Épisode 5 • La Dame des Soies
Les Docks terrestres de Pankhust apparurent enfin, avec leurs immenses entrepôts de bois et de métal. Les chariots du convoi s'y immobilisèrent, et l'équipe rejoignit la foule de travailleurs et de marchands déjà affairés à décharger les lingots. Chaque lingot de bronze fut rapidement pesé, marqué et revendu à moitié de sa valeur. Une transaction rapide, presque brutale, mais qui permit à nos aventuriers d'obtenir une somme suffisante pour leurs prochains projets.
— Pas l'idéal, mais ça fera l'affaire pour notre petite mission de conduite, soupira Dain en frottant ses mains encore noircies par la poussière des lingots.
Avec cette somme, ils déléguèrent Rhogar pour se rendre au siège de la Guilde des Tisserands. Le bâtiment se dressait au cœur des quartiers riches, à deux pas de la plaine sacrée de l'Alsahato. Ses murs de marbre blanc scintillaient sous le soleil, ornés de ferronneries en or et argent, et les gonfannons de soie aux armes de la guilde flottaient au vent. La magnificence du lieu était telle qu'il n'était égalée que par quelques rares guildes supérieures de Pankhust.
Les gardes, vêtus d'armures claires et poli de la tête aux pieds, observaient Rhogar d'un œil méfiant. Après quelques vérifications, ils le laissèrent pénétrer dans le hall. Là, un silence chargé d'autorité pesait. Des tapis épais amortissaient le bruit des pas et des colonnes de marbre soutenaient un plafond sculpté de motifs complexes.
Rhogar se sentait écrasé, comme si des tonnes de roche pesaient sur sa poitrine. L'air lui semblait lourd, saturé d'un parfum étranger qui n'avait rien de la sève, du vent ou de l'humus. Tout ici respirait l'artifice : pierres taillées, parois droites, arcs rigides de métal, angles froids et meurtriers. Sa nature drakéide, sauvage et indomptable, s'étranglait dans cet ordre imposé. Et son âme de druide, liée au flux chaotique et libre de la vie, rejetait avec violence cette prison minérale. Où qu'il pose le regard, il ne voyait que carcasses mortes de la nature, dressées contre lui.
Un majordome en livrée, rigide comme une statue, le guida sans un mot vers l'étage, où une antichambre l'attendait. Puis l'homme disparut, et Rhogar se retrouva seul. Le silence du lieu ne fit qu'accentuer son malaise, comme si les murs eux-mêmes complotaient pour l'éloigner du monde qu'il chérissait. Par-delà les carreaux de verre, un luxe peu courant à Pankhust, son regard embrassa l'Alsahato, l'oasis sacré, cœur végétal battant au centre de la cité. Un îlot de vie, vibrant, pur, préservé au milieu de cet océan de pierre et de poussière. L'ombre d'un doute le saisit : pourquoi avait-il accepté cette mission, lui, qui aspirait aux chants des forêts et au tumulte des rivières ? Était-il vraiment fait pour ces routes d'aventures, ces salles d'audience, ces intrigues de pierre ? Ou trahissait-il peu à peu sa propre essence en se pliant aux besoins du groupe ? Il ruminait encore, le cœur lourd, lorsque la porte s'ouvrit sans un bruit. Le majordome réapparut, inclina la tête et l'invita à entrer. Au-delà du seuil, dans la clarté diffuse de la pièce, l'attendait la Dame des Soies. Au centre de la salle, Lissa Taevine se tenait debout, telle une statue vivante. Rhogar s'inclina légèrement.
— Je viens pour racheter notre conduite et assurer notre protection, Dame des Soies, dit-il d'une voix mesurée.
Elle l'examina de la tête aux pieds. Ses yeux verts, ourlés d'or, semblaient sonder chaque fibre de son être. Elle hocha la tête, mais son regard restait impassible.
— Vous comprenez ce que cela implique ? demanda-t-elle, sa voix douce mais ferme. Une guilde n'accorde sa confiance qu'à ceux qui la méritent. Vos intentions doivent être claires, vos actions irréprochables.
