Le havre

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Fox se faufila en se faisant petite, en passant près du colosse. Elle savait que, quand on pouvait éviter les ennuis, il valait mieux opter pour cette option. Elle se rapprocha imperceptiblement de son guide pour chercher refuge dans son sillage. Quand la montagne eut claquer et verrouiller la porte derrière eux, il se pencha vers elle pour la jauger.

Ne montre pas ta peur.

Sa respiration s’accéléra mais elle lui fit face avec autant de sang-froid dont elle était capable.

Quand l’option une devient impossible… l’attaque devient la meilleure défense.

Alors qu’il se voûtait un peu plus vers elle, elle agita la main pour le chasser comme une mouche importune.

— Va voir ailleurs toi ! se rebiffa-t-elle. Elle le défia d’une expression effrontée et ajouta : Et lui alors, c'est quoi ça ?

Elle fit un geste d'exagération avec ses mains pour représenter le géant qui la dévisageait. Sa voix avait tremblé mais l’impertinence était le bouclier qu’elle avait levé devant elle. L’homme haussa un sourcil, surpris par l’audace. Puis, lentement, un rictus fendit son visage buriné. Une grosse voix lui répondit :

— “Ça” s’appelle Maddox. Et “ça” pourrait t’écraser comme une brindille si t’arrêtes pas de japper, morveuse !

Il se frotta le nez, recula d’un pas, mais ne la lâcha pas des yeux.

Vesper, lui, s’amusait visiblement de la situation. Il croisa les bras et observa l’échange comme on arbitre un combat de chiens.

— Eh bien, on peut dire que tu as du cran. C’est pas tous les jours qu’on défie Maddox sans finir en carpette.

Fox ne baissa pas les yeux. Hors de question de montrer la moindre faiblesse. Reconnaître sa peur, c’est admettre avoir perdu.

Puis à l’intention du-dit Maddox, il ajouta :

– Fiche-lui la paix. Je t’ai dit que c’était mon invitée.

Vesper secoua la tête en levant légèrement les yeux au ciel, puis attrapa la jeune femme par le bras pour lui intimer de le suivre à l’intérieur du bâtiment.

L’odeur de renfermé imprégnait l’endroit. L’éclairage était faible, mais suffisant pour distinguer un vaste hall transformé en campement. Des lits de fortune, des caisses remplies de vivres, des armes posées sur des tables… Ce n’était pas un simple repaire, c’était une véritable base.

Fox sentit une tension monter en elle. Ils étaient combien ici ? Et surtout… quel était leur but ? Simplement survivre en paix ? Elle en avait vu d’autres, des groupes de survivants et derrière les promesses de solidarité, se cachaient souvent des réalités et des conditions bien plus sordides.

Elle était en train de compter les lits pour évaluer le nombre de personnes qui vivaient ici, avançant à reculons pour vérifier cette donnée.

— Merde alors… Vous êtes installés là depuis combien de temps ?

Vesper s’arrêta devant une porte et l’ouvrit d’un geste nonchalant.

— Bienvenue dans mon bordel organisé. Ici, tu es en sécurité. Du moins, tant que tu suis mes règles.

D’instinct, elle se crispa. Il se tourna vers elle, une expression candide au visage.

— Alors ? T’es prête à jouer le jeu ? lui demanda-t-il avec un sourire déconcertant.

Elle avança avec moins d’entrain, oscillant entre les signaux contradictoires qu’il lui envoyait. Elle fronça les sourcils.

— Un... bordel ? répéta-t-elle, pas sûre de comprendre. Et de quel jeu tu parles ?

Vesper se figea contre la porte ouverte, son sourire toujours accroché aux lèvres. Il aimait la voir essayer de rassembler les morceaux, ça se voyait. Il passa la porte qu’il maintint ouverte pour elle. Elle avait du mal à détourner les yeux de l’installation globale.

— C’est un havre, tout simplement. Une place où on n’a pas à courir tous les jours pour survivre, où on mange, on dort et où on se prépare pour l’inévitable. Il balaya la salle. Mais c’est aussi un échiquier. Et chaque pièce doit jouer son rôle.

Son discours, elle l’avait déjà entendu. Plusieurs fois.

— Un havre, tu dis ?... J'ai déjà connu des endroits comme ça. En général, y a toujours un truc... ou quelqu'un qui fait tout capoter. Juste au moment où on commence à y croire vraiment, au moment où on baisse sa garde. Ou alors… c’est encore plus vicieux que ça…

Fox soupira, refoulant des souvenirs lointains. Puis elle le dévisagea avec circonspection.

