III
- 18 Juin 1956 -
Les bureaux d'Allister Morgans occupaient la tour la plus imposante de la ville. Sa carcasse de béton culminait à une centaine de mètres et avait nécessité plusieurs années de construction. Plusieurs ouvriers y laissèrent la vie, mais aucun journal n'en fit mention.
Au travers d'immenses vitres, on pouvait apercevoir une armada d'employés débordés courir de box en box, les mains et la tête pleines, obsédés par les probabilités et le bénéfice net. Et si l'on tendait l'oreille depuis la rue, on pouvait presque entendre les dactylos massacrer frénétiquement leurs machines à écrire dans l'espoir de tenir la cadence imposée.
Au pied du bâtiment, un journal à la main, Cooper observait le microcosme dans lequel il venait de pénétrer. Le quartier des affaires, où l'on causait par chiffres interposés, n'était pas son monde. Des deux côtés de la rue s'agitaient des hommes trop pressés dans des costumes trop serrés. Mallettes de cuir noir greffées à la main, les mines étaient sombres et ne s'échangeaient ni regards ni politesses. Mais Cooper s'en accommodait fort bien : il n'était pas d'humeur bavarde. Sa nuit avait été compliquée. Nerveux, il avait porté le souvenir viscéral de son cauchemar jusqu'au petit matin, sans réussir à fermer l'œil.
Comme toujours, lorsqu'il s'agissait de trouver un moyen de se calmer, c'était le sacro-saint tabac qui lui offrait une porte de salut. Il tira quelques bouffées de son poison favori et, lorsqu'il se sentit prêt, poussa la porte menant au hall d'accueil.
La décoration intérieure le noya dans une esthétique vieillote, toute en nuance de bruns. Fonctionnelle, diraient certains. Insipide, pensa Cooper. Le ton était donné. Un long tapis ocre le guida jusqu'à un comptoir gardé par une femme d'une soixantaine d'années, affublée d'un tailleur gris d'un autre âge. Absorbée par la lecture du dernier numéro du magazine à sensation Confidential, l'employée leva légèrement les yeux d'un air contrarié avant de pointer du doigt un panneau situé près de l'entrée. Cooper fit volte-face.
[DEFENSE DE FUMER]
Alors ça... de mémoire, c'était une première.
« Si le lobby du tabac passait par là... », pensa-t-il en soupirant.
À contrecœur, il écrasa la pointe de sa cigarette tout juste entamée entre son pouce et son index, puis l'envoya valser dans la première poubelle à sa portée. L'employée, toujours absorbée par sa lecture, le gratifia péniblement d'un sourire pincé.
— Vous désirez ?
— Je suis attendu par Monsieur Morgans. Annoncez Cooper.
S'exécutant sans entrain, la femme prit le combiné et se mit en relation avec le standard. Elle demanda que l'appel soit transféré au bureau d'Allister Morgans.
— Monsieur Morgans ? Un certain Cooper vient de se présenter à l'accueil... Oui, monsieur... Bien, monsieur.
Elle raccrocha, puis son regard recroisa celui du détective.
— Dernier étage. L'ascenseur est à votre gauche.
Puis elle mouilla son doigt manucuré, tourna la page de son magazine et replongea dans sa lecture.
La grille de l'ascenseur s'ouvrit dans un fracas. Cooper pénétra dans l'étroite cabine et sélectionna du bout du doigt l'étage désiré. L'hôtesse d'accueil, dans son coin, prenait plaisir à le dévisager.
Attendant patiemment que les portes se referment, il sortit de la poche intérieure de sa veste son paquet de cigarettes et en ralluma une, au nez et à la barbe de celle qu'il surnommerait désormais la mégère de chez Morgans.
L'ascenseur se mit en mouvement en brinquebalant, mais Cooper eut tout juste le plaisir d'apercevoir, tandis qu'il quittait le rez-de-chaussée, le visage de la vieille dame se décomposer.
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Allister Morgans, grâce à la baie vitrée qui surplombait son bureau, disposait d'une vue à nulle autre pareille. Il pouvait passer des heures chaque semaine le nez collé contre le verre froid, témoin privilégié du moindre nouveau gratte-ciel déchirant l'horizon.
