IV
26 Octobre 1944
La locomotive ralentit dans un crissement métallique avant de s’immobiliser le long du quai principal.
À travers le voile de fumée que sa cheminée exhalait encore, la petite gare de Lockefield émergeait lentement. Au signal d’un agent de quai, une foule compacte se déversa des wagons. Des groupes de jeunes femmes venues de la campagne gagnaient la ville, sans bagages, sans argent, mais les yeux gonflés d'espoir.
Les places restantes étaient, cette année-là, occupées par un flot ininterrompu de militaires. Des gradés aux visages fermés côtoyaient de jeunes recrues en permission, tandis qu’au fond des wagons s’attardaient ceux qui rentraient estropiés, le regard défait.
Cooper ignorait dans quel groupe se ranger.
Les épaules meurtries par la lanière de son paquetage, il avait laissé tomber ses affaires contre sa jambe. L’un de ses bras était solidement maintenu contre son torse. Un éclat d’obus s’y était logé, lui offrant un retour sans gloire ni comité d’accueil.
Mais cela n’avait pas d’importance. Ce qu’il avait vu, ce qu’il avait fait là-bas, si loin de chez lui, il espérait l’oublier. Il devait l’oublier.
Dans la doublure de sa casquette de service, il avait rangé une photo de son épouse. Ses coins étaient abîmés et son noir et blanc résistait mal aux années. Qu’importe, cette photo avait été son moteur, l’espoir auquel s’accrocher lorsque les atrocités de la guerre ne laissaient plus qu’un goût amer en bouche et des ailes coupées.
D’ici quelques heures toutefois, il allait enfin pouvoir la serrer dans ses bras. Redécouvrir les traits de son visage du bout des lèvres, le contact de sa main dans la sienne et leurs pas de danse favoris. L’aimer à nouveau pleinement, sur un air de jazz, elle qui l’avait attendu deux longues années.
Cooper héla un taxi sans se douter qu’il ne la reverrait jamais.
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Poser sa main sur le marbre glacé lui fit l’effet d’une balle prise en pleine poitrine. Il pensait avoir connu l'enfer sur cette plage de Juin, sans imaginer que l’enfer, le vrai, c’était ça : se trouver bien vivant devant cette tombe, à lire sans y croire le nom de sa femme gravé dans la pierre.
Autour de lui, rien qu’un vaste cimetière désert et personne pour pleurer.
Il avait voulu se recueillir seul.
S’asseoir quelques instants à ses côtés, lui parler, de tout et de rien. Du passé qu’ils avaient écrit ensemble et du présent qu’il devrait composer seul. Il parvint à réprimer ses larmes, sans doute parce qu’une partie de lui était encore dans le déni, mais sa gorge lui faisait un mal de chien.
Passées la douleur et la rage, Cooper savait que viendrait pour lui le temps des questions et la quête de réponses. Que s’était-il passé, comment, pourquoi ?
Sa femme avait été retrouvée trois semaines auparavant, aux premières lueurs du jour. Un sans-abri décuvant son vin dans une impasse avait trouvé son corps. D’après ses blessures, elle avait chuté d’une hauteur suffisamment importante pour la tuer sur le coup. Les officiels conclurent à un suicide, prétextant les raisons les plus diverses : l’instabilité du monde, la solitude et l’incertitude, une possible fragilité mentale.
Cooper n’y croyait pas. Pas elle, pas sa femme. Elle, toujours si lumineuse, si désarmante. Elle qui, il s’en était persuadé, avait été lâchement assassinée.
<< Assassinée. >>
Cooper ne parvint plus à retenir ses larmes. Rien de ce qu’il avait vécu en descendant de ce train ne faisait sens. Devoir se faire à cette nouvelle vie arrivait trop vite, trop violemment. Il lui faudrait du temps.
<< Assassinée ? >>
Il lui faudrait du temps et un espoir auquel s’accrocher, comme pour sa photo. Prenant appui contre la stèle à l'aide de son bras valide, Cooper se releva. Si la police ne faisait pas son travail, se dit-il, c’est lui qui s’en chargerait. Le voilà, son espoir.
