Chapitre 19 Evie

9 minutes de lecture

Mardi, je m’éveille au son des éclats de voix dans le bureau qui se trouve à côté de la salle de soin. J’identifie immédiatement Alan et Ludovic. Je perçois clairement leurs paroles sans avoir besoin de tendre l’oreille :

— Vous n’aviez pas à intégrer Evelyne dans votre équipe de volontaires, assène Alan sur un ton où perce la colère.

— Evelyne est un danger permanent pour elle-même, accuse Ludovic fermement. En validant sa proposition de se joindre au groupe de reconnaissance, je peux veiller à ce qu’elle ne commette aucune bêtise !

En entendant cela, c’est à mon tour de m’échauffer, car je ne peux pas accepter d’être considérée comme une écervelée. Cette idée me met hors de moi. C’est exactement ce genre de réflexions qui m’ont fait fuir ma famille. Au contraire, chacune de mes prises de risque est calculée, même si parfois, d’un point de vue extérieur, les autres ont l’impression que j’agis impulsivement. Je saute de mon lit, constate que je suis en pyjama, mais décide que ça n’a aucune importance. J’attrape la couverture légère pour m’en envelopper et essayer de garder un peu de dignité, puis m’élance vers le bureau. J’ai encore le temps d’entendre Alan.

— Il n’est pas question de la renvoyer en France sans l’équipe. Déjà que notre mission est peut-être sur le point d’être interrompue à cause de ces attentats ! Cependant, je vous interdis de la mettre sciemment en danger !

— Alors, ne lui laissez aucun moment disponible, sinon elle prendra des risques sans rien demander à personne, argue Ludovic, à bout de patience.

J’interviens à mon tour en ouvrant la porte du bureau à toute volée, pour bien montrer mon énervement.

— Personne ne décidera à ma place de ce que je ferais de mon temps libre, c’est clair ?

Les deux hommes me dévisagent comme s’ils avaient avalé un citron.

— Evie, personne ne souhaite entraver ton indépendance, temporise Alan.

— Ce que j’entends me prouve le contraire, j’assène sèchement. Je suis encore capable de mener ma vie comme je l'entends et je vous interdis de vous mêler de cela, dis-je en regardant Ludovic droit dans les yeux.

— Evelyne, vous auriez pu disparaître hier, me fait remarquer Ludovic sur un ton radouci. Vous êtes plus utile à l’équipe médicale qu’à jouer les héroïnes sur un terrain de guerre.

— Monsieur Staveski, c’est vous qui avait failli mourir, si je ne vous avais pas poussé au moment où le tronc du sapin s’abattait sur nous.

Ses pupilles se rétrécissent et noircissent d’un coup, comme s’il absorbait le choc d’une révélation. Peut-être n’avait-il pas vu les choses sous cet angle ?

— Merci, répond-il simplement, toute trace d’animosité disparue.

Alan se lève de son fauteuil.

— Vous m’avez l’air suffisamment remis l’un et l’autre pour pouvoir petit-déjeuner dans la cuisine. Venez vous joindre à nous, ajoute-t-il froidement avant de contourner le bureau et de sortir.

Je jette un œil à Ludovic, qui a une mine sombre, comme à son habitude. Je décide de tenter ma chance en matière d’explication, car je ne saisis pas son attitude contradictoire. Une fois, il parait m’apprécier, et à la seconde suivante il se transforme en ours. Cela a de quoi interloquer, non ? Même si nous ne pouvons pas engager une relation intime pour des raisons évidentes d’incompatibilités professionnelles et caractérielles, j’aimerais comprendre pourquoi il souffle le chaud et le froid quand il s’adresse à moi.

— Ludovic, vous avez essayé de m’embrasser, hier soir.

Il fuit mon regard, comme s’il était honteux de sa réaction. Cet homme est décidément un vrai mystère pour moi. Je décide de pousser mon avantage, puisqu’il n’est pas en train de me hurler dessus.

— Pourriez-vous me dire pourquoi vous avez changé de comportement dès que je vous ai dit que ce n’était pas possible ?