Ce jour-là, son regard se perdit dans un océan de nuages gris chargés de pluie, à quelques kilomètres des premières zones d'habitation. Sa langue claqua dans sa bouche : la pluie, c'était comme s'il pouvait déjà la goûter. Il y avait dans l'air des signes qui ne trompaient pas, et comme toujours, Morgans se fiait avant tout à son intuition.
Quelqu'un toqua à la porte.
— Entrez, mon vieux.
Cooper avait pris soin de terminer sa cigarette avant de frapper. Il ouvrit et salua Morgans.
Le bureau de ce dernier était à son image : clinquant, lardé de breloques tape-à-l'œil et de croûtes que seul un bourrin savait apprécier. Près de la porte, une imposante vitrine laissait entrevoir une collection d'alcools rares, vraisemblablement hors de prix, que leur propriétaire se plaisait à proposer à ses visiteurs.
— J'ai ici un whisky dont vous allez me dire des nouvelles. Vous n'en trouverez dans aucun rade de ce glorieux pays.
— Pourquoi pas, répondit Cooper. La dernière personne m'ayant parlé de whisky s'en est servi pour faire flamber son appartement.
Le détective attendit la réaction de Morgans qui, comprenant l'allusion, répondit en posant deux verres sur une petite table d'appoint en fer forgé.
— Ah, ne me parlez plus de ce détraqué ! J'entends bien clore cette histoire aujourd'hui même. Vous m'avez apporté son dossier ?
Cooper déplia son journal et en extirpa une chemise beige qu'il déposa sur le bureau. Morgans lui tendit un verre. Le liquide qu'il contenait arborait une jolie robe dorée.
— Voici ses aveux signés. Vous trouverez également le résumé de notre entretien. Je vous conseille fortement de le lire : que cela vous évoque quelque chose ou non, je pense qu'il y a encore matière à creuser dans cette affaire.
— Plus tard, plus tard. Tout ce qui m'importe, c'est sa signature, mon vieux. Santé.
Morgans leva son verre et en but le contenu cul sec. Cooper tenta de l'imiter, mais fut surpris par l'intensité du breuvage. La gorge en feu, il lui fallut quelques secondes pour s'éclaircir la voix.
— Ce que j'ai du mal à comprendre avec Williams, c'est qu'on retrouve dans son phrasé les vestiges de son éducation. Il est encore capable de structurer ses pensées. Il a du répondant... Quelque chose l'a changé, violemment, durablement. Derrière le fou qui croupit à XXXXXXX, il y a un pauvre type qui n'a pas eu de chance.
— Foutaises ! Vous avez vu l'état de l'appartement que j'ai eu la bêtise de lui louer ? Seul un fou furieux est capable de me faire un coup pareil.
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- 22 mai 1951 -
Neil Williams patientait dans le couloir menant aux salles réservées aux professeurs. Il ignora le banc à quelques mètres de lui : la nervosité avait fini par l'emporter et il préférait gérer son stress bien campé sur ses deux jambes.
On n'était pas convoqué par le recteur tous les jours, et Williams cogitait. Que pouvait-on bien lui vouloir ?
La secrétaire qui vint le rejoindre après quelques longues minutes d'attente ne fit qu'alourdir l'ambiance. Son regard était froid et détaché, sa voix monocorde. Une machine tout droit sortie d'un roman de science-fiction, le rouge à lèvres bon marché en prime.
La jeune femme brisa le silence en arrivant à sa hauteur :
— Monsieur Williams ? Monsieur Campbell va vous recevoir.
Williams la remercia. Inspirant lentement tout l'air que ses poumons pouvaient accueillir, il toqua et entrouvrit suffisamment la porte pour y passer la tête.
— Vous désiriez me voir, Douglas ?
— Prenez une chaise, Neil, répondit son supérieur en désignant l'un des sièges.
Le regard de Douglas Campbell était fuyant.
Tous deux se connaissaient et s'appréciaient. Ces deux hommes avaient passé les dix dernières années à se croiser dans les couloirs de l'université, nourrissant une estime mutuelle grandissante. Il leur était même arrivé, quelquefois, de boire un verre ensemble. Le pub à deux rues du campus — choix judicieux, compte tenu des allées et venues incessantes d'une clientèle étudiante généralement assoiffée à défaut d'être aisée — importait de la bière irlandaise dont les deux quinquagénaires raffolaient.