— Quel rôle veux-tu que je joue exactement ?

Vesper haussa les épaules, amusé par sa méfiance.

— Notre petite famille a toujours besoin de bras en plus. On a des éclaireurs, des chasseurs, des mécanos, des stratèges… et des guerriers.

Il se décolla de la porte quand elle la franchit enfin et s’approcha d’elle, avec un air d’inquisiteur.

— Alors… toi, tu sers à quoi ?

Elle fit demi-tour pour lui faire face et se perdit un instant dans le clair-argent de ses iris. Il la contourna en soutenant son regard.

Elle ne vit pas Maddox, qui les avait suivis et s’était appuyé contre une table non loin.

— Si elle veut rester, elle doit faire ses preuves. Les bouches inutiles, on les garde pas.

Fox quitta sa contemplation et serra les dents à cette remarque. Un test. Évidemment. Il n'y avait plus rien de gratuit dans ce monde.

Vesper hocha lentement la tête, comme s’il trouvait l’idée divertissante.

— Maddox a raison. Pas de passagers clandestins ici. Alors… montre-nous ce que tu vaux.

Il lui fit signe de le suivre vers une autre pièce, où elle entendit le cliquetis distinctif d’armes qu’on préparait.

Allait-elle prouver sa valeur en combat ? Ou avait-elle une autre idée en tête pour gagner sa place ? Constatant qu’il affichait toujours cet air narquois, elle se demanda si parfois, il arborait d'autres expressions que celle-ci. Il l'intriguait.

— Pff... tu veux que je me rende utile ? J'ai pas de compétences particulières. Je bricole et je bidouille avec des machins que je trouve, les fils électriques, quelques mécanismes de fortune, rien d'exceptionnel. Je suis assez discrète, alors je me faufile souvent sans être vue. Je suis assez rapide aussi…

Visiblement, lui aussi.

Elle tâcha d'ignorer son rapprochement soudain même si son souffle se bloqua. Dans son dos, il posa ses mains sur ses épaules et lui souffla à l’oreille :

— T’as de la chance, t’arrives au bon moment… on a justement un problème à régler.

Il s'éloigna avant qu’elle n’ait pu réagir et ouvrit une autre porte. Elle était déjà perdue, et un instant s’efforça de retracer le cheminement qu’ils avaient fait en traversant l'entrepôt. Il lui fit signe et elle se demanda où il allait encore. Maddox repoussa la table qui grinça sur le sol.

Pas question de rester avec le gros balèze. Elle pressa le pas vers son guide.

— Hey attends moi ! On a pas fini de ...

— … parler ? termina Vesper, sans se retourner. Ici, on parle peu et on agit. Tu veux une place ? Alors prouve que tu la mérites.

Fox hocha de la tête, elle allait devoir faire ses preuves si elle espérait passer au moins une nuit à l’abri.

Ils entrèrent dans une pièce plus petite, faiblement éclairée dont il laissa la porte ouverte. Un atelier. Des établis couverts de pièces détachées, d’armes démontées, de circuits rongés par le temps. Plusieurs lampes vacillaient au plafond, reliées à un générateur poussif.

Vesper posa les mains sur une table, puis tourna la tête vers elle.

— T’as dit que tu bidouillais, alors montre-moi.

Il attrapa un vieux talkie-walkie en piteux état et le fit glisser vers elle.

— On en a besoin pour rester en contact quand on sort. Mais celui-ci est mort depuis des semaines. Il a pris un sacré… choc, la dernière fois.

Fox prit l’appareil en main. L’objet était une insulte à l'ingénierie : antenne tordue comme un membre brisé, coque fissurée, entrailles de cuivre pendant hors de l'appareil. Un cadavre de plastique.

Maddox, qui les avait suivis d’un pas lent, s’adossa contre l’encadrement de la porte et laissa échapper un rire grave.

— Si elle répare ce truc, j’avale ma botte.

Fox lui décocha un regard provocateur.

— Commence à mâcher, grand dadais.

Maddox émit un grognement amusé.

Vesper, lui, la contemplait toujours, intense, patient.

— À toi de jouer.

Prouver sa valeur, ici et maintenant.

T’as pas intérêt à déconner.

Elle sentait le poids de ce qui se jouait. Le vide lancinant dans son estomac lui rappelait l'enjeu. Ce n'était pas un simple test technique ; c'était son ticket pour un repas, pour un toit, pour une nuit sans avoir à surveiller ses arrières. Échouer, c’était retourner nourrir les ombres de la rue.

