Prologue
Depuis trois jours déjà, la ligne blanche demeurait à l'horizon. Une lueur pâle au milieu des sables fauves, comme une promesse impossible. Le convoi progressait lentement, les roues des elkjaers grinçant sur la pierre brûlante de la grande route du Grindehorn. Les bêtes haletaient, les hommes ployaient, mais nul ne songeait à se plaindre : là-bas, au bout du désert, Pankhust les attendait.
Dain, le nain, marchait en tête, la barbe pleine de poussière et le regard dur. Il était originaire de Heimbor, la cité naine creusée sous la Montagne du Nord, au cœur des chaînes d'Aradis. Là-bas, le monde résonnait du fracas des forges et du grondement des pierres vivantes. Il y avait grandi entre enclumes et marteaux, avant de s'engager dans les dernières batailles de la guerre contre les Rhûniens, cette engeance insectoïde née de la magie du sehr. La guerre avait pris fin, mais pas la colère de Dain. Il avait ensuite rejoint la Poutre Tendue, une bande d'aventuriers aussi audacieux qu'improbables, menée par Wulf Greystone, un krugher au courage d'airain. Ensemble, ils avaient tenu tête au roi félon Westergaard Ier. Grâce à son rival, le duc Gerton, Wulf était devenu seigneur en Arkangélie, l'un des sept royaumes du vaste Empire du Grindehorn, et ses compagnons avaient chacun trouvé place, honneur ou fortune.
Tous, sauf Dain.
La vie de cour, les festins, les intrigues... rien de tout cela n'avait su éteindre le feu qui battait dans sa poitrine. Alors un matin, sans tambour ni adieu, il avait repris la route, franchi les montagnes et traversé l'est sauvage. Pendant des mois, il avait loué son marteau à ceux qui avaient besoin d'un bras solide : caravanes de sel, patrouilles perdues, expéditions sans lendemain. Puis, un soir, autour d'un feu dans un caravansérail, il avait entendu prononcer un nom : Pankhust, la cité blanche du sud lointain, le joyau du désert. Et le voilà, des mois plus tard, à l'orée de son but.
À mesure que le soleil montait, la lueur devint éclat, et l'éclat, aveuglement. Les remparts de la cité-état, enduits de chaux blanche, renvoyaient la lumière du ciel comme mille miroirs. On aurait dit une montagne taillée par les dieux, un diamant dressé au milieu du vide. Dain leva la main pour se protéger les yeux. Même après les splendeurs souterraines de Heimbor, il n'avait rien vu d'aussi irréel. Là où tout n'était que poussière, roc et soif, s'élevait soudain une muraille de cent mètres de haut, vaste comme une falaise et polie comme le marbre.
Autour de lui, les caravaniers ralentirent. On n'approchait pas Pankhust à la légère. Le vent portait déjà le tumulte de la ville : un bourdonnement de voix, de sabots, de marteaux, un grondement de marché qui roulait comme la mer contre la pierre. Au pied des remparts, s'étendait un monde de tentes, d'étals et de fumerolles d'encens, le marché extérieur où s'échangeaient les richesses des royaumes entiers. Des cris s'y mêlaient aux hennissements, des parfums d'épices aux relents de goudron. On y croisait des marchands d'ivoire des steppes du sud, des forgerons de la Couronne, des mages poussiéreux et même quelques elfes des sables, impassibles sous leurs capuches claires.
Puis vint le moment d'entrer.
Les portes nord, deux pans de métal de huit mètres de large pour vingt de haut, s'ouvrirent dans un fracas de chaînes. On aurait dit que la montagne s'écartait. L'air changea : plus frais, plus dense, chargé d'odeurs inconnues ; huile, cire, sueur, pain chaud. Le convoi s'y engagea lentement, avalé par l'ombre des remparts. Dain leva les yeux : la voûte de pierre s'étendait trente mètres au-dessus de sa tête. Une artère large comme un fleuve s'enfonçait sous la cité. Les torches et les globes de lumière suspendus aux parois faisaient danser des reflets sur les chariots qui passaient, sur les gardes casqués, sur les visages émerveillés des nouveaux venus. Et là, il comprit : Pankhust n'était pas bâtie sur le sol, mais au-dessus de lui.
Des centaines de maisons, de tavernes, de salles et d'ateliers formaient les étages supérieurs, tandis que les quatre grandes artères souterraines reliaient les portes cardinales au cœur de la cité. De ces artères partaient d'innombrables ruelles, escaliers et galeries ; un réseau si dense que l'on disait qu'on pouvait vivre toute une vie dans les sous-sols de Pankhust sans jamais revoir le ciel. La lumière du jour perçait par endroits à travers des puits vertigineux. Au loin, au centre exact de la ville, se dressait une lueur mouvante : l'Alsahato, l'oasis sacrée. On racontait qu'elle était née d'une larme des dieux, que son eau coulait avant même que le désert existe. Autour d'elle s'étendait la grande arène, le cœur battant de la cité, là où se jouaient les jeux, les serments et les guerres d'influence. Dain sentit sa gorge se serrer.
Après tant de poussière, tant de silence et de mort, il entrait dans la cité du vacarme et de la lumière, le joyau blanc du désert.
Pankhust.
La promesse de tout ce qu'un nain pouvait gagner... ou perdre.

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