Épisode 2 • Les Fugitifs de Pankhust

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Le Scorpion d'ébène résonnait encore des échos de la veille quand Korba les fit asseoir dans l'arrière-salle. Le gros patron, une choppe à la main, souriait pour la première fois depuis qu'ils le connaissaient.
— Les étoffes ont été livrées, comme prévu. Les clients ont ouvert les ballots... et les soies étaient rongées, tachées, inutilisables. La réputation des Tisserands en a pris un sacré coup, déclara-t-il en tapotant sa panse.
Mogrir éclata de rire :
— Alors, on a fait du bon travail, finalement !
Le rire de Korba s'éteignit d'un coup, remplacé par un froncement de sourcils.
— Oui... mais la Guilde a vite fait le rapprochement avec l'altercation. Ils ont dressé vos portraits et vos têtes sont mises à prix. Pas seulement une prime de mendiant : une vraie chasse est lancée. Des chasseurs de prime rôdent déjà.
— Qui donc ? demanda Uthal, ses pupilles d'ambre se rétrécissant.
— Les Lames Ensanglantées, dit Korba, en crachant presque le nom. Une meute de demi-orcs sanguinaires menés par Ragor le Sanguinaire lui-même. Un barbare monstrueux, plus bête qu'un troll mais deux fois plus féroce.
Un silence pesant s'abattit sur la table. Dain serra le poing autour de sa chope.
— Qu'ils viennent. Je briserai leurs crânes comme des noix.
Korba leva une main grasse pour tempérer.
— Ne jouez pas aux héros. Quittez Pankhust. Laissez retomber la poussière. Si vous filez vers l'ouest, au-delà des sables de Loh'Karath et jusque dans les montagnes de Tal'Sharan, vous aurez peut-être une chance de leur échapper. Quand vous reviendrez... je vous trouverai du travail. Mais pour l'instant, filez.

Ils prirent donc mille précautions pour quitter la cité. Les portails de Pankhust étaient surveillés par des hommes armés, fouillant chaque convoi, chaque sac, chaque visage. Les aventuriers se glissèrent parmi les caravanes, changèrent de manteaux, portèrent des foulards. Melorin se maquilla le visage en vieillard chenu, Sloum grimpa dans une charrette à foin, Uthal resta tapis dans l'ombre d'un attelage.
Une fois franchies les murailles, ils gagnèrent les Docks, une zone grouillante d'entrepôts et de marchands, hors de l'emprise directe des guildes. Là, les bêtes attendaient d'être achetées, attachées à de longs piquets.
Sloum, émerveillé, caressa le poil rêche d'un chameau.
— Voilà qui est fait pour moi. Endurant, silencieux... et toujours un peu grincheux.
Melorin en choisit un autre, plus haut et au museau arrogant.
— Parfait. Il a déjà le port d'un prince. Je l'appellerai "Majesté".
Dain, lui, désigna un mulfi : un bouc massif au pelage noir, cornes torsadées comme des lames.
— Ça, c'est une vraie monture. Solide, entêtée... comme moi.
Rhogar, ses yeux reptiliens brillants, posa une main écailleuse sur le cou d'un kazharak : un lézard géant aux écailles vert sombre, la gueule garnie de crocs.
— Celui-là est parfait. Nous saurons parler la même langue.
Quant à Uthal, il haussa les épaules.
— Je n'ai pas besoin de selle, gronda-t-il. Et il s'élança ventre à terre, aussi vif et rapide qu'un étalon au galop.
Les six compagnons quittèrent les Docks dans la poussière et les cris des marchands. Devant eux s'étendait la route de l'ouest, vers l'oasis d'Alkebar, dernière halte avant le désert de Loh'Karath. Derrière eux, déjà, les ombres des Lames Ensanglantées commençaient leur traque.

En cette fin de journée, l'oasis d'Alkebar s'embrasait des dernières lueurs du couchant. Les palmiers se découpaient en silhouettes sombres sur un ciel d'ambre et de pourpre, et les tentes bédouines vibraient sous le vent chaud chargé de sable. Le petit marché battait son plein malgré l'heure tardive : des voix s'élevaient, des parfums d'épices se mêlaient au henné et au cuir neuf, et les négociations s'éternisaient autour des tapis roulés et des amphores d'huile. L'équipe savourait cette halte bienvenue. Uthal, torse bombé et sourire satisfait, essayait un voile bleu nuit que lui vendait une vieille marchande édentée. Rhogar se retira pour méditer auprès d'une source claire à l'arrière du caravansérail. Sloum marchandait durement pour une dague aux reflets d'acier trempé, ses doigts experts testant l'équilibre de la lame. Dain, lui, s'était déjà attablé devant un vendeur ambulant, sirotant avec circonspection un thé à la menthe brûlant, accompagné de figues sèches. A ses côtés, Melorin jouait de son luth et faisait déjà chavirer les cœurs des jeunes femmes... et de leurs mères.

