Épisode 4 • La Route des Lingots
Le soleil dardait déjà ses rayons sur Kaor-Rak lorsque le grondement des roues des chariots annonça l'arrivée du convoi journalier. Ces engins imposants, lourds de lingots d'obdurium, brillaient sous la lumière, comme des coffres-forts sur roues. Chaque chariot reposait sur un essieu arrière de deux roues colossales serties d'obdurium, tandis que l'avant, plus maniable, était monté sur quatre roues plus petites. Trois paires de chevaux de trait, partiellement blindés, étaient attelées à chaque mastodonte de métal et de bois, soufflant dans leurs naseaux comme s'ils savaient que la route serait longue et ardue.
Jorin, qui connaissait très bien le capitaine du convoi, obtint la permission de charger la cargaison de cuivre des aventuriers. Dans l'attente, les conducteurs, des hommes burinés aux visages tannés par le soleil, distribuèrent à leurs chevaux un étrange mélange d'avoine et de poudre dopante. Dain leva un sourcil :
— Qu'est-ce que c'est c'brau ?
— Un petit coup de fouet pour les bêtes, répondit l'un des conducteurs avec un clin d'œil. Ça leur donnera l'énergie pour filer comme le vent. Avec ça, le trajet est plié en deux jours... tu en veux ?
— Non peut-être !
Au cri du capitaine, l'avant-garde d'escorte prit la route en éclaireur, les chariots s'ébranlèrent, et l'arrière-garde suivit, martelant les graviers de leurs roues. Les aventuriers s'élancèrent derrière le convoi, mais malgré tous leurs efforts, les chevaux dopés filaient comme des flèches vivantes et les distances s'allongeaient rapidement.
Le soir venu, ils retrouvèrent enfin le convoi dans les sables du Loh'Karath, alors que le convoi s'était déjà installé pour la nuit.
— Pas mal pour des engins qui pèsent 5 tonnes chacun, remarqua Melorin, essuyant la sueur de son front.
Le capitaine, un homme carré à la voix ferme, leur confia le tour de garde nocturne. Sloum s'installa à l'ombre d'un chariot, les sens en alerte. Le silence n'était troublé que par le souffle des chevaux et le vent dans les dunes. Puis, un bruissement subtil le fit sursauter.
— Pas le vent... murmura-t-il en se glissant derrière une dune de sable.
Plusieurs silhouettes glissèrent, fantomatiques, vers l'un des chariots. Sloum retint son souffle, observa leurs mouvements, puis s'élança dans la nuit pour les intercepter. Les ombres, rapides et agiles, rejoignirent leurs montures et disparurent avant que le suderon ne puisse les atteindre.
À l'aube, le capitaine fulminait.
— Qui est responsable de ce vol ?! tonna-t-il, les yeux flamboyants.
Sloum raconta sa découverte, avec honnêteté et un peu de honte. Melorin, avec son art de la persuasion, s'interposa :
— Capitaine, il a fait de son mieux. Les voleurs ont été rusés, et nous avons encore tous nos lingots. Calmez-vous.
Un silence pesant suivit, avant que le capitaine ne soupire, fatigué mais convaincu. Le convoi reprit sa route, et bientôt, les aventuriers furent distancés à nouveau, suivant les colosses d'obdurium sur la vaste étendue de sable.
Le désert semblait n'être qu'une succession infinie de vagues de sable, quand soudain, au détour d'une dune balayée par le vent chaud, deux silhouettes surgirent. Leurs formes élancées contrastaient violemment avec le décor rugueux : un homme et une femme, immobiles, comme s'ils avaient été posés là par une main invisible. La femme parla la première, sa voix douce mais résonnant comme un écho dans l'air :
— Je suis Myradel'Rahn.
L'homme inclina légèrement la tête, ses traits fins baignés d'une étrange sérénité.
— Et moi, Arkalith'Enor, chronomage au service du Nexus de Pankhust.
Le silence tomba sur l'équipe. Même le vent sembla se suspendre. Ces deux êtres avaient une présence troublante. Leur démarche, leur port, leur simple respiration semblaient s'inscrire hors du rythme du monde. Leurs silhouettes graciles donnaient l'impression de flotter, comme si la gravité n'avait sur eux qu'une emprise partielle. Leurs habits amples, translucides, tissés de matières éthérées, ondulaient sans vent, vibrant au gré de courants invisibles.
Sloum serra les poings.
— Par tous les sbires de la Main Noire, c'est quoi ces espèces de guirlandes de fêtes païennes ? murmura-t-il.
Melorin haussa les épaules, incapable de détacher son regard.
— Hmm, la fille est splendide en tout cas, ça, c'est sûr...
Myradel s'avança, ses yeux luisant d'une étrange intensité.
— Nous cherchons celui qui détient un fragment d'artéfact... découvert dans les mines de Kaor'Rak.
Les aventuriers échangèrent un regard inquiet. Tous leurs yeux convergèrent alors vers Rhogar. Ce dernier soupira, sortit de son sac à dos l'éclat de cristal noir, en forme de goutte, qu'il avait trouvé dans la Salle Sacrée sous Kaor'Rak. Arkalith s'approcha lentement, mains croisées dans son dos.
— Tu détiens un objet très intéressant, voyageur. Ce fragment est la preuve que des forces obscures ont trouvé et corrompu un Nexus Gardien. Le danger n'est pas seulement ici et maintenant. Il s'étend... à travers le temps.
Ces mots abscons, lourds de gravité, semblaient ralentir le monde autour d'eux. Myradel sortit alors une fine amulette. Elle luisait d'une clarté irisée, semblant vibrer à chaque battement de cœur de Rhogar. Elle la tendit avec douceur.
— Prends ceci. Lorsque le temps viendra, rends-toi au cœur de l'Alsahato, l'oasis sacrée de Pankhust. Tiens cette amulette dans ta main, prononce les mots que nous avons inscrits au revers, et nous viendrons à toi. Car ce sceau doit être reconstitué... sinon toute la région de Pankhust sombrera dans des failles temporelles mortelles.
Rhogar prit l'amulette, la serrant contre sa paume calleuse. Un instant, il crut sentir le sable sous ses pieds s'éclipser, comme si le monde vacillait.
— Et si nous refusons ? demanda-t-il d'une voix rauque.
Le regard d'Arkalith s'assombrit.
— Alors, ce monde n'aura bientôt plus ni passé, ni présent, ni futur.
Un frisson parcourut l'échine de l'équipe. Puis, sans autre mot, les deux neoths reculèrent, et en un clignement d'œil, leur présence se dissipa comme un mirage, ne laissant derrière eux que des traces légères sur la dune. L'équipe resta un moment muette, le souffle court.
Sloum cracha dans le sable.
— J'aime pas ça. Pas du tout.
Mais Rhogar, pensif, serrait toujours l'amulette.

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