<< Je trouverai qui t’a fait ça. >>
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19 Juin 1956
Williams n’avait pas menti, la 22ème était dans un état déplorable. Là où les pavés n’avaient pas su résister au passage du temps, de larges cratères s’étaient formés, recueillant l’eau de pluie qui stagnait parfois pendant des jours.
Cette zone industrielle était une rescapée des premiers balbutiements de la ville. Usines et logements sociaux réservés aux ouvriers s’y succédaient sans âme.
Ici, pas de dame aux pigeons. Pas de stands à hot-dogs. Seul un chat errant accompagna Cooper le long de la chaussée. Voyant que le détective n’était pas enclin à lui jeter de la nourriture, il jeta son dévolu sur une poubelle dont le couvercle traînait à terre. Les restes d’un poulet rogné par les vers ferait l'affaire. L'animal partit s’isoler derrière un muret pour profiter de son festin.
Aux façades des immeubles s’étalait une épaisse couche de suie noirâtre, se propageant sur la pierre comme une maladie. Là encore, Williams avait vu juste. L’une de ces fabriques crachait sans discontinuer sa fumée et sa pestilence.
<< Ci-gît le rêve américain >>, pensa-t-il en s’éloignant.
Conscient qu’il s’aventurait dans un environnement dangereux, il avait pris soin de glisser son arme à feu dans son étui, sous son manteau. Il n’avait que très rarement eu à se servir de son revolver, mais la guerre lui avait au moins appris qu’il savait se défendre. Une nécessité, quand le moindre coin de rue pouvait se transformer en coupe-gorge.
Levant les yeux, Cooper réalisa qu’il était arrivé.
Le bâtiment face à lui n’avait rien d’un taudis, contrastant avec le reste du voisinage. Le détective gravit les marches du perron et inspecta la lourde porte en fer qui servait d’entrée. Imposante, finement gravée jusque dans ses moindres détails, elle paraissait plus ancienne que le bâtiment lui-même. Cooper Plaqua sa main contre la tôle froide, il réalisa qu'elle n'était pas fermée. Une pression suffit à la faire pivoter sur ses gonds, laissant apparaitre un hall d'entrée à la décoration minimale.
REZ DE CHAUSSEE
Seuls quelques éléments venaient habiller la pièce. Un porte-parapluie vide, un large tapis central, un lustre. C’était tout.
Aucune boîte aux lettres n’était à la disposition des locataires.
Au sol, un dallage noir et blanc frappait par sa propreté. Les murs, dont il n’aurait su dire s’ils étaient en véritable marbre, reflétaient, en des nuances étrangement belles, la moindre source de lumière. Au fond du hall, un escalier en bois rejoignait les étages en s’entortillant autour d’une cage d’ascenseur rudimentaire.
Mais Cooper fut d’abord intrigué par deux portes se faisant face, à quelques pas de l’entrée. Celle de gauche était ouverte et donnait sur un local technique. La porte de droite, en revanche, était condamnée par un épais cadenas. Une plaquette indiquait qu’il s’agissait d’une cave commune.
Une première conclusion s’imposait : peu de choses ici paraissaient logiques. Cooper sortit de sa poche son carnet et griffonna quelques lignes.
1. Une cave condamnée, mais un local renfermant toute l’installation électrique, la chaudière, le gaz, accessible à tous ?
2. Un hall tape-à-l’œil dans ce quartier pauvre, une propreté obsessionnelle malgré la pluie et le passage quotidien des occupants.
3. Calme. Trop calme.
En effet, depuis qu’il avait mis un pied dans l’enceinte du bâtiment, Cooper n’avait croisé aucun habitant. Pas un ouvrier, pas une voix provenant des étages, pas un rire d’enfant. Personne.
Cooper s’accrochait à cette pensée. Sa main se crispa, il chercha du bout des doigts la poignée de son arme.