Ludovic ne réplique pas, ses yeux se fixent au-delà de la fenêtre et ses mâchoires se contractent. Le silence s’installe, insinue ses griffes acérées en moi, plante le doute et l’effroi dans mon cœur, mais je me ressaisis très vite. Je lui demande de m’expliquer son attitude discourtoise et discordante, mais il réagit par le mépris. Je ne fais rien pour rompre le malaise, reste calme tandis que je l’observe, estimant avoir droit à une réponse.

Il se tourne vers moi, après avoir respiré profondément, m’étudie brièvement, et détourne son regard avant de murmurer :

— Evie, vous êtes une jeune fille adorable. Vous êtes belle, intelligente et courageuse. J’ai envie de vous embrasser à chaque fois que je vous vois. Mais ce n’est pas possible. Je ne peux pas permettre que cela se produise, car la vie d’hommes, de femmes et d’enfants est en jeu. Je n’ai pas le droit de me laisser distraire de quelque façon que ce soit.

Là, c’est moi qui reste pantoise un instant. Je ne m’attendais pas à cela. Son aveu à mi-voix lui coûte visiblement, mais mon cœur bondit de joie. Il ne me déteste pas ! Des idées contradictoires fulgurent en une fraction de seconde. Je le séduis, mais cela signifie-t-il pour autant qu’il m’apprécie ? Pourrait-il développer des sentiments à mon égard si la situation était différente ? Et moi, jusqu’où mon attirance pour lui m’entraîne ?

Je ressens quelque chose de doux quand je pense à lui, sa présence me donne envie de me blottir contre lui, de me coller très serré et d’explorer chaque centimètre de sa peau. Mais cela veut-il dire que je suis en train de tomber amoureuse de lui ? Peut-être serait-il mieux que nous essayons de nous débarrasser de cette attraction réciproque ?

Je m’avance vers lui sans plus réfléchir, car je passe en mode action. La tentation de goûter ces lèvres pleines et ensorcelantes oblitère mon sens des convenances. Après une nuit de repos sans nausée ni vomissement, bien que seul le scanner pourrait dire si le trauma crânien est sévère, je conclus qu’il est tiré d’affaire. Aussi je lui glisse innocemment :

— Peut-être devrions-nous soigner le mal par le mal… Si je vous embrasse, peut-être votre envie s’estompera-t-elle ensuite ?

Un demi-sourire relève les coins de sa bouche, tandis que je m’approche. Ses yeux bleus opalescents s’illuminent comme les reflets du soleil sur une eau claire. Je prends sa réaction pour un accord avec ma déclaration et accomplis un autre pas, de façon à être si près de lui que je sens la chaleur de son corps.

— Essayons votre solution, madame Riviera, me murmure-t-il d’une voix de velours qui fait exploser toute rationalité en moi.

Ses mains se posent sur mes épaules et m’attirent à lui. La légère couverture qui m’entoure glisse à terre sans que nous nous en souciions. Mon pyjama de soie vert émeraude ne semble pas le rebuter, au contraire. Il m’examine d’un air appréciateur, avant de me plaquer contre lui. Mes seins s’appuient contre son torse si large que je suis enveloppée d’une montagne de muscles fermes et chauds. Son odeur me pénètre, puissante et masculine. J’aime immédiatement cette fragrance épicée, mâtinée de sueur. Je m’abandonne à lui tandis que son visage s’approche du mien, si près que je sens sa barbe me chatouiller les joues, me piquer doucement la peau. Son regard me fixe, interrogateur et sûr de lui à la fois. Ses pupilles couleur lagon de Polynésie m’entraînent dans un voyage lointain dont je ne veux plus jamais revenir. Sa bouche se pose sur la mienne, le reste de l’Univers se noie dans le néant.

Je ressens un bien-être comme je n’en ai jamais vécu au contact de ses lèvres fermes et soyeuses. Je me fonds dans l’extase de ce baiser moelleux. Cette volupté profonde, cette paix qui s’empare de moi, n’a pas d’égal dans le monde. Je ferme les yeux, désespérée à l’idée de bientôt perdre ce que je viens de connaître, bien décidée à prolonger ce moment autant qu’il sera possible de le faire. Je lui rends son baiser avec toute la ferveur que je ressens. Mes mains s'avancent à leur tour pour caresser son dos puissant.