L'orge au service de l'amitié.
Sauf qu'aujourd'hui, Neil comprit qu'il n'était pas question d'amitié.
— Je vous avoue ne pas comprendre la raison de ma convocation, Douglas. S'est-il passé quelque chose au sein de l'établissement ?
Douglas Campbell s'installa derrière son bureau, évitant toujours son regard. Tandis que Williams s'apprêtait à répéter sa question, il vit son confrère ouvrir un tiroir et en sortir un petit livre qu'il déposa entre eux.
Sur la couverture rouge, en lettres blanches, on pouvait lire : Das Kapital, Karl Marx.
— Douglas, j'ai bien peur de ne pas comprendre où vous voulez en venir...
— Ce livre est à vous, Neil ? demanda Campbell d'une voix presque éteinte.
— En effet. Mais comment se retrouve-t-il ici, et quel est le problème exactement ?
Piqué à vif, Williams ne cacha pas son agacement. Être convoqué pour une chose aussi futile... quelle perte de temps et d'énergie.
— Il ne me semble pas que cette lecture, ou aucune autre, soit interdite par le règlement de cette université. Mais peut-être pourrez-vous éclairer ma lanterne.
— Ne le prenez pas comme ça, Neil, répondit finalement Campbell. Je vous aime bien, vous savez. Certaines familles inscrivent leurs enfants ici uniquement pour assister à vos cours. Vous me mettez dans une situation bien embarrassante.
— Parce que je lis Marx ?
— Par les temps qui courent, Neil, franchement ! Lisez Rand ou Paterson dans l'enceinte de l'établissement, et gardez vos lectures communistes pour chez vous, si vraiment ça vous fait plaisir.
Il marqua une pause, mal à l'aise.
— Si cela ne tenait qu'à moi, le dossier serait clos. Malheureusement, notre petit... problème ne dépend pas que de moi. Quelqu'un m'a apporté ce livre. Quelqu'un dont la voix porte loin... et fort.
— Quelqu'un a donc pris le loisir de fouiller dans mes affaires ? demanda Williams, de moins en moins sûr de lui.
— L'un de vos élèves affirme l'avoir trouvé par hasard sur votre bureau entre deux cours.
— Mensonge, Douglas. Ce livre dormait au fond de mon sac, comme toujours. De quel élève parle-t-on exactement ?
— Je ne sais pas si...
— Quel élève, Douglas ? relança-t-il sèchement.
Campbell hésita un instant, puis céda.
— Richard Doyle. Que cela reste entre nous, Neil. N'allez pas envenimer la situation.
Neil Williams ne parut pas surpris.
Richard Doyle était l'un de ses élèves. Le professeur ne supportait pas l'attitude arrogante du jeune homme : un air suffisant en complet décalage avec ses résultats scolaires. Excédé par ses notes désastreuses, Doyle se tournait fréquemment vers son père pour intimider Williams, qui n'en démordait jamais.
— Vous n'ignorez pas qui est son père... soupira Campbell.
Neil Williams, sans répondre, s'avachit sur son siège.
— Burt Doyle est l'un de nos principaux mécènes. Ses dons à l'université sont nombreux et réguliers. Et son influence politique ne cesse de croître. Nous parlons d'un potentiel futur gouverneur.
— Vous oubliez son profond conservatisme, Douglas. Ne jouez pas les candides. Cet argent ne sert ni les étudiants ni l'éducation.
— Mais il sert, Neil. Ce qui est déjà beaucoup.
— Et il vous a prié de me limoger dans les plus brefs délais, c'est ça ? Soyons sérieux un instant, Douglas : vous voyez bien que ce livre n'est qu'un prétexte. Son idiot de fils me hait.
Douglas Campbell fit quelques pas, ne sachant que faire de ses mains, le regard rivé à ses chaussures flambant neuves.
— Ne me rendez pas la tâche plus difficile, Neil. Comprenez-moi : cette université vous doit beaucoup, mais elle ne peut pas risquer sa fermeture pour cette histoire. Vous réunirez vos affaires et débarrasserez votre bureau dans l'après-midi. Ma secrétaire vous fera parvenir une compensation... très généreuse. C'est tout ce que je peux faire.
