II
- 17 Juin 1956 -
<<...Qu'est-ce que je vais faire de ça...>>
Norman T. Cooper reposa le compte-rendu de l'interrogatoire de Neil Williams sur un coin de son bureau. La mince chemise vint s'ajouter aux piles de dossiers jaunis par les rayons du soleil, aux souvenirs d'enquêtes passées et aux bibelots sans intérêt. Aux bouteilles vides, au cendrier vomissant son excès de cendre.
<< Une ombre... >> marmonna-t-il en se levant.
Il essaya de se convaincre qu'il avait fini sa part du boulot, mais quelque chose le tracassait. Comme un caillou dans l'engrenage, et ce caillou s'appelait Williams. Ce dernier avait reconnu être responsable de l'incendie, il avait signé, Morgans et ses assureurs seraient ravis. Sous cet angle, l'affaire était vite pliée, un jeu d'enfant et des billets faciles. Mais cette histoire de porte...
Il n'aurait su dire pourquoi cette histoire attisait sa curiosité. Mais elle l'attisait.
<< Avoue que tu y es allé un peu fort sur la consommation, Neil. >>
Il alluma une cigarette, la dernière de la journée, se promit-il sans y croire un instant. Rejoignant la porte d'entrée, il retourna la pancarte de bois verni qui y était suspendue, celle qui indiquait désormais que l'endroit était [FERMÉ].
Il ne voulait plus être dérangé aujourd'hui.
<< Si je raconte cette histoire à Morgans, il va me rire au nez et il aura bien raison. >>
Aux fenêtres mi-closes, on pouvait encore voir, onze étages plus bas, une foule animant cette partie plutôt agitée de la ville. Cooper colla son nez à la vitre. Comme chaque soir, il croisait les mêmes silhouettes et les mêmes visages.
Il vit son voisin du dessous débarquer de la 11e avec son attaché-case et son costume froissé, sa mine ravie et sans doute au coin des lèvres le souvenir des baisers de sa maîtresse. L'homme ne lui attirait que peu de sympathie, avec sa face porcine et son regard mauvais. Sur un banc non loin de là était assise la petite dame qui aimait nourrir les pigeons chaque jour à la même heure. Brave petite vieille, se dit-il en pensant qu'il ne la voyait jamais accompagnée de qui que ce soit. Dès lors, il était facile de l'imaginer sans famille, sans proches, sans l'ombre d'une raison de sourire une fois de retour chez elle.
L'air était chargé des habituelles effluves d'essence et de friture mêlées, l'endroit chorégraphiait un ballet de Buick rutilantes et de stands à hot-dog que des vendeurs criards préparaient en s'époumonant du matin au soir. Et si le quartier pouvait donner l'impression de ne jamais vraiment fermer l'œil, le soleil teintait doucement les buildings environnants d'un voile orangé.
Cooper passa quelques instants les yeux braqués sur la rue avant de quitter son poste d'observation. D'un geste qu'il répétait inlassablement chaque jour, il agrippa son manteau et l'enfila d'un seul élan. Il en ajusta le col et glissa son paquet de cigarettes dans sa poche intérieure. Cette zone de la ville n'était peut-être jamais fatiguée, mais lui aurait tué pour une bonne nuit de sommeil, une nuit longue et paisible, réparatrice, sans rêves. Aussi, il n'était pas contre un verre, le dernier de la journée, se promit-il sans y croire beaucoup plus. Pensant à la bouteille de scotch qui l'attendait, il éteignit les lumières de son bureau, prêt à rentrer chez lui.
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Le whisky ruissela en cascade sur les glaçons qu'il venait de faire glisser dans son verre.
Après s'être servi, Cooper entendait bien s'écrouler de tout son poids sur le cuir délavé de son canapé.
Il avait passé la porte de son petit appartement les jambes lourdes et la tête enlisée dans un brouillard épais, tenace et opaque. Tout juste avait-il pris soin d'ôter ses chaussures, le reste pouvait attendre.