La vie, un instant, avait des airs de fête simple. Puis ils se rassemblèrent dans l'auberge locale autour d'un repas. C'est alors qu'un homme s'approcha, imposant malgré ses vêtements poussiéreux. Large d'épaules, la barbe poivre et sel, il portait un médaillon marqué de la rune des mineurs cousu sur son chapeau. Il se présenta d'une voix grave :
— Kirdan Sambuc, chef des mines de Kaor'Rak.
Ses yeux sombres se posèrent tour à tour sur chacun d'eux, jaugeant leur stature et leurs armes.
— Je vois des aventuriers aguerris. Voilà qui tombe bien. Nos mines connaissent des troubles... inexpliqués. Trop d'accidents, trop de disparitions. Si vous êtes disposés à enquêter, je puis vous garantir une juste récompense.
Un silence pesant s'installa. L'équipe se recula un peu, échangeant à voix basse. Rhogar fronça les sourcils.
— Qu'est-ce que t'en penses ? chuchota-t-il.
— Un contrat, c'est un contrat... et ça sent l'or, répondit Sloum, un éclat de cupidité dans le regard.
— Et puis, ça nous sortira des bas-fonds de Pankhust, ajouta Dain, qui n'avait jamais eu goût au théâtre improvisé du Mimic.
L'accord fut pris.
Sambuc hocha la tête avec satisfaction, puis déclara :
— Retrouvez-moi demain, au lever du soleil, à la sortie ouest de l'oasis. Nous prendrons la route ensemble jusqu'à Kaor'Rak.
Il leur tendit une main calleuse, et chacun la serra à tour de rôle. Tandis qu'il s'éloignait, l'ombre du soir s'étendit sur le marché. Les aventuriers, le cœur animé par l'excitation d'une nouvelle mission, regagnèrent leurs tentes, la fraîcheur nocturne se posant comme un voile sur Alkebar.

Le lendemain, à l'aube, le soleil frappait déjà les toiles poussiéreuses du caravansérail d'Alkebar. Les compagnons sellaientt leurs montures lorsqu'une voix féminine, puissante et vibrante, fendit le brouhaha des marchands et des chameliers. Elle roulait comme un tambour de guerre, claire et autoritaire, aux intonations de recruteuse. Intrigués, les compagnons se frayèrent un passage jusqu'à une petite foule attroupée. Là, juchée au sommet d'un chariot débordant de ballots, se tenait une femme imposante, plantureuse, au visage marqué par l'âge mais animé d'une vigueur inépuisable. Ses mains calleuses battaient l'air tandis qu'elle parlait.
— Je suis Hanna Volka ! cria-t-elle. Mes soudards engagés hier n'étaient que des vauriens repris de justice ! On les a arrêtés cette nuit ! Alors j'ai besoin de nouveaux bras, de vrais, pour protéger mes chariots à travers le Loh'Karath ! Qui a le courage d'affronter les sables et les vers ?
Un murmure parcourut la foule. Rhogar croisa le regard de ses compagnons et haussa les épaules :
— Après tout, aller vers l'ouest nous arrange. Autant se faire payer pour ça.
Il s'avança, sa silhouette drakéide attirant aussitôt les yeux de la caravanière.
— Quel salaire proposes-tu ? demanda-t-il de sa voix grave.
Hanna l'examina des pieds à la tête, plissa les yeux puis demanda :
— Tu voyages seul, grand lézard ?
Alors, derrière lui, Uthal, Mogrir, Melorin et Dain se montrèrent. Uthal croisa les bras, Mogrir bomba le torse, et Melorin, un sourire en coin, fit claquer les cordes de son instrument comme pour annoncer leur présence. Sloum, aussi discret que la brise sur le sable, ne s'afficha pas, préférant observer à son aise, drapé d'anonymat. Volka descendit lourdement de son perchoir, essuya ses mains sur son tablier de cuir et les guida au milieu de son convoi. Cinq chariots massifs, dix employés affairés à resserrer des cordages ou charger des outres d'eau.
— Cinq cent pièces d'or par tête, annonça-t-elle sans ambages. Pas de questions, pas de palabres. Vous veillez sur mes chariots et mes gens, vous tenez les brigands à distance, vous survivez aux vers des sables et, si les rumeurs disent vrai, vous repoussez même ce couple de griffons descendus des montagnes. Le trajet durera une semaine. Rien de plus, rien de moins.