Vesper croisa les bras et observa, intéressé, tandis que Maddox lâchait un reniflement moqueur avant de se détourner légèrement, comme s’il n’attendait rien de bon de cette démonstration.

L’atelier bourdonnait doucement sous la lumière vacillante des lampes, l’odeur du métal chauffé et de l’huile usée flottant dans l’air. Un bourdonnement électrique émanait du générateur poussif dans un coin de la pièce, ponctué par le cliquetis occasionnel d’un outil abandonné sur une table voisine.

Vesper se contentait d’observer avec une patience calculée, jaugeant chacun des gestes qui allaient suivre.

Fox observa l'établi en désordre, où le gadget en piètre état attendait d'être réparé. Ses doigts frôlèrent la surface rugueuse de l'appareil, ses pensées tourbillonnant autour de l'incertitude du moment. Si elle ne réussissait pas, c'était de nouveau la rue, la faim… et la fin. C'était ça le deal ? Un mélange d’agacement, provoqué par un sentiment d’injustice, la traversa. Elle n'était pas dans un monde où les erreurs se pardonnaient, pas quand chaque geste pouvait être le dernier. Son ventre émit une plainte sourde, un rappel cruel que la faim la tenaillait depuis trop longtemps, que ses besoins, à l'exception de la sécurité, n'avaient pas été assouvis. Elle avait une chance de prouver sa valeur, pour une maigre récompense. Dormir, manger, boire.

Rappelle-toi…

Elle ferma les yeux et soudain, l'odeur de la graisse de moteur fut remplacée par celle du café bon marché et du papier neuf. Elle se revit, des années plus tôt et le vrombissement asthmatique du générateur fut balayé par un souvenir plus net. Elle n'était plus dans cette antre de rouille, mais dans la salle 402 de la fac et la lumière des oscilloscopes en marche capta son attention. Elle revit la table de TP encombrée de schémas, ses mains propres et soignées, manipulant un fer à souder sous la lumière crue des tubes néons. Elle se rappela la voix monocorde du professeur qui passait derrière elle : « Fox, ne cherchez pas à tout changer. Trouvez la coupure. Le courant est comme l'eau, il veut circuler, il suffit de lui libérer le passage. »

À l’époque, une erreur ne coûtait qu’une mauvaise note et une remarque sur un bulletin. Aujourd'hui, la physique restait la même, mais l'échec avait un goût de mort.

Elle rouvrit les yeux. La salle 402 n'existait plus, mais la logique des circuits, elle, était restée la même. Ses doigts cessèrent de trembler. Elle ne bidouillait pas ; elle réveillait un souvenir.

Elle rouvrit les yeux. La lumière néon avait de nouveau laissé place à une ampoule vacillante, et le professeur à un mystérieux survivant qui gageait de la mettre à l’abri. Ses doigts effleurèrent la surface rugueuse de l'appareil.

Elle s'empara d'un tournevis de précision, le cœur battant, prête à arracher ce talkie-walkie au royaume des morts. Elle soupira lourdement, se calant à califourchon sur le tabouret, ses jambes faibles sous elle. Ses cheveux, en bataille, s'inclinèrent naturellement vers le talkie-walkie, pour plonger dans ce qui pourrait bien être son dernier espoir. Elle commença à l'ouvrir, examinant chaque composant avec soin, ses yeux scrutant les fils arrachés, cherchant un moyen de faire renaître ce qui semblait perdu. Les deux autres la surveillaient avec insistance, mais elle n'y prêtait plus attention.

Elle se concentrait, ses mains bougeant avec précision, réparant ce qui était brisé avec un calme extérieur, même si une boule de stress s'était logée dans son ventre.

De longues minutes, qui se transformèrent en paquets de dix, s’écoulèrent, ponctuées par les bruits de son travail et les râles mécaniques du talkie.

— Bon, j’m’en doutais, lâcha le colosse en s’éloignant vers la sortie. J’te laisse la reconduire à la sortie, Vesper.

Un grésillement s'échappa de l'appareil et il se figea.

Un signe de vie. Elle avait réussi.

— Bordel de… jura t-il en se retournant.

Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Fox, mais elle le cacha rapidement, dissimulant à la fois sa fierté et la surprise d'avoir réussi si rapidement. C'était un coup de chance, un de ces instants où l'adrénaline pousse au-delà des limites. Mais cela n’avait pas d’importance. Elle avait prouvé qu'elle en valait la peine, qu'elle n'était pas qu'une bouche à nourrir, qu'elle pouvait encore être utile.