Son salon paraissait usé, passé de mode. L'intérieur d'un homme seul. La tapisserie accusait les années. Sur chaque bout de table, de meuble ou de commode s'entassaient les vestiges poussiéreux de vies antérieures qu'il se plaisait à revivre en les contemplant en silence, gardant chaque instant agréable chevillé au corps. Il aimait particulièrement les quelques portraits enlacés dans d'épais cadres en chêne, disposés ici et là. Ceux de sa femme dont il n'a jamais réussi à parler au passé, car la mort l'avait prise trop vite et trop cruellement. C'est pour son portrait à elle qu'il eut un regard et un sourire avant de s'asseoir.
Il alluma son poste de télévision en prenant soin d'en couper le son. Se laisser distraire par les images du nouvel épisode d'I Love Lucy ne le dérangeait pas, les stimuli visuels avaient au contraire tendance à le maintenir alerte, mais il détestait la pollution sonore.
<< Une ombre... >>
Trop de questions restées sans réponses, trop de zones encore floues, il fallait qu'il fasse le point.
<< Ce n'est pas de l'obsession, pensa-t-il. Juste du professionnalisme. >>
Se redressant, il avala une gorgée de whisky et ouvrit son carnet de notes sur une page encore vierge. Que retenir de cette affaire jusque-là ? Que Neil Williams, personnage instruit et ancien professeur, était devenu fou après un enchainement de mauvaises décisions? Un paranoïaque psychotique voyant des ombres prendre vie. Que Morgans avait embauché un privé pour mettre toute cette histoire au clair discrètement, sans déposer de plainte officielle auprès de la police, évitant ainsi d'égratigner l'image de nabab tout-puissant qui était la sienne ?
Cooper but une nouvelle gorgée et garda sous le palais cette dernière pensée, il la fit tourner en bouche un moment avant d'être interrompu par le son strident du téléphone.
Il décrocha après la quatrième sonnerie, comme toujours. Pas une obsession, juste une habitude.
— Cooper ? Morgans à l'appareil, vous avez du nouveau pour moi ?
Quand on parle du loup (un loup à la voix grave et sèche).
— Monsieur Morgans, que me vaut le plaisir ? Je n'ai pas souvenir de vous avoir donné mon adresse personnelle.
— J'ai tenté de vous joindre sur la ligne de votre bureau, mais j'ai dû vous rater de peu.
Cooper détestait quand Morgans ignorait ses questions, d'autant plus lorsque celles-ci étaient légitimes.
— Je passerai vous voir demain avec un peu de lecture, l'essentiel de mon entretien avec notre homme. Ce qu'il en est ressorti dans les grandes lignes est plutôt... Cooper prit son temps pour trouver le mot qui convenait.
— ...plutôt déconcertant.
— Trêve de mystères, est-ce que Williams a signé ? demanda Morgans sur un ton qui trahissait son détestable tempérament.
— Il a signé. Williams a reconnu avoir lui-même mis le feu à son appartement, d'ailleurs s'il devait le refaire, il le referait, sans l'ombre d'une hésitation.
Un silence suivit cette affirmation, avant que Morgans ne conclue dans un rire nerveux masquant mal son irritation.
— Cet espèce de fou, qu'il pourrisse à xxxxxxx.
— Vous m'aviez assuré consentir à l'aider s'il coopé...
— Demain, 15 h dans mon bureau Cooper, bonne soirée. Et il raccrocha avant que Cooper puisse terminer sa phrase.
Le moment de flottement qui envahit le salon du détective était palpable. Ce dernier resta sans voix. Que Morgans lui raccroche au nez était une chose, mais comment diable avait-il pu trouver aussi rapidement son adresse ? De tout temps, Cooper n'avait jamais accepté de figurer dans l'annuaire téléphonique. Morgans avait le bras long dans cette ville, mais de quelle longueur parlait-on exactement ?