Groggy, le professeur de lettres sentit son univers s'effondrer sous l'effet de cette phrase. Les mots de celui qu'il avait eu la naïveté de prendre pour un ami lui firent l'effet d'un uppercut.
Sa gorge était sèche. Il avait envie d'un verre. Non, il en avait besoin.
Il se leva et se dirigea lentement vers la porte. La main sur la poignée, il chercha le regard de Douglas Campbell. Les deux hommes s'observèrent dans un silence plombant.
Finalement, Williams lança :
— Donnez cet argent à la jeune Wilsonn. Ses parents se saignent pour lui offrir une chance. Je les comprends : c'est une élève brillante... mais pas votre genre. Elle n'a pas l'étoffe d'une gouverneure. Mais elle pourrait bien devenir une future Nobel.
Puis il quitta le bureau en claquant la porte.
Il s'engouffra dans ce couloir qu'il connaissait par cœur, avec la sensation qu'il le parcourait pour la dernière fois. Il prit soin d'enregistrer chaque détail : la texture du carrelage, les affiches aux murs, les fissures courant le long des briques, la poussière en suspension, les rayons de soleil perçant à travers les fenêtres à soufflet.
À l'extrémité du couloir, il se retourna.
Il fixa la porte qu'il venait de quitter. Il la fixa longuement, avec rancœur, avec tristesse.
Puis il reprit sa route, sans plus s'arrêter.
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- 18 juin 1956 -
La pluie s'abattait sur la ville. D'abord un crachin timide, qui gagna rapidement en intensité. Les chaussées se vidèrent, partout on hurlait aux fenêtres, priant les enfants jouant dans les rues de rentrer se mettre à l'abri. Puis le vent se leva, implacable, renversant les parapluies des rares téméraires.
Allister Morgans, silencieux, observait du haut de son empire cette petite fourmilière s'agiter. Norman T. Cooper, lui, ne voyait pas la pluie. Il ne l'écoutait pas non plus. Toute son attention était portée sur l'homme face à lui : ce butor étrange, capable des répliques les plus cinglantes, mais aussi capable de se perdre dans le spectacle moribond d'une fin d'après-midi orageuse, avec une mélancolie nouvelle dans le regard.
— Vous trouverez votre chèque dans l'enveloppe posée près de l'entrée, Cooper.
Sur ces mots, Morgans s'assit dans son fauteuil et prit dans ses mains la chemise beige. Il mit de côté la feuille constituant les aveux de Neil Williams et s'attarda sur l'entretien écrit. Sans plus prêter attention à Cooper, il lut l'intégralité de l'échange.
Le détective scruta ses réactions : le mouvement de ses lèvres qui dansaient silencieusement, l'arc de ses sourcils accompagnant le moindre changement d'humeur. Lorsqu'il eut fini, Morgans relut certains passages. Plusieurs minutes passèrent sans qu'un mot ne soit prononcé, sans que le moindre son ne vienne perturber sa lecture.
Lorsqu'il releva enfin la tête, les traits de son visage masquaient mal son incompréhension.
— Qu'est-ce que c'est que ce bordel, Cooper ?
— N'est-ce pas. Prenez tout de même ceci en compte. Williams semblait terrorisé. Je ne sais pas ce qu'il a pu voir, mais il est persuadé de l'avoir vu. Et si quelque chose se cache dans cet appartement, aucun de vos locataires n'est en sécurité.
Pour la première fois, Morgans écouta avec attention. Le regard sérieux, il se releva lentement et conclut :
— Très bien. Vous avez carte blanche. Patientez à l'accueil, mon assistante vous apportera un trousseau de clés qui vous garantira un libre accès à ce foutu building.
Cooper, prenant soin de ne pas oublier l'enveloppe posée à côté de la porte, salua son client d'un hochement de tête.
— Et encore une chose, Cooper.
— Je vous écoute ?
— S'il existe... et si Williams n'a pas halluciné, trouvez-moi ce Noah et ramenez-le-moi. Il n'y a jamais eu de concierge dans cet immeuble.

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