Vesper sourit d’un air satisfait, néanmoins impressionné par la performance de Fox.

— Moi, je n’ai pas douté une seconde, sourit-il en faisant un clin d’oeil à Maddox.

Ce dernier déétourna les yeux, comme si admettre qu'il s'était trompé lui était impossible. Fox n'eut même pas à lui jeter un regard. Ce silence où il refusait de reconnaître qu'il l'avait sous-estimée, était plus parlant que mille mots.

Elle laissa s'échapper un léger soupir, désireuse d’obtenir sa récompense. Sans un geste de plus, elle se redressa légèrement, feignant une nonchalance qui masquait mal sa fatigue.

— Du coup, j'ai mérité un peu d'eau et un lit ?

Elle ne s'attendait à rien de plus, mais la vérité, c'était qu'elle tenait à peine debout. Ses jambes tremblaient sous elle, épuisées par l'effort de la réparation et le poids de la faim.

Vesper prit son temps avant de hocher lentement la tête. Sans un mot, il se détourna et attrapa une gourde posée sur une étagère. Il la fit glisser sur l’établi jusqu’à Fox, puis tourna la tête vers Maddox, le visage sérieux.

— Trouve-lui un lit. Elle a gagné sa place pour cette nuit.

Maddox grogna quelque chose d’incompréhensible avant de quitter la pièce, tandis que Vesper reportait son attention sur Fox.

— Tu dis que t’as pas de compétences particulières… mais la survie, c’est aussi une question d’instinct. Et t’en as, visiblement.

Il s’éloigna un peu, l’air songeur.

— Demain, on verra si tu as d’autres talents cachés.

L'eau était là, le lit acquis, mais demain restait un terrain inconnu, une promesse incertaine. Fox avait prouvé sa valeur aujourd'hui, mais l'essentiel restait à venir. Et elle savait que tout pouvait changer en une seconde.

Elle s'empara de la gourde d'eau, ses mains tremblantes, avides de s’emplir de ce simple luxe. Elle but goulûment, sans égard pour la manière dont l'eau ruisselait sur son menton. Elle ne s'arrêta que lorsque sa gorge, saturée, se serra. Elle manqua de s'étouffer plusieurs fois, une toux d’irritation provoquée par une trop longue sécheresse dans les muqueuses, mais l'instant d'abandon avec l'eau était trop délicieux pour qu'elle y prête attention. Un revers de manche essuya rapidement les gouttes qui perlaient sur sa peau. Un instant de plaisir et d’abandon dans un monde devenu insensible.

L'idée de manger était de nouveau loin dans son esprit. Elle n'osait pas l'évoquer, craignant qu'on lui demande quelque chose en échange. La simple pensée de devoir négocier une ration de nourriture lui parut insurmontable. Elle avait tellement donné aujourd'hui. Elle se laissa absorber par le calme qui régnait, trop fatiguée pour répondre à Vesper, trop épuisée pour jouer le jeu de la conversation. Un simple hochement de tête, à peine perceptible, lui suffisait pour dire qu'elle acceptait, ou qu'elle n'avait pas la force de protester.

Elle s’apprêtait à suivre Maddox, portée par une inertie cotonneuse où ses pensées dispersées n’avaient plus de force pour se rassembler en un amas cohérent. C’est alors qu’une poigne de fer se referma sur son bras, la clouant sur place. Un courant électrique traversa sa peau.

— Tu oublies que tu me dois quelque chose.

Vesper appuyait sur elle son regard incisif dans le sien, une insistance qui exigeait son dû sans la moindre concession. Fox resta immobile, perdue dans ce duel silencieux qui parut durer une éternité. Sa méfiance luttait contre la fatigue, puis, dans un souffle à peine audible qui lui coûta ses dernières forces, elle finit par céder :

— Fox. Simplement, Fox.

L’ombre subtile de la satisfaction passa sur les traits de l’homme, adoucissant l’exigence de son ton précédent. Lorsqu'il desserra enfin sa prise, Fox sentit une étrange sensation de vide, comme si ses doigts l'avaient maintenue à la surface d'un monde qui s'effondrait. Il la libérait d'un poids contre lequel elle n’aurait pu lutter, mais en lui rendant son autonomie, il lui imposait une autre forme de soumission : celle, plus insidieuse, de la curiosité.

