre vie.

Derrière elle, un fracas.

L’inconnu avait tenté de la suivre, mais, moins agile qu’elle, il s’était pris le pied dans une étagère effondrée. Il s’écrasa maladroitement au sol, lâchant un grognement de douleur.

Fox eut un instant d’hésitation.

Puis un bruit plus sinistre retentit.

Un râle long. Un feulement bestial.

Depuis l’allée du fond, la créature émergea subitement. Grande. Trop grande. Une peau parcheminée tendue sur des muscles émaciés. Une mâchoire large, aux dents découvertes dans une expression carnassière. Ses orbites vides parcoururent la pièce et ses narines frémirent en captant l’odeur de proies toutes proches.

L’homme au sol leva une main tremblante vers Fox, suppliant.

— Aide-moi…

Le monstre se tourna lentement vers lui. Puis il avança.

Il ne leur restait que quelques secondes.

Fox lâcha un juron. Elle n'avait qu'une seconde. Elle savait qu'elle allait le regretter, mais elle décida de jouer la dernière carte de ce gars. Les vendeurs de ce genre de supérette planquaient souvent un flingue sous leur caisse, pour accueillir les petites frappes qui tentaient des cambriolages improvisés. En espérant qu'il n'ait pas déjà été piqué par quelqu'un d’autre avant elle.

Fox tendit la main sous le comptoir, ses doigts frénétiques cherchant à l’aveugle. Son cœur battait à tout rompre, chaque seconde pesait comme une éternité.

Ses doigts effleurèrent du vide… puis du métal froid.

Bingo.

Elle attrapa l’arme – un vieux revolver, lourd, rugueux sous ses doigts. Elle n’avait pas le temps de vérifier s’il était chargé. Pas le temps d’hésiter.

Elle se redressa, leva l’arme et pressa la détente.

CLIC.

— Merde !

Elle croisa les prunelles de l’homme, toujours au sol. Son expression oscillait entre terreur et espoir.

Le monstre, lui, avançait déjà, ses longues jambes traînant dans des mouvements étrangement saccadés. Il poussa un râle caverneux, la tête se penchant de côté comme une bête analysant sa proie.

Fox n’avait plus le luxe de réfléchir.

Dans un dernier regard à l’inconnu, elle murmura :

— Désolée.

Et elle referma derrière elle.

Elle avait littéralement senti son coeur se briser, au claquement de la porte puis, au hurlement qui avait suivi, un mélange de rage et de douleur, qui lui avait glacé le sang. Des larmes roulèrent sur ses joues. Elle ne pouvait rien faire. Ils seraient morts tous les deux. Voilà ce qu'elle se répétait, essayant de contenir son émotion et de repasser en mode survie.

Elle ne devait pas s’attarder plus.

Le parking était encombré de véhicules rouillés. Elle avait besoin d’un plan, vite. La nuit tombait, et elle était à découvert.

Réfléchis, bordel ! Tu ne vas pas rester plantée là !

Elle scruta la rue évaluant les possibilités qu'elle avait.

Des véhicules encastrés les uns dans les autres, après des carambolages en chaîne pourraient peut-être lui offrir une planque de fortune. L'obscurité s’épaississait et avec elle, le danger. Elle n’avait que peu d’options : Fuir à pied par les ruelles : plus discret, mais risqué. Qui savait ce qui rôdait dans l’ombre ? Tenter une voiture abandonnée : par miracle, peut-être que l’une d’entre elles aurait encore de l’essence… et une clé, si elle était vraiment chanceuse. A défaut, cela lui offrirait au moins un abri temporaire.

Dans son dos, un choc sourd heurta la porte.

Elle n’avait plus le temps.

Fox repéra une ruelle sur la droite et surtout une échelle sur l'un des murs qui grimpait jusqu'au toit. A défaut d'un abri, elle aurait une vue sur ses ennemis. Il suffisait de courir jusqu'à la ruelle, quelques secondes de découvert avant de s'élever loin au-dessus de ce carnage.

T'as failli ne plus être seule… lui souffla son esprit sadique.

— Putain, mais t'as vu dans quel état il était ? Jamais il n'aurait suivi, il m'aurait ralenti... rétorqua t-elle.

De toute façon, le monstre était juste là…

— Ferme la ! s'écria-t-elle trop fort, en donnant l'impulsion nécessaire pour mettre son corps en mouvement.

Elle courut jusqu'à la ruelle et pria pour ne pas avoir alerté d'autres créatures. Elle se jeta dans le passage, les muscles contractés à risquer un déchirement. Chaque pas résonna contre les murs de briques décrépis, insupportablement bruyants.

Elle atteignit l’échelle en quelques secondes, son pied dérapa sur une flaque sombre dont elle préféra ne pas connaître l’origine. Ses mains agrippèrent les barreaux rouillés, froids sous ses doigts brûlants. Elle grimpa à toute vitesse, sentant la morsure du vertige sous elle, la peur rongeant ses tripes.

Derrière elle, un nouveau bruit.

Quelque chose d’inhumain.

Un craquement sinistre... des os qui se désarticulent...

Et là... c'était une respiration, juste derrière toi ?

Elle ne se retourna pas et accéléra encore.

Un dernier effort et elle atteignit le toit. Elle se hissa au sommet et roula sur le ventre, haletante. L’air chaud du soir lui brûlait les poumons. Le front posé sur son avant-bras, elle calma sa respiration et lentement releva les yeux par-dessus le petit rebord.

Ce qu’elle vit en contrebas lui coupa le souffle.

Dans la ruelle, une silhouette.

Ce n’était pas le monstre du supermarché.

C’était quelqu’un.

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