Rhogar déposa les bourses d'or sur le bureau, le geste humble mais déterminé. La Dame des Soies fit un pas, ses sandales effleurant le marbre, et s'approcha avec cette grâce naturelle qui imposait le respect sans avoir besoin d'élever la voix. Elle héla un greffier à qui elle dicta les saufs-conduits qui les libéraient des Lames Sanguinaires et autres chasseurs de têtes.
— Très bien, murmura-t-elle enfin. Je vous accorde ma considération... à une condition. Vous devrez escorter un convoi vers l'est, en remplacement de celui des étoffes endommagées. Montrez-moi que votre loyauté est réelle.
Le drakéide inclina la tête, remerciant silencieusement la guilde, avant de quitter le lieu pour annoncer la proposition à ses compagnons. Son cœur battait à tout rompre, partagé entre la crainte et la fierté. La Dame des Soies, elle, demeurait là, impassible, son regard vert comme un miroir capable de lire les âmes.
De retour auprès de ses compagnons, Rhogar raconta avec exactitude les conditions de la Dame des Soies et lui remit les précieux saufs-conduits qui annulaient leur mise à prix.
— Alors ? demanda Mogrir en croisant les bras, ses yeux brillants d'impatience.
— On doit escorter un convoi pour prouver notre loyauté, expliqua Rhogar, visiblement mal à l'aise dans ce rôle de messager.
Un silence pesant suivit, rapidement rompu par Sloum :
— Et si on ne le fait pas ?
— On voulait juste effacer notre mise à prix, gronda Dain, les poings serrés. Pas devenir les petits chiens de la guilde.
Après un instant de réflexion, la décision fut prise. Leur colère, leur orgueil et cette vieille rancune envers Korba parlaient plus fort que tout. Sans hésiter, ils se dirigèrent vers le Scorpion d'Ébène, le bouge mal famé qui avait été leur point de départ.
Leur allure déterminée et surtout les crocs d'Uthal firent s'écarter le portier. La porte grinça lorsqu'ils l'ouvrirent, et le silence s'étendit dans la salle enfumée. Korba les reconnut immédiatement.
— Eh bien, je ne m'attendais pas à vous revoir si tôt...
— Ni nous à rester patients, Korba, répliqua Mogrir, sa voix grave résonnant contre les murs de bois.
Sloum toisa Korba et lui donne dix secondes pour vider les lieux. Korba, qui en avait vu d'autres, ricanna et attendit la fin du compte à rebours. Sloum croisa le regard de Mogrir, ce dernier compris et d'un geste aussi vif que précis, trancha la tête de Korba. En un éclair, l'affrontement éclata. Les aventuriers, coordonnés comme une meute, prirent le dessus. Plusieurs sbires de Korba tombèrent, surpris, sous le marteau de Dain et la rapidité d'Uthal. Le silence retomba, lourd, dans le bouge devenu théâtre d'un meurtre net et calculé. L'émoi se répandit immédiatement dans les bas-fonds de Pankhust ; des murmures effrayés parcoururent les ruelles et venelles environnantes.
Après l'action, ils fouillèrent méthodiquement les lieux. Au sous-sol, cachée derrière des caisses vermoulues, une palette de lingots d'obdurium étincelait à la faible lumière. Chaque lingot était estampillé et officiel ; le produit d'un larcin soigneusement dissimulé.
— On pourrait garder ça pour nous... murmura Sloum, les yeux brillants.
— Non, coupa Melorin. Ce genre de trésor attire trop d'ennuis. La guilde des Marchands nous offrira protection et légitimité en échange.
L'accord fut conclu rapidement. Les lingots furent remis à la Guilde, qui en retour leur céda le titre officiel du Scorpion d'Ébène et leur accorda deux années de protection. Les aventuriers avaient transformé un bouge de bas-fonds en une forteresse officielle sous leur contrôle, et Pankhust, malgré le choc, commençait à apprendre à ne plus sous-estimer ces jeunes aventuriers.
— Deux ans de tranquillité... souffla Rhogar, un rare sourire sur le visage.
