10.
Sans lui laisser le choix, Léandre s’agenouille devant elle pour lui retirer ses souliers, dans un geste qu’il veut empreint d’attention et de délicatesse. Il sait que sa froideur n’est qu’une armure, une réaction instinctive à la révélation de la double vie de Henry.
— Pourquoi faites-vous cela ? murmure Sarah, la voix tremblante. Je suis un monstre avec vous et vous vous acharnez…
— Je ne le fais pas pour vous, répond Léandre avec un soupir, les yeux emplis de gravité.
— Vous ne me devez rien !
— Je le dois à Henry, corrige-t-il doucement en levant vers elle un regard compréhensif.
Sarah sent une chaleur douce l’envahir malgré sa douleur. Un pincement de regret traverse son cœur. Elle baisse les yeux, hésitante.
— Je suis… désolée…
— Arrêtez, dit-il calmement. Être désolée ne changera rien. Vous devez accepter sa mort, notre relation, ainsi que l’amour qu’il nous portait à tous les deux.
Léandre reprend son souffle, passe sa main dans ses cheveux ébouriffés.
— Henry était un homme exceptionnel. Il vous aimait profondément. Je n’ai pas le droit de vous laisser en douter.
Il se relève et lui tend la main.
— Vous voulez lui pardonner ?
Sarah inspire longuement, hésite.
— Je… je n’en sais rien… pas encore…
— Dans ce cas, prenez votre temps.
Un vent léger fait bruisser les branches des pins et apporte avec lui quelques grains de sable scintillants. Sarah sent son souffle s’apaiser quelque peu. Elle prend la main de Léandre, qu’il serre avec douceur pour l’aider à se relever. Susie s’approche, pose sa tête contre sa cuisse. Sarah la gratifie d’une caresse, un timide sourire aux lèvres, avant de se laisser envahir par l’air frais et vivifiant.
—
Au marché, les étals regorgent de denrées aussi diverses que variées : poissons fraîchement pêchés, fruits et légumes de saison, breloques, bibelots, vêtements et quelques antiquités.
Léandre s’arrête devant le stand d’un maraîcher, un charmant jeune homme d’une vingtaine d’années dont le sourire s’élargit à sa vue. Ils échangent une accolade et un baiser sur la joue avant que Léandre ne présente Sarah.
Le jeune homme ouvre de grands yeux.
— Vous êtes la femme de Henry ? Toutes mes condoléances.
Surprise, Sarah répond d’un ton hésitant :
— Merci…
Elle sent sa gorge se serrer, mais Léandre reprend aussitôt :
— Henry parlait de vous à tous ceux qu’il rencontrait.
Ces quelques mots touchent Sarah plus qu’elle ne l’aurait imaginé. Le brouillard de ses sentiments se dissipe encore un peu, la double vie de son mari prend forme, complexe, mais étrangement cohérente.
Léandre achète quelques légumes que le jeune homme dépose dans une cagette. Ils se saluent avant de poursuivre leur chemin vers le stand d’un boucher, puis celui d’un poissonnier. Juste à côté, un étal de fleurs attire l’attention de Sarah.
Un bouquet de dahlias roses et blanches, piqués de gypsophiles et de branches d’eucalyptus, se distingue parmi les autres. Henry adorait cette fleur, il en avait planté tout autour de leur maison à Châteaudun et passait des heures à les entretenir. Sans même réfléchir, Sarah s’en saisit, les yeux embués.
— Je vous le prends ! dit-elle d’une voix tremblante, mais décidée.
Elle rejoint Léandre qui finit ses courses, et lui présente fièrement le bouquet. Il lui adresse un sourire attendri.
— Il est magnifique. Henry adorait les…
Il s’interrompt, hésitant à terminer sa phrase.
— C’étaient ses fleurs préférées, complète Sarah d’un ton doux.
Un silence complice les enveloppe. L’animosité et la froideur qui planaient entre eux depuis leur rencontre semblent s’être dissipées. Léandre soupire intérieurement, conscient qu’un pas décisif vers la paix vient d’être franchi.

Annotations