<< Avançons >>
Dans un coin de sa tête survivait encore le souvenir de son cauchemar de l’autre nuit, et l’angoisse diffuse de voir apparaître, au coin d’un mur, des ombres prenant vie. Il s’arrêta et jeta un œil derrière lui. Rien.
Cooper reprit son ascension.
1ER ETAGE
Le même marbre tapissait les murs, tandis qu’au sol, une simple moquette beige avait remplacé les dalles. Une fenêtre, perçant le corridor, laissait passer un rayon de soleil bienvenu. Au plafond, seule une des trois lampes fonctionnait. Une dizaine de logements se partageaient l’étage. Et toujours ce silence. Comme si l’immeuble entier retenait son souffle. Cooper ne s’attarda pas.
2EME ETAGE
Le détective réalisa rapidement que les étages se ressembleraient tous. Même géométrie, même nombre d’appartements, une moquette datée et aucune réelle décoration. Comme s’ils avaient gratté sur le mobilier pour compenser ce que le rez-de-chaussée leur avait coûté. Longeant le palier, il gravit les marches suivantes.
3EME ETAGE
Le fantôme de l’incendie flottait dans l’air et se trahissait par son odeur âcre et persistante. Tout n’était plus ici que lattes de bois consumées, manteau de cendre sur le marbre voilé de gris et matières fondues. À l’extrémité du couloir, l’appartement de Neil Williams s’offrait à la vue de tous, une ouverture béante aux contours noircis. La porte d’entrée, elle, gisait en lambeaux non loin de là. Fort heureusement, aucun autre logement ne fut si durement touché. Les pompiers étaient intervenus rapidement, sauvant ce qui pouvait l’être avant que le feu ne se propage.
Cooper n’espérait pas cette fois croiser qui que ce soit ; les habitants avaient été relogés le temps de redonner au 3ème son visage originel. Emplissant ses poumons de cet air vicié, il s’engagea finalement dans les décombres et franchit le seuil de l’appartement.
CHEZ NEIL WILLIAMS
Arrivé dans la première pièce, une cuisine étroite, quiconque aurait la sensation de basculer dans un autre monde.
Un monde sans nuance. Un monde mort.
Où ne subsistait que la désolation.
Rien n’avait survécu aux flammes dans cet environnement étriqué fait de meubles bon marché. La table en bois, les étagères, tout était parti en fumée. Grille-pain et couverts en métal gisaient à terre. La chaleur insoutenable les avait réduits à de grotesques formes argentées.
Mais l'attention de Cooper était ailleurs. Rapidement, il s'enfonça dans le salon. Son cœur cognait contre ses côtes. L’ombre de la porte, il pensait encore à l’ombre de la porte. C’est ici que Williams l’avait vue. C’est ici qu’il avait perdu pied.
Le détective s’arrêta net devant l’un des murs calcinés. Du fond de ses tripes, il le sentait : le feu était parti de là. S’approchant sans plus faire attention au chaos qui l’entourait, il avait envie de voir de plus près, il voulait toucher. Peut-être qu’inconsciemment, il avait envie de croire que ce pauvre type n’était pas juste un fou.
Mais Cooper ne vit pas d’ombre, pas de porte. Juste la trace, inscrite dans la pierre, d’une déflagration engendrée par un alcool inflammable.
Dans le salon non plus, rien n’avait survécu. Ni les rideaux, ni le tapis, ni les rares objets que Williams avait conservés de ses vies passées, avant que tout ne s’écroule sur ses épaules.
Et cette commode que des pompiers avaient réussi à sauver, où était-elle?
Arrivé à la chambre, Cooper se rendit compte qu’effectivement, cette dernière avait en partie échappé aux flammes. Les draps et la couette farcie de plumes d’oie avaient été réduits en poussière, mais cette fameuse commode, ainsi qu’un minuscule bureau plaqué contre le mur du fond, étaient encore intacts.
