I

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Extrait du témoignage de Neil Williams, enregistré par Norman T. Cooper le 15 juin 1956 à l'asile psychiatrique de xxxxxxx.

Neil, il va falloir nous aider. Dites-nous ce qu'il s'est passé ce soir-là. Le propriétaire de votre appartement me paie pour avoir des réponses, je ne partirai pas sans.

[Silence]

Cet asile miteux va bouffer ce qu'il vous reste de santé mentale, épargnez-vous ça. Mon client veut simplement des réponses, Neil, quelques réponses et vous n'entendrez plus parler de nous. Monsieur Morgans tient à l'image de son petit empire et votre crise de nerfs de l'autre soir, il a du mal à la digérer. Tout ce qu'il me faut, c'est une petite signature, quelques aveux, et je disparais de votre vie.

[N. Williams, assis à même le sol dans un coin crasseux de sa cellule, garde le silence. Il finit par tourner la tête. Il ne croise pas mon regard. Ses yeux dérivent çà et là, sur des points du mur]

Je l'ai vue s'ouvrir, cette fois. S'ouvrir. Je l'avais jamais vue s'ouvrir...

De quoi parlez-vous, Neil ?

J'aurais dû tout cramer bien avant, elle m'a nargué trop longtemps, trop longtemps... Jamais j'aurais pensé qu'elle puisse s'ouvrir. Elle était là, à m'épier sans raison. Pendant des jours... des mois.

[Williams se met à genoux et commence à prier. Il sanglote. Ses mains jointes tremblent.]

Neil ! Reprenez-vous, bon sang. Faites-moi confiance, je ne suis ni de la flicaille ni un emmerdeur, je veux juste qu'on se parle franchement. Expliquez-moi, qu'est-ce qui s'est ouvert ?

... La porte, cette satanée foutue porte, cette ombre crachée au mur par le diable lui-même. Quoi d'autre, quoi d'autre ?!

Je ne vous suis pas. Calmez-vous et tentez de reprendre depuis le début.

[Williams passe un long moment perdu dans ses pensées, marmonnant des paroles inaudibles. Puis son regard croise enfin le mien.]

J'ai emménagé dans cet appartement il y a quelques mois. L'hiver à cette période, c'est impitoyable. Je me suis vautré plus d'une fois en baladant mes affaires de ma Ford jusqu'au troisième étage. Oh ça oui. La chaussée sur la 22e, c'est une patinoire.

[Williams s'interrompt en entendant la porte de la cellule voisine claquer ; il jette un coup d'œil angoissé autour de lui avant de se calmer.]

J'ai trimballé mes quelques cartons au troisième, inséré la clé que m'a donné Noah, le concierge, et tout déposé dans le salon. J'ai passé les deux jours suivants à jongler : partir au boulot, revenir du boulot, déballer mes cartons, repartir au boulot, revenir... épuisant, mais j'étais pas à plaindre.

Vous viviez dans la rue ?

J'ai vécu quelques semaines dans ma voiture, donc un vrai toit, un bon fauteuil et un poêle qui fonctionne, c'était le paradis. Le troisième jour, j'étais définitivement installé, et pour la première fois depuis une paye, je me suis senti chez moi.

On doit y faire des rencontres, dans la rue, Neil. Peut-être de mauvaises fréquentations ?

[Williams se redresse et son air change, comme s'il redevenait lucide un moment. Il se met à rire nerveusement en levant les yeux au plafond.]

Monsieur Cooper, libre à vous de me prendre pour un fou, libre à vous de ne pas croire un traître mot de ce que je vous baragouine, mais quand je vous aurai raconté mon histoire et qu'elle se sera incrustée dans un coin étriqué de votre petite cervelle, peut-être croupirez-vous aussi dans cet enfer puant. Je n'ai rien contre vous Cooper, mais lorsque la porte vous apparaîtra, j'espère que vous prierez pour que celle-ci reste une ombre et que le son horrible de ses gonds prenant vie ne vous réveillera jamais la nuit.

[Williams, du bout des doigts, effectue machinalement un signe de croix.]

On a retrouvé les restes d'un sachet de cocaïne dans l'un des tiroirs de votre commode, Neil. Un des rares meubles ayant survécu aux flammes. L'essentiel de la bâtisse et des appartements voisins ont pu être préservés, mais votre modeste petit intérieur...

[Williams crache par terre et reprend, comme s'il ne m'entendait plus.]

C'est au quatrième jour que je l'ai remarquée. À mon retour de la fabrique, je m'affalais généralement sur le fauteuil de mon salon pour piquer du nez. Ce jour-là, je m'étais accompagné d'une bière, belle mousse, bonne température, le pied. Mes yeux divaguaient dans la pièce jusqu'à ce qu'un détail étrange m'interpelle. Quelques secondes sont passées, peut-être même bien une ou deux minutes, et puis j'ai fini par me lever. Je me suis approché du mur qui me faisait face ; on y voyait les ombres de la table, du lustre, enfin tout ce qui traînait dans les environs. Et puis, au milieu de tout ce bordel, une ombre imposante qui n'appartenait à aucun objet présent.

Comment ça ?

Comme je vous le dis... Imaginez une ombre ayant les dimensions d'une porte. Ses contours étaient troubles, quasiment indiscernables, mais bien présents. J'avais sous mes yeux une ombre qui n'appartenait à rien.

Seigneur, j'ai passé des heures à essayer de trouver une explication, j'ai tapé du poing contre la pierre, en quête d'un son creux, d'une possible pièce secrète qui aurait pu être scellée par votre bien-aimé Morgans. J'ai envisagé les hypothèses les plus idiotes : une traînée de moisissure qu'un coup d'éponge aurait corrigée. J'ai mis ça sur le compte de ma fatigue, du verre de trop, de la fumée noire que vomit l'usine voisine et qui encrasse tout le quartier. Rien n'y a fait, le mur était normal.