Notre étreinte devient passionnée. Ses lèvres me goûtent plus impérieusement, sa langue effleure la mienne, me procurant encore plus de douceur, si c’est faisable. Je fonds complètement, propulsée hors de ma conscience, enveloppée par son corps sécurisant, embrassée comme je ne l’ai jamais été.

Cela dure une éternité, jusqu’à ce que nos souffles s’épuisent. Je vais mourir s’il s’éloigne, ai-je le temps de penser avant qu’il s’interrompe, hors d’haleine.

Je ne meurs pas. Il me tient dans ses bras, me regarde avec une grande douceur, comme si j’étais la personne la plus précieuse au monde et la plus fragile. Puis sa bienveillance fait place à une immense résolution, et je comprends que ce qui vient de se produire n’a été qu’une brève parenthèse qu’il va me falloir oublier, car Ludovic se ferme à nouveau.

Une partie de moi s’effondre, anéantie. Je l’enferme dans un endroit sombre de mon esprit pour pouvoir faire face. Car je fais toujours face, n’est-ce pas ? Pourvu qu’il n’ait pas eu le temps de lire cela en moi ! Ma déception est telle que je ne veux surtout pas qu’il puisse se repaître de ma souffrance. Personne ne doit avoir connaissance de ce vide béant qui vient de s’ouvrir au plus profond de moi. Je déteste me mettre à nu devant les autres, car j’ai du mal à faire confiance aux gens. Je me maudis brusquement d’avoir proposé ce baiser. Qu’est-ce que j’en attendais, au juste ? Que Ludovic soit si séduit qu’il ne puisse plus m’oublier ? Cet homme tient ce qu’il dit, son honnêteté est évidente, mais je ne peux m’empêcher de le regretter en cet instant.

— Evie, reprend Ludovic d’un ton ferme qui me donne la chair de poule. Nous avons essayé votre solution, comme vous l’avez proposée. Désormais nous devons passer à autre chose et nous comporter en adultes responsables. Je dois trouver ces terroristes et la plus grande vigilance s’impose. C’est une question de vie ou de mort. Comprenez-vous que cela implique de ne plus nous mettre dans une situation où notre attention est distraite ?

— Oui, je réponds dans un souffle, pour ne pas qu’il sente à quel point je suis affectée par sa prise de distance. Je souhaite continuer à faire partie du groupe d’exploration des volontaires, lors de mes temps libres. J’ai besoin de faire du sport intensivement depuis que je suis adolescente. C’est plus fort que moi, j’ajoute presque suppliante, afin qu’il saisisse à quel point c’est crucial qu’il continue de me donner un rôle dans la garde du village.

Il me considère sévèrement, mais semble comprendre mon exigence. Après tout, les Forces spéciales fonctionnent elles aussi à l’adrénaline et à la prise de risque. Ils ont cela en commun avec les sportifs de haut niveau et Ludovic ne me dénie pas ce besoin, ce qui me soulage d’un poids important.

— Ce soir. Parapente de nuit, me lance-t-il comme s’il parlait à un de ses hommes, ce qui me plaît à demi.

Cependant, sa proposition sonne comme une petite victoire, compte tenu du fait qu’il vient de se faire enguirlander par Alan pour m’avoir intégré dans la garde. Je dois le reconnaître, il n’est pas facilement influençable ! D’un côté, je suis heureuse qu’il m’inclue dans son groupe de volontaires à égalité avec les villageois, mais d’un autre côté j’aurais souhaité qu’il me traite comme si j’étais la personne la plus précieuse au monde, de la même façon qu’il me regardait il y a moins de cinq minutes.

— OK, merci, je réponds laconiquement en le contemplant attentivement, sans déceler la moindre once de sentiment à mon égard. Allons prendre le petit-déjeuner. Il va falloir que tu repasses au scanner et à l’IRM avant de pouvoir rejoindre tes soldats, car il se pourrait que des lésions cérébrales soient apparues cette nuit.

Il fronce les sourcils, mais n’ajoute rien. Je quitte à regret sa proximité enivrante et m’éloigne afin de regagner ma chambre et m’habiller.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Coralie Bernardin ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0