Cooper longea la carcasse du lit. Debout devant ces deux meubles miraculés, il ouvrit un premier tiroir, puis un autre, déversant leur contenu à terre. Papiers, médicaments et bouteilles vides s’empilèrent sur le sol. Il y avait aussi quelques belles montres. Il les envoya voler : il n’était pas là pour ça. Sans trop savoir quoi exactement, il cherchait quelque chose qui pourrait donner du sens à cette affaire.
Dans le tiroir central du bureau, une pile de dossiers cachait un double fond.
<< Je te tiens. >>
Le mécanisme d’ouverture ne lui posa aucune résistance et, très vite, le détective put en débloquer la cache. Il en extirpa un livret relié plein cuir.
Un amas de notes sans queue ni tête remplissait des pages et des pages. Des interrogations mystiques - La porte mène-t-elle à Dieu? - , des conseils - ne la fixez pas après 22h - , des regrets - SALAUD DE DOYLE - . Mais Williams en revenait toujours à l’ombre de la porte. De chaque mot, aussi erratique fût-il, dégoulinait son obsession pour cette chose. Ses pensées étaient entrecoupées de nombreux croquis griffonnés à la hâte, représentant toujours le même symbole. D’un paragraphe à l’autre, encore et encore, ce drôle de signe revenait : un rectangle aux quatre coins transpercés de flèches.
<< Là, il y a matière à creuser >>
Le livret à la main, il sursauta en entendant des bruits de pas dans son dos. Une silhouette se tenait dans l’encadrement de la chambre et l’observait.
D’une blondeur et d’une pâleur peu communes, il s'agissait d'un jeune homme d'une vingtaine d'années, à la tenue soignée bien qu'un peu datée.
Cooper, qui se tint là sans dire mot, trop surpris de croiser enfin quelqu’un, n’aimait pas la position dans laquelle il se trouvait. Pris au piège dans cette petite pièce, un inconnu bloquant sa seule issue.
C’est le jeune homme qui brisa le silence.
- Vous êtes de la famille ?
- On peut dire ça. Le propriétaire des lieux m’a permis de venir récupérer ce qui a pu être sauvé. Vous êtes ?
- Moi c’est Noah, je suis le concierge, annonça-t-il avec un large sourire.
Sur ces mots, plus personne ne renchérit. Cooper sentit ses mains devenir moites. Il rangea le carnet dans l’une des poches de son manteau.
<< Pris comme un rat, merde. >>
Ses pensées se bousculaient. Il se sentait vulnérable mais ne voulait surtout pas le montrer.
<< Réfléchis, putain, réfléchis >>
S’il avait d'abord pensé rentrer dans son jeu, Cooper préféra finalement jouer carte sur table.
- On va passer le baratin, mon gars, j’ai passé l’âge. Je ne sais pas ce que tu fais là, je ne sais pas qui tu es, mais un certain monsieur Morgans serait ravi de t’avoir à dîner pour te poser quelques questions.
Le jeune homme ne cacha pas sa surprise ; sa mine réjouie s’accentua. Il répondit d’un ton serein :
- Oh Norman… décidément, vous êtes plein de surprises.
<< Qu’est-ce que… Comment connait-il mon nom? >>
La main sur son arme, Cooper n’eut pas le temps de dégainer. L’inconnu avait quitté sa position et s’était retrouvé face à lui en un clignement de paupière.
Le premier coup suffit. Un uppercut projeta l'enquêteur à terre, au milieu des décombres. Sa vision troublée par la violence du choc, il tenta de réagir mais son corps ne répondait plus. Le jeune homme mit genou à terre, il se pencha à son oreille et murmura :
- Norman… comme je suis heureux de vous rencontrer enfin. Voilà si longtemps que je vous attends.
Avant de pouvoir répondre, Cooper perdit connaissance.
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À son réveil, sa tête était lourde. Sa mâchoire en vrac.
De son côté, Noah avait disparu.