— Et après ? demanda Uthal, les yeux brillants d'excitation.
— Après... dit Melorin en accordant son luth, nous verrons quels autres secrets cette ville peut encore nous offrir.
Puis il entonna un air qu'il venait de composer.
Ils ont payé leur dette
Oyé oyé oyé!
Retenez bien cette date
La compagnie est libérée
Grâce à une créature divine
À la guilde des tisserands
La belle dame Taevin
Les a graciés gentillement
La belle dame Taevin
La belle dame Taevin
Puis le scorpion qui pique
A fini entre nos mains
Après une bataille épique
Qui a démoli Corbin
Ils goûtaient enfin à un soulagement : leurs têtes n'étaient plus mises à prix et ils étaient en paix avec les autorités. Mais chez Mogrir, ce répit ne calmait pas son esprit bouillonnant. Le demi-orc s'intéressait à ceux qui les avaient chassé en vain : les Lames Ensanglantées. Il se renseigna sur les rumeurs qui couraient dans les tavernes et sur les marchés de la Couronne. On les décrivait comme une compagnie brutale, une meute impitoyable qui surgissait des sables pour frapper, piller et disparaître aussi vite qu'une tempête. Leur chef, Ragnor le Sanguinaire, demi-orc colossal et ancien gladiateur de l'Alsahato, avait forgé ces mercenaires en une machine de guerre redoutée. Ses armes n'étaient pas seulement l'acier, mais aussi la peur. Son outil le plus terrible, la Hache des Âmes Tourmentées, résonnait encore du hurlement des esprits qu'elle emprisonnait à chaque mise à mort. À ses côtés, Mira d'Acier, stratège implacable et gardienne des siens, maniait un bouclier rituel qui se gorgeait du sang de la bataille pour protéger ses alliés. Leur camp, connu sous le nom de Camp des Cendres, n'était jamais fixe. Fait de cuir noirci et de métal brut, il se dressait, ravageait, puis se volatilisait, ne laissant derrière lui que des sols stériles et des souvenirs de cris. Pourtant, Mogrir apprit que la compagnie avait un point de chute régulier près de la porte Ouest de Pankhust.
Il se rendit dans les parages de la porte Ouest et se fondit dans l'ombre d'un entrepôt. De là, il guetta les allées et venues des guerriers des Lames Ensanglantées. Les demi-orcs se croyaient invisibles sous leurs foulards de désert et leurs amples manteaux, mais rien ne pouvait dissimuler leur démarche assurée, ni la masse de leurs épaules taillées pour le combat. Pour qui savait regarder, ils se distinguaient de la foule comme des loups au milieu d'un troupeau. À travers ces mercenaires sans foi ni loi, Mogrir trouva un reflet sombre de lui-même... et un but. Sa mémoire l'étranglait encore de visions sanglantes : ses parents massacrés par des suderons, probablement eux aussi des épées louées venues de Pankhust.
Recueilli par une bande d'orcs, élevé dans la brutalité et les lois tribales où seul le plus fort dominait, il avait survécu en se forgeant des muscles de pierre et une volonté de fer. Mais au fond de lui, Mogrir refusait de n'être qu'une bête. Oui, il voulait prouver au monde qu'il était quelqu'un. Oui, il bâtirait sa renommée dans le sang et l'acier... mais pas seulement. Là où les Lames Ensanglantées ne voyaient qu'un chemin de ruine, il entrevoyait la possibilité d'ériger sa propre compagnie, une confrérie mercenaire qui ne serait pas seulement crainte, mais respectée. Dans sa poitrine, un feu couvait : la vision de lui-même, un jour, menant sa propre compagnie. Pas comme simple soldat anonyme, mais comme capitaine mercenaire, reconnu, craint et respecté. Dans son coin, silencieux, il se surprit à sourire. Car ce rêve n'était pas qu'un mirage. Il savait qu'un jour, il lui appartiendrait.
Et ce serment, Mogrir le fit en silence, serrant les poings comme s'il serrait déjà la gorge de son destin.

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