Elle claqua des doigts et fit venir son état-major : Rokh, un éclaireur demi-elfe aux yeux de faucon, Myra, une guérisseuse suderonne drapée de voiles colorés, Samir, un gnome au regard acéré, maître des comptes et de la logistique, et enfin Yazid, un colosse musclé, capitaine de quatre gardes mal dégrossis mais dévoués. Les compagnons échangèrent un regard entendu. Sloum fit un signe discret, et tous acquiescèrent.
— Marché conclu, dit Dain. Mais avant de signer nos contrats, nous devons vous présenter le sixième doigt de notre main.
Sur ces paroles, Sloum se glissa jusqu'à Hanna qui sursauta.
— Sloum, pour vous servir. Je suis marchand d'impossible, contrebandier de désirs. La Ligue des Vents Sereins m'a appris qu'aucune cargaison n'est trop lourde, aucune promesse trop légère... surtout devant de beaux yeux.

Ils reprirent leurs préparatifs auprès de leurs montures. Mais à peine avaient-ils fini d'arrimer leurs paquetages qu'un cavalier fendit la poussière au galop : Kirdan Sambuc. Il s'arrêta net devant eux, son cheval écumant.
— Une caravane ?! s'exclama-t-il, contrarié. Vous perdez du temps ! Ces chariots sont lents comme des mules boiteuses !
— Nous avons donné notre parole, répondit calmement Rhogar.
Kirdan serra les mâchoires.
— Alors dépêchez-vous. Moi, je ne traînerai pas dans le sable. Je vous attends à Kaor'Rak.
Et, sans plus, il talonna son destrier et disparut au loin, avalé par l'horizon où la nuit mourrait lentement.

En ce mois de janvier, le désert se parait d'un ciel d'un bleu limpide, sans nuages, mais traître dans ses humeurs. Le jour, la chaleur restait clémente, à peine quinze degrés, presque douce pour qui connaissait les ardeurs estivales du Loh'Karath. Mais la nuit, le froid mordait avec cruauté : l'eau gelait dans les outres, et les veilleurs de la caravane s'emmitouflaient dans leurs manteaux, claquant des dents sous le souffle glacé venu des montagnes. La caravane progressait avec la lenteur d'un convoi de vivants et de bêtes alourdis par la poussière. À cela s'ajoutaient les arrêts incessants : ici pour vendre quelques ballots à des voyageurs croisés sur la route, là pour attendre la fin d'une bourrasque de sable hivernale, courte mais violente. Plusieurs fois, l'éclaireur Rokh signala des silhouettes suspectes à l'horizon. Alors, sur ordre d'Hanna Volka, les chariots se mettaient en cercle, formant un rempart de bois et de métal. Les brigands, voyant cette organisation, préféraient tourner bride sans oser attaquer. Mais la vigilance, elle, ne faiblissait jamais.

Deux fois par jour, un autre spectacle imposait sa loi : le passage des chariots de la Faille d'Harok. Prévenus en amont par l'éclaireur, les caravaniers devaient se ranger précipitamment pour céder le chemin. Les colosses roulaient à une vitesse folle, chacun chargé de lingots d'obdurium, si lourds que le sol lui-même tremblait à leur passage. Ensuite, dans l'autre sens, d'autres chariots revenaient de Pankhust, vidés de leurs trésors mais pleins de fournitures : outils, vivres, ouvriers. Ces mastodontes, aussi indomptables que les vers des sables, rappelaient à chacun que le désert obéissait à des lois plus dures que la raison humaine.

Mais le vrai danger surgit sans prévenir.

Alors que le soleil déclinait, la terre se mit à vibrer sous les sabots des chevaux. Deux immenses vers de sable, longs de dix mètres chacun, jaillirent en sifflant, leurs gueules hérissées de crocs prêtes à engloutir un chariot tout entier. L'un d'eux heurta violemment l'arrière du convoi, manquant de le renverser. Mais les jeunes mercenaires entrèrent aussitôt en action. Uthal bondit sur l'échine d'une des créatures et planta ses griffes dans la chair écailleuse. Mogrir fit tournoyer son arme avec des rugissements de demi-orc, frappant les anneaux chitineux jusqu'à les briser. Dain, Sloum et Melorin couvrirent les flancs, leurs lames éclairées par les flammes que Rhogar invoquait en plein désert. En quelques instants, les deux monstres s'effondrèrent dans des gerbes de sable, morts sous la fureur conjuguée des aventuriers.

Le reste du voyage se déroula sans incident. Enfin, après une semaine de lente progression, la caravane atteignit Tyrkora, un petit relais blotti dans les contreforts des montagnes, refuge des caravanes fatiguées. Hanna Volka, fidèle à sa parole, versa aux compagnons leur solde de cinq cent pièces d'or chacun et leva une coupe en leur honneur. Ils passèrent la nuit dans l'auberge du relais, savourant un repos bienvenu.

Le lendemain, reprenant la route, ils chevauchèrent vers Kaor'Rak, à une journée seulement, par la splendide avenue pavée de basalte, large et plane, construite pour les titanesques chariots de la mine. La poussière du désert s'éloignait déjà derrière eux, remplacée par la promesse des montagnes et l'attente impatiente du contremaître des mines, Kirdan Sambuc.

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