Le coup reçu avait valu à Cooper une migraine et une jolie bosse, mais surtout une intense douleur à l’arrière du crâne. Passant ses doigts sur sa nuque, il remarqua qu’il saignait. La plaie, encore vive, le faisait souffrir atrocement. Sans doute s’était-il coupé en tombant.
Il se releva couvert de suie. Un vertige l’obligea à s’appuyer contre le bureau. Par réflexe, il vérifia sa poche intérieure : le carnet était toujours là. C’était toujours ça. Et maintenant, se dit-il, fichons le camp d’ici.
De retour dans le couloir, Cooper posa son regard sur la petite cage d’ascenseur. Se traînant péniblement, il pénétra dans la cabine, referma la grille et commanda à l’engin de le ramener au rez-de-chaussée. Son doigt laissa une empreinte ensanglantée sur la touche.
2EME ETAGE
L’ascenseur s’actionna et descendit. Lentement. Trop lentement au goût de Cooper. L’antique machinerie égrenait les mètres dans un grincement régulier. À travers la grille, le détective vit l’étage du dessous défiler sous ses yeux.
Mais quelque chose clochait.
Était-ce le coup qu’il avait reçu à la tête, la fatigue, le stress ? Un début de fièvre ? Toujours est-il que cet étage-là, celui qu’il avait sous les yeux, n’avait rien en commun avec celui qu’il avait emprunté quelques minutes auparavant.
Ici, les façades de marbre étaient criblées de fissures allant du sol au plafond. Une fenêtre laissait entrevoir un ciel rouge et menaçant, aux nuages inexistants. D’un bout à l’autre du corridor, des objets abandonnés recouvraient la moquette tachée. Des valises, pour certaines ouvertes, vomissaient leur contenu — des vêtements sales pour la plupart — dans un désordre qui bloquait une partie de l’allée. Au plafond, aucune lampe ne fonctionnait.
Tandis que l’ascenseur l’amenait plus bas, Cooper crut apercevoir, à la périphérie de sa vision, une silhouette au regard glaçant qui l’observait dans la pénombre.
1ER ETAGE
Des murs de pierre rongés par l’usure suintaient une étrange matière noire et visqueuse. Au sol, des carcasses de chats pourrissantes faisaient le bonheur des rats venus se repaître.
Depuis sa cage en mouvement, Cooper prit son mouchoir et le plaqua sur son nez: l’odeur était insoutenable. Son cœur était sur le point de céder. Il se força à tenir.
De l’intérieur des appartements, il entendit frapper aux portes. Encore et encore. Avec force, avec violence. Comme des tambours de guerre.
REZ DE CHAUSSEE
Sous ses yeux, une vétuste pièce aux murs et au plancher de bois. La mousse et la végétation s’y étaient infiltrées. D’étranges symboles tissés étaient suspendus un peu partout. Ces mêmes symboles que Williams avait dessinés, encore et encore.
Cooper ferma les yeux, essayant de se convaincre que rien de tout ceci n’était réel.
L’ascenseur, lui, ne s’arrêta pas.
SOUS-SOL
Dans une dernière plainte sourde, la cage d’ascenseur termina sa course plusieurs dizaines de mètres sous terre.
Un sentiment d’urgence prit Cooper à la gorge. Remonter à la surface. Vite.
Le souffle court et les mains tremblantes, il pianota nerveusement sur les touches rouillées. Rien. Aucune réponse.
L’engin l’avait déposé dans les entrailles de l’immeuble, au milieu d’une galerie qui s’étendait à perte de vue. De part et d’autre, une nuit profonde.
Cooper sortit son briquet et en actionna la molette. Une flamme en jaillit, fragile, éclairant à peine les environs immédiats. Il tenta de calmer sa respiration et évalua sa situation. Il y avait une issue à gauche. Une autre à droite. Entre les deux, il fallait faire un choix.
