Épisode 3 • Fête au village, démon au virage
Les sabots martelaient les pavés de la route large et bien entretenue qui serpentait dans les montagnes vers la mine d'obdurium. La petite troupe d'aventuriers atteignit Kaor'Rak, le gros village minier adossé aux flancs rocheux. Les fumées des forges s'élevaient en volutes grasses et les cris des mineurs résonnaient dans la vallée. À leur arrivée, Kirdan Sambuc les présenta à Jorin Kaor, maître forgeron et chef du village. Un nain impressionnant, large d'épaules, barbe nouée de cuivre, des mains larges comme des pelles. Il éclata d'un rire sonore en voyant leurs visages poussiéreux.
— Par tous les ancêtres ! Vous êtes exactement ce qu'il me fallait. Les dieux vous envoient à moi.
Melorin haussa un sourcil malicieux.
— On dit souvent ça de nous... mais rarement pour de bonnes raisons.
Le rire de Jorin se fana. Il les mena dans sa grande salle où une carte grossière de la mine était posée.
— Un couloir de Ferrouge s'est effondré et a révélé... autre chose. Des galeries plus anciennes. J'ai envoyé trois hommes, deux ne sont jamais revenus. Le troisième délire encore de fantômes et de démons. Mes mineurs refusent de descendre plus loin. Chaque jour sans cuivre me ruine.
Il posa ses poings sur la table.
— Je n'ai pas d'or pour vous payer. Mais je vous laisse tout ce que vous trouverez là-dessous... et ce chariot de lingots de cuivre.
Mogrir éclata d'un grand rire guttural.
— Un chariot entier ? Ça me suffit. Marché conclu !
Les aventuriers s'enfoncèrent dans les galeries désertées. L'air était lourd, saturé d'une odeur de pierre humide et de poussière. Leurs torches projetaient des ombres démesurées sur les parois taillées. Très vite, des pièges sournois se révélèrent : dalles prêtes à céder, lames cachées dans les murs. Sloum, tout en souplesse, en déjoua plusieurs avec un sourire carnassier.
Puis vinrent les rats géants, surgissant par grappes, leurs yeux rouges brillant dans l'obscurité. Les épées tranchèrent, les griffes d'Uthal déchirèrent, les flammes druidiques de Rhogar consumèrent. Mais ce n'était qu'un prélude. Des squelettes animés par une lueur malsaine se levèrent plus loin, armés de haches et de boucliers antiques.
Enfin, la troupe parvint devant une porte colossale. Gravée d'étranges glyphes, elle s'ouvrit dans un grincement d'éternité sur une salle circulaire, dont le dôme de cristal diffusait une lumière irréelle. Là, des gardiens squelettiques surgirent, leurs gestes étrangement inversés, comme si le temps lui-même s'écoulait à rebours dans leurs corps.
— Tenez-les ! rugit Mogrir en abattant ses haches.
Pendant que les guerriers luttaient, Sloum et Rhogar s'élancèrent vers l'autel au centre de la salle, un étrange piédestal d'où rayonnaient les flux qui animaient les gardiens. Les pièges étaient nombreux : dards surgissant du sol, flammes surgissant du cristal. Le suderon, haletant, désamorça les mécanismes tandis que Rhogar récitait des incantations pour briser le lien magique. Quand enfin le dernier squelette s'écroula, leurs corps n'étaient plus que plaies et sueur, mais la victoire était leur.
Le butin fut hétéroclite : des artefacts anciens, et un éclat de cristal noir, en forme de goutte, dans lequel s'écoule un sable doré à rebours. Rhogar, émerveillé, comprit.
— Ceci n'est pas une simple ruine. Des créatures qui vont à rebours, des échos temporels... C'est un sanctuaire lié au temps. Nous avons mis la main sur un fragment du passé vivant de ce monde. Cela ne me dit rien qui vaille.
Mais tandis qu'ils s'émerveillent, Dain le nain posa la main sur une dague noire. À peine l'eut-il tirée du fourreau qu'une onde glaciale traversa la salle. L'acier suintait la malédiction.
— C'est... magnifique, murmura-t-il malgré lui, ses yeux brillants d'une fièvre nouvelle.
Un silence pesant s'abattit. Rhogar fronça le museau.
— Repose ça, Dain. Ce n'est pas une arme, c'est une invitation.
Mais déjà, un démon avait senti l'appel.
Ils revinrent au village, exténués. Les nains les accueillirent comme des héros, et Jorin Kaor, ivre de joie, déclara une fête. Le cuivre tintait, la bière coulait. Melorin chanta comme une vedette, enflamma la foule. Mogrir et Dain trouvèrent vite de la compagnie dans les bras de quelques filles rieuses. Uthal, massif, sa tête de loup dominant la foule, se tint en retrait, hésitant devant les regards effrayés des villageoises. Quant à Rhogar, il préféra se retirer dans la nuit pour méditer sous les étoiles.
À l'aube, des cris réveillèrent le village. Une troupe de chasseurs de prime avait retrouvé leur trace. Mais ce n'était pas les Lames Ensanglantées : à peine plus que des adolescents, armés de bric et de broc. Leur pièce maîtresse était une ogresse gigantesque, maintenue enchaînée par un colosse juvénile.
— Livrez-les-nous, Jorin, et vous aurez la paix, lança le meneur d'une voix encore mal assurée.
Le vieux nain cracha par terre.
— Par-dessus mon cadavre !
Rhogar et Sloum se glissèrent discrètement derrière lui, tandis que Mogrir fixait l'ogresse, le cœur serré.
— Ces gosses ne savent pas ce qu'ils font, grogna-t-il.
La tension éclata. L'acier jaillit, les cris emplirent la place. Mogrir, dans la mêlée, fracassa les chaînes de l'ogresse. D'un rugissement, elle se jeta dans la foule de ses anciens geôliers, les écrasant de ses poings massifs avant de s'enfuir vers la forêt.
Le combat fut bref. Les chasseurs survivants s'enfuirent, paniqués, laissant derrière eux armes et vivres. La victoire des aventuriers fut totale, mais elle annonçait d'autres traques à venir.

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