De nouveau, son sourire vint se loger sur ses lèvres. C’était un sourire félin, conquérant, qui a fini par obtenir ce qu’il traquait, un sourire qui la déshabillait de ses secrets tout en lui offrant une promesse d’espoir. Elle l'observa un instant de plus, incapable de détourner le regard. Il y avait dans ce personnage une autorité effrayante qui faisait écho à la violence du monde extérieur, mais paradoxalement, c'était cette même force qui l'apaisait. C’était la terreur contre le réconfort, le loup qui, pour une raison qu'elle ignorait encore, choisissait de ne pas mordre.

Le lien invisible qui les unissait s’étira mais ne rompit pas alors qu’elle s’éloignait de lui. C’était comme un fil de soie, vibrant d'une fréquence basse que seule Fox percevait. Même lorsqu'elle tourna le dos pour suivre Maddox, elle sentait encore le poids du regard de Vesper entre ses omoplates, une empreinte de chaleur qui la brûlait à travers ses vêtements sales. Elle aurait dû vouloir fuir ce lien, fuir loin de cette emprise déconcertante, mais dans son état d'épuisement, cette attache était la seule chose qui l'empêchait de s'évaporer. Elle n'était plus seule ; elle appartenait désormais à l'orbite de cet homme, et pour la première fois depuis des mois, cette captivité lui semblait préférable à la liberté du vide.

L'atelier, avec ses murmures mécaniques et ses lumières vacillantes, recula pour laisser place à la pénombre des quartiers de nuit, là où le silence devenait l’unique luxe.

Maddox la guida vers un lit de camp dans un coin à l’écart. Il n'y avait ni drap soyeux, ni promesse de douceur, seulement la rudesse d'une toile tendue et l'odeur de la poussière ancienne. Pourtant, pour Fox, ce cadre de métal représentait une forteresse.

Elle s’y abandonna, le corps lourd, mais ses mains agirent par pur instinct : elles se crispèrent sur les sangles de son sac à dos, le ramenant contre son torse comme un bouclier. Dans ce monde de charognards, dormir était une faille, un abandon de poste que l'on payait souvent de sa vie. L'idée qu'on puisse la dépouiller, ou pire, l'effleura avec la froideur d'une certitude. Ses paupières se fermèrent lentement sur le néant de la pièce, mais ses doigts restaient verrouillés, sentant chaque relief du sac. Elle sombrait, certes, mais elle sombrait armée de sa propre vigilance, le cœur aux aguets, écoutant les murmures de ce havre qui respirait autour d'elle.

Ce fut un sommeil plus profond qu'elle n'aurait cru possible. Un sommeil sans rêve, sans douleur, une sorte de pause imposée par la fatigue extrême. Un sommeil où l'on se laisse aller dans l'oubli du monde extérieur, où le corps trouve, contre toute attente, la force de se régénérer. Et pourtant, même dans ce sommeil, une partie d'elle était encore éveillée, prête à bondir au moindre bruit, au moindre mouvement. Parce que demain, tout pouvait basculer.

À l'aube, une lueur blafarde s'insinua à travers la crasse d'une fenêtre, dessinant des lignes incertaines à travers un ballet volatile de poussières diffuses. Au milieu de cette atmosphère, une fragrance incongrue vint titiller ses sens : l'amertume torréfiée d'un café noir.

Elle inspira profondément et repoussa ses mèches rousses de ses yeux encore clos, mais aussitôt, un bruit attira son attention. Le plancher gémit sous un pas massif. La voix de Maddox déchira les derniers lambeaux de son sommeil, une voix de rocaille qui n'admettait aucune paresse :

— Debout, la nouvelle. Vesper t'attend.

Ses paupières papillonnèrent. Elle mit un temps à se souvenir où elle se trouvait. Mais la voix qui la réveilla n'était ni agressive ni menaçante. Un réveil ou elle n'était pas obligée de partir en courant pour sauver sa peau, ça faisait longtemps. Elle vérifia d'abord que son sac n'avait pas disparu ni n'avait été vidé.

Tout était là. Son sac n’avait pas bougé, son contenu intact. Personne n’avait fouillé dedans.

Le colosse se tenait là, bras croisés sur son imposante carrure, telle une sentinelle impatiente. Fox comprit au premier regard que la trêve de la nuit était terminée ; la journée s'abattait sur elle bien plus tôt qu'elle ne l'avait espéré. Il n’avait pas l’air pressé, mais il ne comptait pas non plus attendre toute la matinée.

— T’inquiète, personne ne touche aux affaires des autres ici. Mais si tu traines trop, c’est Vesper qui viendra te chercher lui-même. Et crois-moi, il a moins de patience que moi.

Il fit un signe de tête vers la sortie.

— Allez, viens. Il a du boulot pour toi.

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