<< À droite >>
Malgré la fraîcheur de la cave, la sueur trempait son dos. Qui sait combien de temps il avait marché, tâtonnant à la flamme d'un briquet qu'un courant d'air persistant soufflait sans arrêt. Sous ses pieds, les pierres grossièrement taillées accrochaient ses semelles. Mais elles étaient taillées. Cet endroit avait eu une raison d'être, jadis. Avant que le vent ne règne en seul maître dans ses interminables tunnels, hurlant aux rares visiteurs de sinistres complaintes.
Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que cette portion de cave ne s’achève sur une impasse.
Trois ouvertures scellées se dressaient face au détective.
Anciennes et massives, de larges issues bloquées par de la roche et du ciment. Un travail rapide, grossier, mais solide. Trop solide en tout cas pour être forcé.
Cooper tapa du poing contre l'une d'entre elles.
<< Fais chier.. >>
Pour unique réponse, un bourdonnement étrange déchira le silence. Ce n'était pas le vent, cette fois. Ce n'étaient pas les rats, qu'il avait dû enjamber à de multiples reprises. Non, ce grondement-là provenait de l'autre côté. Derrière les portes scellées.
Les membres du détective, endoloris par la fatigue, lui intimèrent de ne pas s’approcher. Ses yeux balayaient l'impasse. Dans sa main, le briquet tremblait. Dressant l’oreille, Cooper entendit ce bourdonnement se muer en un râle atroce. Ces intonations nasillardes se répercutèrent en écho jusque dans les profondeurs de la galerie. Et soudain, quelques mots, soufflés avec peine :
<< Sō lango wir thih giwartētun >>
La voix de son cauchemar. Le même langage horrible. Cooper, par pur instinct de survie, revint sur ses pas en courant aussi vite qu'il le put. Une larme aveuglait son œil gauche. Ses tempes étaient sur le point d’exploser. La terreur lui mordait le cou.
La flamme du briquet, elle, n’avait pas résisté au vent glacé qui le fouettait, mais Cooper avait heureusement eu le temps de s’habituer à l’obscurité dans laquelle il était plongé. Il voyait où ses pieds le menaient, distinguait les lignes du sol et du plafond.
Et bientôt, tandis qu'il pouvait encore entendre cette voix distordue chanter ses horreurs, il retrouva l'ascenseur. Ne sachant que faire, il s'engouffra dans la partie gauche du tunnel.
Ces quelques minutes parurent durer une éternité.
La gorge en feu, toujours cette douleur à l'arrière du crâne, Cooper se pensait condamné. Alors que ses jambes étaient sur le point de l'abandonner, il aperçut au loin un escalier.
Reposer ses pieds sur de vraies marches finement taillées lui redonna de l'espoir. D'un coup, il repassait dans le monde d'en haut.
Au bout de cet escalier, une porte en bois. Cooper eut un mauvais pressentiment. Il posa sa main sur la poignée et l'abaissa. Aucune réaction : l'issue resta fermée.
<< Le cadenas… ce putain de cadenas ! >>
Sacrifiant les dernières forces qu’il lui restait, il se projeta de tout son corps. Le bois vibra mais ne céda pas. Derrière lui, le bourdonnement s’était rapproché.
Cooper chancela. Sa respiration n’était plus qu’un râle désordonné. Il fixa la porte, les mâchoires serrées.
<< Allez… >>
Il recula davantage, jusqu’à sentir le vide derrière ses talons. Puis il s’élança de nouveau.
L’impact fut plus violent. Cette fois, un craquement sec résonna dans le bois.
Un espoir jaillit en lui.
Mais aussitôt, un son lui glaça le sang.
Un pas.
Lent. Traînant. Humide. Juste en bas de l’escalier.
Un murmure s’éleva à nouveau, arraché à une gorge trop ancienne pour parler.
Cooper hurla sans s’en rendre compte et recula jusqu’au sommet des marches avant de charger à nouveau. Son corps tout entier percuta la porte dans un fracas désespéré. Une douleur sourde explosa dans son épaule. Mais cette fois, le bois céda. Cooper bascula en avant et atterrit lourdement sur un sol dur : un large dallage noir et blanc.
Autour de lui, rien que le silence. Les murmures avaient cessé.

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