Et vous me dites avoir emménagé au début de l'année. Il y a environ cinq mois, donc. Que s'est-il passé entre-temps ?

Elle est restée là, juste sous mon nez, comme si elle se nourrissait de l'attention que je lui portais. Le temps passant, ses traits ont fini par s'accentuer, petit à petit, comme un poison qui gangrène la pièce. Je m'arrêtais chaque jour plusieurs minutes pour l'observer, j'essayais de comprendre. Au fil du temps, les minutes se sont transformées en heures, j'en ai perdu le sommeil, mon travail en a pâti, et puis vous connaissez le refrain. Je me suis embourbé dans un cercle sacrément vicelard, oui, c'est le terme. Un jour, épuisé et les nerfs à vif, je me suis procuré de la cocaïne. J'y avais déjà touché, un peu, dans ma jeunesse. Jamais dans l'excès, jamais sur de longues périodes, mais je connaissais son effet sur moi et, Dieu m'en est témoin, j'en avais sacrément besoin. C'est ce sachet que vous avez trouvé, Cooper. Vous n'en trouverez pas d'autres. La drogue m'a aidé à me vider la tête quelques semaines, mais j'ai rapidement réalisé qu'elle ne me sauverait pas de la porte.

... Venons-en aux événements des dernières 48 heures, Neil. Que s'est-il passé ?

Quelques heures avant de craquer la première allumette, j'étais dans un état lamentable. Après des mois de stress cumulés, de questions sans réponse, je n'étais plus qu'une ruine. J'étais épuisé, Cooper, tellement épuisé. La porte avait vampirisé ce qu'il me restait de vie. Vers 22h, je me suis décidé à me traîner jusqu'à mon lit. Je savais que je ne fermerais pas l'œil, mais observer le plafond en silence valait toujours mieux que de me laisser hypnotiser une fois de plus par cette ombre. Le chemin du salon à la chambre m'a paru interminable cette nuit-là, et ce silence, Cooper, le moindre petit craquement de bois me faisait sursauter. Et quand le simple bruit de vos pas sur le parquet vous flanque la frousse, c'est que vous êtes vraiment au bout du rouleau.

[Williams se met à rire nerveusement.]

J'ignorais si mes sens étaient encore dignes de confiance, mais sur le point de m'allonger, j'ai entendu un nouveau son, différent des autres. J'ai retenu mon souffle, incapable de bouger. Puis le son a repris de plus belle, comme un léger grincement métallique, entêtant. J'ai cherché au fond de mes tripes le peu qu'il me restait de courage et je suis revenu sur mes pas en me cachant dans la pénombre, comme si elle allait me protéger de mon misérable sort. Évidemment, je savais d'où provenait ce bruit.

Mes yeux se sont posés pour la toute dernière fois sur cette foutue porte, responsable de tous mes cauchemars et de tous mes malheurs depuis des mois. Cette maudite ombre, aussi nettement que je vous vois aujourd'hui, Cooper, je l'ai vue prendre vie, je l'ai vue s'entrouvrir légèrement et ses gonds hurlaient à mes oreilles leur insupportable plainte métallique. L'embrasure s'est faite un peu plus grande. J'étais bientôt en mesure de voir ce qui se cachait derrière, j'allais enfin en percer le mystère. Eh bien derrière la porte, Cooper, je n'ai vu que du vide, une obscurité sans fin.

De votre propre aveu, vous étiez épuisé, vous aviez bu et la drogue que vous vous injectiez dans les veines ne vous aidait certainement pas à faire preuve de discernement.

[Williams m'ignore une nouvelle fois, s'agitant de plus en plus à mesure qu'il égrène les souvenirs de cette nuit-là.]

J'ai fini par m'habituer à la noirceur émanant de derrière la porte, mais je n'y voyais rien parce qu'il n'y avait rien à y voir. Aucun mur, aucun plafond, le néant à perte de vue. Et toujours ce silence atroce. Pas fou, je suis resté à bonne distance, puis j'ai fini par voir, en plissant les yeux, quatre ou cinq silhouettes immobiles, à quelques dizaines de mètres de moi. Elles étaient debout, droites comme des flèches et me fixaient, ou tout du moins fixaient la porte, comme si ces silhouettes avaient attendu là, depuis toujours, que cette seule issue se libère enfin. Je distinguais mal leurs traits mais leur teint était livide, leur regard inexpressif, comme des carcasses sans vie. L'idée que de tels êtres m'observent a suffi à me donner la nausée, j'ai fait un pas en arrière.

C'est là qu'ils ont commencé à courir dans ma direction. Le tableau était terrifiant, terrifiant...

[Williams se met à pleurer et plonge son visage dans ses mains.]

Ils couraient comme des marionnettes désarticulées, Cooper, ils couraient en hurlant dans une langue que je ne connaissais pas. Je les voyais avaler les mètres qui nous séparaient, et j'ai bien cru que mon cœur allait exploser. Pris de panique, j'ai agrippé la bouteille d'Old Forester qui se trouvait à portée de ma main et je l'ai envoyée valdinguer contre la porte. La suite, vous la connaissez : les allumettes, le feu, les pompiers me trouvant hagard au pied du bâtiment. C'était inhumain, Cooper, j'espère avoir détruit cette porte pour de bon, je prie Dieu, je prie Dieu !

Calmez-vous, Neil, c'est fini, vous êtes en sécurité.

[Williams finit par se murer dans le silence, reprenant ses prières à genoux dans le coin de sa cellule.]

-Fin de transcription-

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