Patrick

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  • Lors de la dernière séance, vous m'aviez parlé de votre collègue.

  • Ha oui, Patrick… Pourquoi je pensais à lui... Je l’aime bien en tout cas. Avec lui, tout est tranquille. J’aime même manger avec lui, c'est pour dire ! Le midi, en général, on va à « Class'Croûte », la sandwicherie. Vous connaissez ?

  • Oui.

  • Je prends souvent le Basque, ça ne vous étonnera pas. Fromage de brebis, confiture de cerise, petites noix, roquette. Miam, un délice ! Avec Patrick, on discute du menu sur le chemin, on papote de tout et de rien, et après, on s'installe. Au bureau s'il fait moche, dans le parc à côté dès qu'on peut. Et là, on casse la graine ensemble. Et ça me fait plaisir ! Alors que franchement, manger, c’est intime.

  • Intime ?

  • Évidemment ! Non ? – Elle s'arrête, surprise. – C’est pas intime ?

  • C’est à vous de me le dire.

  • Évidemment, évidemment. — Elle tapote ses genoux, soupire. — Je m’en suis rendu compte en internat. Dormir avec d’autres ? Okay. Je me baladais même à poil, zéro souci, rien à cacher. Les autres se planquaient. Moi je prenais ma serviette, mon gel douche, et zou !

  • Vous aviez quel âge ?

  • Humm… J'y étais de treize ans jusqu’à seize ans. J’ai eu du mal au début. Mes parents me manquaient, même si l’ambiance était bonne. Dirty Dancing en fond sonore et posters des New Kids on the block sur les murs. Dans le dortoir, ça allait. Mais la cantine !

  • La cantine ?

  • Imaginez, trois fois par jour, je mangeais avec mes copines. – Elle se cale profondément dans le fauteuil, pousse un soupir de contentement. – On rigolait, mais qu’est-ce qu’on rigolait !

  • Vous mangiez sans problème ?

  • Oui, c’était vraiment détendu. — Ses yeux partent dans le vide. — C’est vrai, une fois, une copine m’a fait une drôle de remarque.

  • Humm ?

  • Elle m’a dit : « T’es vraiment chiante quand tu manges pas. » J’étais sur le cul. Passez-moi l’expression, désolée. – Elle fait un geste d'excuse. – Après, je me suis rendu compte que c’était vrai. Parfois je ne mangeais pas.

  • Pourquoi ?

  • Aucune idée. On rigolait trop, j’y pensais pas. Rien à voir avec les changements de table. – Elle fixe un instant son interlocutrice, qui est légèrement penchée vers elle. – Là, je ne mangeais rien du tout, mais je m’en rendais bien compte.

  • Les changements de table ?

  • Vous savez... – Ses lèvres esquissent une moue malicieuse. – … parfois j’ai l’impression qu’on joue au ping-pong, vous et moi. Tchak, tchak, vous me renvoyez les balles. – Elle mime un bref coup de raquette. – Toujours. Bonne défense, bravo.

  • Les changements de table, donc ?

  • Vous avez raison, restons concentrées, l'heure tourne. – Elle jette un bref regard vers l'horloge murale, qui jouxte un tableau d'art abstrait. – Quand il y avait trop d’absents, pour être plus efficace dans le service, ils faisaient sauter une table entière et les élèves devaient se répartir entre les autres, pour boucher les trous. Notre table était dans le bout, donc c'était toujours la nôtre qui sautait !

  • Je vous sens émue.

  • Pu… pardon. Oui, rien que d’y penser, j’ai chaud, j’ai envie de vomir. On était en quatrième. Et je me suis retrouvée, plusieurs fois et sans une seule copine, à une table de Terminale ! L’horreur. Leur jeu était de me faire rougir. Il y a un qui faisait des blagues… genre, il voulait sortir avec moi. C’était… abominable. Pardon, vous pouvez me donner la boîte de mouchoirs ? — Elle respire difficilement. Se mouche. — C’était ma hantise. Que notre table saute. Autant vous dire qu’à celle des grands, je ne mangeais rien. Et puis selon ce qu’on mettait à la bouche, ça faisait ricaner. Donc oui, manger c’est intime. D’ailleurs, Patrick est gay.

  • Pardon ?

  • Ha ? Pas de ping-pong ? – Elle sourit, les yeux brillants. – Vous avez l'air surprise. C'est pas évident ? Oui, Patrick est gay. Il ne m'a jamais dit : « Hé, j’aime les mecs, pas de souci pour toi ? » Non, naturel. Il disait : « mon ami.e ceci, mon ami.e cela. » Donc ça pouvait être une fille ou un mec. Et je voyais bien comment il me regardait. Ou plutôt, comment il me regardait pas. Pas de séduction, jamais une allusion. Pas la peine de faire un coming out. – Elle croise les bras contre sa poitrine. – Donc j’aime bien manger avec lui.