Il n'avait rencontré Morgans qu'une seule fois, mais c'était bien assez pour cerner l'animal. C'était le genre de type obnubilé par sa propre aura. Sa poignée de main était plus franche que la vôtre, son après-rasage sentait plus fort, sa montre était plus clinquante, il lui fallait tout voir en grand, et en plus grand que ses semblables. Quitte à écraser au passage. Quitte à détruire.
Cooper rejoignit son canapé et reprit en main son carnet. Il relut ses notes, tentant tant bien que mal de reprendre le fil de ses pensées, mais Williams ne l'intéressait plus. Ce type avait avoué, il passerait dorénavant les dernières années de sa vie en cellule, gavé de médocs, et Cooper s'en voulut presque de ne rien pouvoir y faire.
Non, ce qui l'intéressait maintenant, c'était Morgans. Ses petites cachotteries, son envie de discrétion, ses méthodes. Cooper était persuadé qu'en remuant un peu la boue autour du personnage, il trouverait quelque chose de croustillant. Rien de trop invasif toutefois, une petite investigation discrète, en sous-main.
Pas une obsession.
<< Et l'ombre... >>
L'ombre était massive. Ses contours charbonneux, comme tracés au fusain, tâchaient le mur du salon en de longues et fines gerbes grisâtres. On devinait tout juste sa présence, mais elle était bien là, discrète. Narguant le monde, narguant la réalité même, elle qui était là sans être là, elle qui défiait toute logique. L'ombre d'une porte.
Lorsque Cooper réalisa sa présence, tous ses membres se figèrent. Il n'entendit plus rien autour de lui, rien que les battements de son cœur résonnant dans ses oreilles. Boum, boum, boum.
En posant ses yeux sur l'ombre, cette dernière gagna en intensité, ses contours se firent plus précis. Elle réclamait son attention, elle le suppliait de se lever, de s'approcher. Et Cooper se leva, il s'approcha. Levant l'un de ses bras encore engourdi par la stupeur, il caressa de sa main le pan du mur qui accueillait l'effroyable vision. Perdant tout contrôle de lui-même, il s'approcha encore et plaqua son oreille. Boum, boum, boum.
Le détective recula d'un pas lorsqu'il entendit un horrible grincement déchirer le silence de la pièce. Il vit l'ombre gagner en relief, il vit ses gonds s'actionner péniblement, dans un râle de métal de plus en plus assourdissant. Hypnotisé, incapable de détourner le regard, il plaqua ses mains contre ses oreilles tandis que ses yeux se gorgèrent de larmes. Et alors qu'il crut apercevoir, par-delà l'encadrement de la porte, l'obscurité sans fin dont avait parlé Williams, Cooper entendit plusieurs voix dissonantes hurler du tréfonds des abysses une phrase étrange : "Thiu murō gedenkent, Thiu murō gedenkent". D'abord lointaines, les voix se rapprochèrent, gagnèrent en intensité et lorsque finalement les silhouettes lui apparurent au loin, prêtes à courir dans sa direction, Cooper se mit à hurler à s'en déchirer les poumons.
Il se réveilla dans un sursaut.
Sa gorge était sèche et ses mains tremblaient. Il sentit la sueur perler sur sa nuque, son dos était trempé et son rythme cardiaque peinait à revenir à la normale. Il réalisa que le verre qu'il tenait en main avant de s'assoupir gisait dorénavant sur le tapis, gratifiant ce dernier d'une large tache de whisky qu'il ne prendrait jamais la peine de faire nettoyer.
<< Et merde... >>
Cooper essaya pendant de longues minutes de se calmer, en vain. Il se sentit soudain bien seul. Seul au monde et coincé dans un appartement trop étroit, avec sur la pointe de ses doigts le souvenir encore prégnant du mur qu'il avait touché dans son rêve. Chaque grain de ce mur, le hoquètement métallique des gonds, et ces voix horribles qu'il avait entendues, ces cris atroces lancés dans le néant.
Cooper ne se rendormit pas cette nuit-là.

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