  • Mais, parfois vous ne mangiez pas, parce que vous étiez à la table des grands. Leurs comportements vous gênaient. Mais vous avez dit également que votre amie avait remarqué que parfois, vous ne mangiez pas. Cela s’était déjà produit auparavant ?

  • C’est marrant que vous en parliez ! Il n’y a pas longtemps, je me suis souvenue que j’avais été à l’hôpital, quand j’étais toute petite. Mais impossible de me souvenir pourquoi. J’ai juste cette image de mon bras gauche immobilisé, parce qu’il y avait une aiguille dedans. Et j’étais tellement malheureuse ! Je ne pouvais pas sucer mon pouce !

  • Vous étiez donc toute petite. Vous n’en savez pas plus ?

  • Si. — Elle se renfrogne. — J’ai demandé à ma mère. Elle m’a répondu que j’avais quatre ans et que je ne mangeais plus. J’ai eu un autre souvenir à ce moment-là. Mon père près de mon lit. Je suis si petite, et lui si grand, si beau ! Tout est blanc, comme les gâteaux qu’il me donne. Des meringues, peut-être... J’ai l’impression que c’est un secret, un secret entre nous. Je mange les gâteaux. Je vomis.

  • C’est tout ce dont je me souviens.

  • Vous en avez parlé avec vos parents ?

  • Vous savez comment c’est. C’est compliqué. Ma mère a fini par raconter. À cette période, mon père partait souvent en manœuvre. Ma mère était jeune, seule. Elle attendait son retour. J’imagine une amoureuse, romantique, se languissant. Elle ne mangeait plus. Je me souviens juste que moi aussi, j’attendais. La grande silhouette noire qui se découpait quand la porte s’ouvrait. En attendant, je mangeais des biscottes au ketchup. — Elle sourit devant l’air étonné de son interlocutrice. — C’est marrant, je me souvenais des biscottes, mais pas du reste.

  • Du reste ?

  • Tchak, tchak ! – Elle mime à nouveau un revers. – Ouep. La bonne blague. Accrochez-vous. Ma mère ne mangeait pas, mais moi non plus. Les biscottes au ketchup, c'était le souvenir qu'on raconte en se marrant. Mais ma mère m'a raconté le reste. En fin de journée, je lui tirai la manche et je disais : « Maman, j’ai faim ! On n’a pas mangé ! » Elle oubliait de me faire à manger. – Elle lève les yeux au ciel, hausse les épaules. – Normal. Tout va bien. Bon, je vais pas me plaindre non plus. Y’a pire. En plus, c’était sympa quand mon père revenait de manœuvre. Il ramenait des rations de guerre ! J’adorais jouer à la dinette avec. Il y avait des pastilles pour purifier l’eau. Ça faisait pccchhh dans l’eau, ça me fascinait. Les petites conserves. Ma préférée, c’était le cassoulet. Mais le vrai régal, c’était le pain de guerre !

  • Le pain de guerre ?

  • Alalala ! — Elle ferme les yeux, sourit. — Le pain de guerre, c’est une sorte de biscotte géante. — Elle rouvre les paupières, amusée. — Je vous vois venir ! Elle a dit « biscotte » ! Qu’en penserait Freud ? Donc le pain de guerre, c’est une sorte de… putain, c’est indescriptible. C’est dur, comme de la pierre. Ça casse les dents ! Mais qu’est-ce que c’est bon ! Un petit goût salé ! J’ai tenté de le tremper longtemps dans du lait. Rien à faire, il reste dur. Un secret militaire, sûrement. — Ses yeux s’illuminent. — Ho ! À propos de lait, il faut que je vous raconte, ma mère…

Bip ! Bip ! Bip !

La femme en face d'elle l'interrompt, éteint le réveil, puis se lève avec un léger sourire.

  • Nous reprendrons donc à la prochaine séance.
  • Vous allez, voir, ça va vous faire délirer !


Après avoir raccompagné sa patiente vers la sortie, la femme se dirige vers son bureau, puis griffonne dans son carnet :

Patiente LF – 16/02

Le lait ! Évidemment !

Le menton posé sur ses mains jointes, elle pense à sa mère. Se dit qu'il faut vraiment qu'elle l'appelle, l'invite à déjeuner.

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